Le Maroc sous Mohammed VI : vingt-sept ans de transformation
Vingt-sept ans après l'accession de Mohammed VI au Trône, l'économie marocaine s'est diversifiée, l'industrie s'est imposée comme un moteur de croissance et le Royaume s'est affirmé comme un acteur incontournable entre l'Europe et l'Afrique. Si les défis sociaux demeurent nombreux, le bilan de ces presque trois décennies témoigne d'un changement de modèle qui a profondément redessiné les contours du pays. Par D. William

Le Maroc n'est plus le même pays. La formule est devenue presque banale tant elle accompagne chaque anniversaire de la Fête du Trône. Pourtant, rarement une telle affirmation aura été aussi objectivement vérifiable. En vingtsept ans, le Royaume a connu une transformation dont peu de pays émergents peuvent revendiquer l'ampleur. Cette trajectoire s'inscrit dans la vision définie dès les premières années du règne de Mohammed VI.
Comme le déclarait le Souverain dans son discours du Trône de 2007, «ce Maroc, nous le voulons entreprenant, volontariste, multipliant les réalisations, égrenant les chantiers, un Maroc qui gagne, quelle que soit l'ampleur des défis et des enjeux».
En 1999, le Royaume était encore une économie dont les performances demeuraient largement tributaires des campagnes agricoles. Une bonne pluviométrie assurait une croissance acceptable; une sécheresse suffisait à la faire chuter brutalement. L’agriculture et les phosphates constituaient les principaux moteurs d'une économie relativement peu diversifiée. Les infrastructures, bien qu'en développement, n'avaient pas encore atteint la taille critique susceptible de transformer durablement la compétitivité du pays. Vingt-sept ans plus tard, le paysage est radicalement différent.
Le Maroc s'est progressivement imposé comme une plateforme industrielle et logistique majeure aux portes de l'Europe et à l'entrée de l'Afrique. L'automobile est devenue le premier secteur exportateur du pays.
L'aéronautique, l'électronique, les industries électriques, les énergies renouvelables et les services à forte valeur ajoutée ont profondément modifié la structure productive nationale. Cette évolution traduit une véritable mutation du modèle de développement et la réussite d'un pari engagé dès le début des années 2000: réduire progressivement la dépendance du pays aux aléas climatiques en développant une base industrielle solide, en modernisant les services et en misant sur les infrastructures comme levier de compétitivité.
Cette lecture est largement partagée par l’économiste Mohamed Boiti, qui estime qu'il convient néanmoins de distinguer la transformation de l'appareil productif de ses effets sur le reste de l'économie.
«Les deux constats sont vrais, et il faut se garder de choisir entre eux. Le Maroc a bel et bien changé d'appareil productif en vingt-sept ans : ports et zones logistiques de rang mondial, filières industrielles nouvelles (automobile, aéronautique, phosphates transformés), attractivité retrouvée pour l'investissement étranger. Rien de cela n'est contestable, et rien de cela n'est réversible à court terme. Ce qui l'est beaucoup moins, en revanche, c'est la diffusion de cette mutation dans le tissu économique et social. Le dernier rapport annuel de Bank Al-Maghrib, présenté à SM le Roi en juillet 2026, le dit sans détour : la croissance a atteint 4,9% en 2025 (contre 4,4% en 2024), mais seuls 193.000 emplois ont été créés sur l'année, pour un taux de chômage qui reste à 13%, avec une situation nettement plus dégradée chez les jeunes diplômés, les femmes et les actifs ruraux. La Banque centrale elle-même parle d'un écart persistant entre performance mesurée et vécu quotidien des citoyens, et documente des inégalités substantielles : la dépense du quintile le plus aisé y est chiffrée à plus de sept fois celle du quintile le plus modeste, et un citadin dépense environ deux fois plus qu'un habitant rural».
Par ailleurs, poursuit-il, «le Groupe de la Banque mondiale et IFC, dans leurs travaux présentés cette année avec le Policy Center for the New South, résument ce constat d'une formule qui me semble juste : le Maroc a bâti une économie stable et résiliente, mais une croissance de moins en moins riche en emplois. Le Centre marocain de conjoncture avait d'ailleurs consacré, dès 2024, l'intégralité de son rapport annuel «Maroc Perspectives» à cette question, sous un titre sans ambiguïté : «Emploi, le grand défi de la décennie». Ma lecture, donc : la mutation de l'appareil productif est réelle et durable. Le changement de modèle de croissance, lui - au sens d'une croissance qui se transforme mécaniquement en emplois, en productivité et en valeur locale largement répartie - reste à accomplir. C'est précisément l'écart que doit combler le prochain cycle».
Pourquoi le Maroc est attractif
Cette stratégie apparaît aujourd'hui avec une remarquable cohérence. Tanger Med constitue le cœur d'un écosystème industriel qui attire des centaines d'entreprises internationales. Le développement de l'industrie automobile s'appuie sur un tissu dense d'équipementiers dont profite tout le territoire.
Les investissements massifs dans les énergies renouvelables préparent également le pays à devenir un futur producteur d'hydrogène vert et à renforcer sa souveraineté énergétique. Cette montée en gamme explique pourquoi le Maroc attire aujourd'hui des investisseurs qui, il y a vingt ans, auraient naturellement privilégié d'autres destinations. La stabilité politique, la qualité des infrastructures, la proximité du marché européen, les accords de libre-échange et la montée en compétence de la main-d'œuvre composent désormais un avantage compétitif rarement réuni sur le continent. Pour autant, dresser ce constat ne revient pas à considérer que le chantier est achevé.
Les performances macroéconomiques contrastent encore avec certaines réalités sociales. Le chômage des jeunes demeure élevé. Les écarts territoriaux persistent. L'école peine toujours à produire les compétences attendues par une économie de plus en plus sophistiquée. Le stress hydrique est devenu une contrainte structurelle. Quant à la productivité, elle reste en deçà des standards des économies émergentes les plus performantes.
C'est précisément ce qui rend cette rétrospective intéressante. Les vingt-sept dernières années marquent le passage d'un premier cycle de développement, centré sur la construction des fondations, à un second cycle qui devra produire davantage de richesse, d'innovation et d'inclusion. Pour Mohamed Boiti, cette nouvelle étape appelle un changement de nature des politiques publiques davantage qu'une simple accélération des investissements. Il retient ainsi trois leviers documentés par Bank Al-Maghrib, l'OCDE et la Banque mondiale dans leurs travaux les plus récents sur le Maroc.
Premier levier : transformer réellement la croissance en emplois. L'OCDE, dans son rapport de 2026 sur le Maroc, est précise sur les moyens : réduire le poids de l'économie informelle, assouplir certains contrats de travail, élargir l'accès aux services de garde d'enfants et développer la formation professionnelle en entreprise pour lever les freins à l'emploi des femmes. Bank Al-Maghrib ajoute la réforme des retraites et de l'éducation à cette même liste.
Deuxième levier : résorber les disparités territoriales et sociales, pas seulement les disparités de revenu.
Le wali de Bank Al-Maghrib a lui-même relié cet enjeu au chantier de la régionalisation avancée, engagé depuis l'appel royal de 2024, comme moyen de faire émerger de véritables pôles économiques régionaux. J'y ajouterais la généralisation effective de la protection sociale et la gouvernance de l'eau, également citées par la Banque centrale parmi les réformes à accélérer, dans un contexte de stress hydrique qui n'est plus conjoncturel mais structurel.
Troisième levier : muscler l'investissement privé et la productivité, au-delà du seul investissement public qui a porté l'essentiel de la croissance de 2025. Cela suppose, selon les mêmes sources, un renforcement réel de la concurrence, une amélioration tangible de la gouvernance publique, et une poursuite de la baisse du coût du crédit désormais rendue possible par une inflation maîtrisée à 0,8%», indique Boiti.
Et de poursuivre que «deux trajectoires étrangères montrent qu'un tel changement d'échelle est possible en une génération, et l'OCDE ellemême les retient comme éléments de comparaison pour le Maroc dans ses propres études. Le Vietnam, parti dans les années 1980 d'une économie agraire assez comparable à celle du Maroc de l'époque, a engagé ses réformes d'ouverture (le «Renouveau», à partir de 1986) pour devenir, en une trentaine d'années, l'une des économies exportatrices manufacturières les plus dynamiques d'Asie, avec une croissance nettement plus riche en emplois que celle que connaît aujourd'hui le Maroc.
La Malaisie, elle, illustre une leçon complémentaire : la diversification industrielle réussie n'y a jamais suffi à elle seule. Sa politique de redistribution ciblée, la «New Economic Policy» engagée dès 1971, a été menée en parallèle, précisément pour que la croissance bénéficie explicitement aux catégories les plus en retard, plutôt que d'attendre qu'elle y parvienne d'ellemême par ruissellement».
Pour autant, estime Boiti, «le Maroc n'a pas à choisir entre ces deux leçons : il lui faut, comme le Vietnam, transformer sa base exportatrice en emplois nombreux, et, comme la Malaisie, assumer un volontarisme redistributif explicite plutôt que de parier sur le seul automatisme de la croissance». Et de conclure, que «ces trois leviers ont un point commun qui, à mon sens, résume tout le prochain cycle : il ne s'agit plus de produire davantage de croissance, mais de changer ce qu'elle produit.
C'est un chantier plus difficile que le premier, parce qu'il touche aux institutions et aux comportements plutôt qu'aux seules infrastructures; mais c'est aussi celui qui déterminera si les vingt-sept prochaines années ressembleront aux précédentes, ou si elles marquent enfin la bascule vers une croissance dont les fruits se voient dans le quotidien des Marocains, pas seulement dans les comptes nationaux». Cette ambition a d'ailleurs été résumée par Mohammed VI dans son discours du Trône de 2020.
«Le véritable enjeu aujourd'hui ne réside pas seulement dans la réalisation des infrastructures ou dans les performances économiques, mais dans leur impact direct sur l'amélioration des conditions de vie des citoyens», a dit le Souverain. En d'autres termes, le Maroc a gagné son pari de la modernisation matérielle. Le défi qui s'ouvre désormais consiste à transformer cette réussite en une prospérité durable, capable de créer massivement des emplois qualifiés, de réduire les inégalités et d'inscrire définitivement le Royaume parmi les économies émergentes les plus compétitives.





