Economie bleue africaine : à l’épreuve des dépendances structurelles
Derrière les promesses de l’économie bleue africaine se dessine une réalité plus contrastée, marquée par le déficit de transformation locale, la faiblesse des chaînes logistiques et une forte dépendance technologique.

Lors de la deuxième session de l’African Maritime Symposium organisée à Rabat par le Policy Center for the New South, plusieurs intervenants ont tenté de dessiner les contours d’une Afrique maritime encore en construction, mais désormais au cœur des recompositions géopolitiques mondiales.
Pour Francis Perrin, Senior Fellow au Policy Center for the New South, la montée en puissance des hydrocarbures offshore constitue l’un des principaux bouleversements énergétiques du continent. «Océans, mer, Afrique, cela veut dire aussi exploration d’hydrocarbures, développement de gisements d’hydrocarbures, exploitation de gisements d’hydrocarbures, exportation d’hydrocarbures, importation d’hydrocarbures», rappelle-t-il.
Longtemps concentrée autour de l’Afrique du Nord et du golfe de Guinée, la géographie énergétique africaine connaît aujourd’hui une profonde recomposition. Sénégal, Mauritanie, Mozambique, Namibie ou encore Côte d’Ivoire voient émerger de nouveaux projets pétroliers et gaziers offshore, dans un contexte international marqué par les tensions énergétiques mondiales. «En termes de pétrole et de gaz, l’Afrique a longtemps marché sur deux jambes, elle est en train de marcher sur quatre jambes», observe Francis Perrin.
Mais derrière ce potentiel énergétique, se pose une question centrale : celle de la valorisation locale des ressources. Car si l’exportation des matières premières génère des revenus importants, le raffinage et la transformation industrielle restent encore insuffisamment développés sur le continent. «Les exporter sous leur forme naturelle, matières premières, cela peut rapporter beaucoup d’argent», note-t-il, tout en rappelant que les projets de raffinage et de pétrochimie demeurent particulièrement coûteux et complexes. Entre potentiel océanique et vulnérabilités structurelles
Cette problématique de la transformation locale trouve un écho direct dans les enjeux liés à la pêche et à l’aquaculture, abordés par Majida Maarouf, Directrice générale de l’Agence nationale pour le développement de l’aquaculture au Maroc. Pour elle, l’économie bleue africaine touche directement aux questions de sécurité alimentaire, d’emplois et de développement territorial. «La pêche et l’aquaculture assurent d’abord la sécurité alimentaire, la préservation des ressources, la création d’emplois non délocalisables et la dynamisation des économies territoriales», souligne-t-elle. Avec près de 38.000 kilomètres de côtes et une population largement concentrée sur les littoraux, le continent dispose d’un potentiel considérable. Pourtant, l’Afrique continue de perdre des milliards de dollars à cause de la pêche non déclarée, du manque d’infrastructures et des faiblesses logistiques.
«Les côtes et les océans africains font souvent l’objet d’une pêche non déclarée et non réglementée, ce qui fait perdre au continent africain plus de 10 milliards de dollars», rappelle Majida Maarouf. L’aquaculture reste également sous-développée. Aujourd’hui, le continent africain ne représente qu’environ 3% de la production aquacole mondiale. Pour la responsable marocaine, l’un des principaux enjeux réside désormais dans la maîtrise de la donnée, la formation et la structuration des écosystèmes d’investissement. «Aujourd’hui, le continent repose sur des satellites d’autres continents et sur des bases de données d’autres pays pour comprendre ce qui se passe dans ses eaux», regrette-t-elle.
Cette question de la donnée maritime est également revenue au cœur de l’intervention de Sanae El Amrani, directrice des Ports et du Domaine public maritime au Maroc. Pour elle, toute stratégie maritime durable commence par la connaissance précise des espaces maritimes et la maîtrise des données. «Valoriser le domaine public maritime ou faire émerger une économie bleue au niveau national ou continental revient d’abord à la data, à la maîtrise des données», affirme-t-elle. Dans un contexte marqué par les perturbations des chaînes logistiques mondiales, El Amrani a également insisté sur les mutations qui affectent aujourd’hui le transport maritime international.
«Nous sommes désormais en train de naviguer dans des eaux turbulentes», observe-t-elle. Malgré l’étendue de ses façades maritimes, l’Afrique demeure encore marginale dans les échanges mondiaux. Le continent ne représente qu’environ 7% des exportations mondiales et 5% des importations mondiales par voie maritime. Au-delà du déficit portuaire, Sanae El Amrani pointe surtout les insuffisances de connectivité terrestre et ferroviaire entre les littoraux et l’intérieur du continent. «Il y a un grand vide en termes d’infrastructures de connectivité entre l’intérieur et les pays enclavés et le littoral de manière générale», souligne-t-elle. À mesure que les échanges avançaient, un même constat revenait: l’Afrique maritime reste encore largement sous-exploitée malgré l’ampleur de ses ressources et de ses façades océaniques.





