Santé mentale infantile: «L’éducation positive sans limites, c’est de la permissivité»
De Montessori à la parentalité positive, les pédagogies dites bienveillantes ont profondément renouvelé le regard porté sur l’enfant et son éducation. Mais à force d’être simplifiées et popularisées sur les réseaux sociaux, elles peuvent parfois être confondues avec une éducation sans contraintes ni interdits. Le psychiatre, psychanalyste et président de la Fédération nationale pour la santé mentale, Hachem Tyal, fait le tri entre ce que ces pédagogies ont de juste et ce que les rése

Finances News Hebdo : Comment définiriez-vous «l’éducation positive» aujourd’hui, et diriez-vous que le terme a été récupéré ou déformé par rapport à ses fondements théoriques d’origine ?
Hachem Tyal : L’éducation positive, à l’origine, c’est un courant qui prend au sérieux les émotions et les besoins de l’enfant, et qui cherche à l’accompagner plutôt qu’à le punir; un courant qui a nourri des pédagogies comme celle de Montessori, avec de vraies bases en psychologie du développement. Sur les réseaux sociaux, en revanche, elle est souvent présentée de façon très simplifiée : ne pas punir, ne pas crier, accueillir toutes les émotions, privilégier le dialogue tout le temps. Dans les versions les plus caricaturales, on finit par croire qu’il ne faudrait jamais frustrer l’enfant, jamais lui poser fermement une limite. Mais ça, ce n’est plus de l’éducation positive, c’est de la permissivité.
Dans ce qu’elle a de plus sérieux, cette pédagogie part d’une intuition juste : un enfant se construit mieux quand on reconnaît ses émotions et ses besoins que quand on se contente de réprimer ses comportements.
Mais reconnaître ce que l’enfant vit, ça n’a jamais voulu dire s’effacer devant lui. Ni le priver de la loi qui le structure. À l’origine, la bienveillance ne s’oppose pas à la limite; elle en est même la condition. Parce qu’une limite posée dans l’humiliation ou la violence, l’enfant ne la reçoit jamais comme une limite. Il la reçoit comme une blessure.
Ce qui s’est passé ensuite, c’est que ces idées ont circulé énormément sur les réseaux. Et là, il y a eu un effet de vulgarisation : on a gardé le mot, mais on a perdu ce qui, dans la théorie, le faisait tenir debout. On continue de parler de «positif», on continue de promettre un enfant épanoui mais on a oublié une chose essentielle : un sujet se construit aussi par ce qui lui résiste. Le mot n’a donc pas été inventé, il a été vidé de l’intérieur. Et dans son usage le plus courant aujourd’hui, il est presque devenu une invitation à ne plus jamais dire non. Ce qui est exactement le contraire de ce que ses concepteurs voulaient dire.
F. N. H. : Au Maroc, on voit fleurir des écoles, formations parentales et coachs qui se réclament de Montessori ou de la parentalité positive sans réelle certification. Quels sont, cliniquement, les risques de cette absence de cadre ?
H. T. : L’absence de cadre professionnel, ça m’inquiète à plusieurs niveaux, et ces niveaux sont liés entre eux. D’abord, sans formation reconnue, sans supervision, chaque coach transmet sa version personnelle de la parentalité positive. Une version qui peut être contradictoire d’un coach à l’autre. Et ça, ça désoriente des parents qui cherchaient justement un repère stable.
Il y a aussi la question de la responsabilité. Le pédopsychiatre reste médecin : il est tenu par le code de déontologie médicale, par l’Ordre des médecins, qui l’obligent à reconnaître les limites de sa propre compétence et à orienter quand la situation le dépasse. Le psychologue, au Maroc, n’a pas encore ce statut légal, c’est un manque qu’on réclame depuis des années, et le plan santé mentale 2030 présenté récemment par le ministère prévoit justement d’y remédier. Mais tant que ce cadre n’existe pas, il reste un vide encore plus grand pour l’accompagnement parental en dehors du soin : là, il n’y a aucune instance, aucun recours, si une méthode échoue ou aggrave ce qu’elle prétendait résoudre. Ce n’est pas une question de bonne ou de mauvaise volonté individuelle, beaucoup de ces accompagnants sont sincères. C’est un garde-fou qui manque, à plusieurs niveaux. Et dès que les psychologues auront ce statut, ce qui ne saurait tarder, eux aussi seront cadrés, comme le sont déjà les médecins.
Mais le risque qui m’inquiète le plus, dans ma pratique, c’est le diagnostic manqué. Un trouble anxieux, un trouble du spectre autistique, un trouble de l’attention, ça peut très bien ressembler, en surface, à un simple comportement difficile. Et sans un œil clinique pour le lire autrement, ce comportement va être interprété comme la conséquence d’une éducation «pas assez positive». Le parent, déjà culpabilisé, va alors redoubler d’efforts éducatifs, alors que l’enfant, lui, aurait eu besoin d’un vrai bilan. Et c’est exactement ce tiers-là qui disparaît du parcours de ces familles : celui qui sait faire la différence entre ce qui relève de l’éducation, et ce qui relève du soin.
F. N. H. : Vous recevez sans doute des parents ou des enfants en consultation où cette confusion a des conséquences concrètes. Pouvez-vous décrire un cas type anonymisé où l’absence de limites a généré un mal-être plutôt qu’un épanouissement ?
H. T. : Je pense à une situation assez représentative; j’ai bien sûr changé tous les détails qui pourraient permettre de la reconnaître. Des parents m’amènent un enfant de sept, huit ans, pour des colères d’une intensité inhabituelle. À la maison, à l’école. Et quand on reconstitue leur histoire, on découvre des parents très investis. Ils ont suivi plusieurs formations de parentalité positive, et de bonne foi, ils ont fini par bannir toute sanction, tout refus ferme, toute conséquence désagréable, de peur de «briser» quelque chose chez leur enfant.
Et le résultat, ce qui frappe le plus, ce n’est pas un enfant apaisé, c’est un enfant en proie à une vraie angoisse. Privé d’une limite fiable à laquelle se heurter, il teste, encore et encore, de plus en plus fort, comme s’il cherchait désespérément le mur qui ne vient jamais. Et ce que cette clinique m’apprend, c’est que le cadre n’est pas un obstacle imposé de l’extérieur à l’épanouissement de l’enfant. C’est tout le contraire : c’est ce qui le contient, ce qui le protège d’un sentiment de toute-puissance qu’il redoute lui-même, sans avoir les mots pour le dire et qu’aucun enfant ne sait porter seul.
F. N. H. : Certains psychiatres font un lien entre ces pédagogies mal appliquées et une hausse de l’intolérance à la frustration chez les enfants. Est-ce une réalité que vous observez dans votre pratique, et comment se manifeste-t-elle à l’adolescence ?
H. T. : Oui, pour moi, c’est une réalité. Même si ce phénomène ne se résume sûrement pas à ce facteur tout seul, il y a d’autres causes en jeu. Mais la part qui revient à ces pédagogies mal appliquées, elle, est bien réelle : la capacité à supporter une frustration, ça ne va pas de soi. Elle se construit patiemment, par l’expérience répétée de refus supportables, mais réels. Un enfant a besoin, régulièrement, de se heurter à un non pour apprendre que le monde ne se plie pas systématiquement à son désir. Et c’est cette expérience-là, rejouée mille fois dans le quotidien le plus ordinaire, qui construit sa capacité future à tenir face à l’adversité.
Quand cet apprentissage est esquivé pendant toute l’enfance, l’adolescent se retrouve démuni. Et ça arrive au pire moment : juste quand la vie commence à lui opposer ses premières vraies résistances. Une mauvaise note, un premier chagrin d’amour, une place refusée, un conflit avec des amis. Et c’est chez ces ados-là que je vois le plus souvent des réactions disproportionnées : des passages à l’acte, un décrochage scolaire brutal au moindre échec, une critique reçue comme une agression personnelle. Parfois même un sentiment d’être persécuté par un monde qui, en réalité, ne fait que lui résister, comme il résiste à chacun d’entre nous. Ce n’est pas un trait de caractère qui leur serait propre, c’est un défaut d’entraînement psychique. Et ils n’en sont eux-mêmes en rien responsables.
F. N. H. : L’éducation positive, telle que diffusée sur les réseaux sociaux, impose souvent une norme de parent «parfait» (jamais de cris, toujours de l’empathie). Quel est l’impact psychologique de cette injonction sur les parents marocains ?
H. T. : Cette figure du parent parfait, diffusée en boucle sur les réseaux, impose une exigence à laquelle personne ne peut vraiment se conformer. Ne jamais crier, être toujours disponible, toujours patient, ne jamais se tromper. Au Maroc, cette pression vient s’ajouter à une exigence beaucoup plus ancienne, celle de la «bonne mère». Et surtout, elle s’ajoute à une charge mentale et matérielle que je retrouve presque tous les jours en consultation : celle d’une mère qui porte seule, ou presque, la coordination du foyer, de la scolarité, de la santé des enfants, en plus de son travail.
Alors lui demander, en plus, d’incarner un idéal de patience infinie, sans arrêt comparée à des images mises en scène, ça ne produit pas de meilleures mères. Ça produit de la culpabilité, un épuisement réel, et parfois un sentiment d’échec, chez des femmes qui, cliniquement, s’occupent pourtant très bien de leurs enfants.
Et cette culpabilité, aussi injuste soit-elle, finit par se transmettre à l’enfant, d’une façon détournée : une mère épuisée, anxieuse à l’idée de mal faire, communique justement cette anxiété à son enfant; c’est-à-dire exactement ce que la parentalité positive voulait éviter.
F. N. H. : Concrètement, quels repères donneriez-vous à un parent qui veut s’inspirer de ces pédagogies sans tomber dans leurs dérives ?
H. T. : À un parent qui voudrait s’inspirer de ces pédagogies sans en subir les dérives, je dirais d’abord de garder ce qu’elles ont de solide, le respect de l’enfant comme sujet à part entière. Le refus de la violence, de l’humiliation, comme outils éducatifs. Mais sans jamais confondre cette bienveillance avec l’absence de limite. Dire non, ça reste un acte d’amour. Pas une trahison de ce qu’on doit à son enfant.
Je lui dirais aussi qu’il n’a pas besoin d’être un parent parfait pour être un bon parent. Il lui suffit d’être suffisamment présent, et suffisamment capable de réparer ce qu’il abîme. Parce que l’enfant, il a moins besoin d’un parent infaillible que d’un parent qui revient vers lui après s’être trompé. Et je lui dirais enfin de se méfier de ce que les réseaux présentent comme des vérités établies, de consulter un professionnel formé dès qu’un comportement l’inquiète vraiment plutôt que d’ajouter une technique de plus à une liste déjà longue.
Parce que la parentalité, ça ne se résout jamais à une méthode. C’est quelque chose qui se construit dans une relation, avec ses failles, et c’est précisément de ces failles assumées que l’enfant tire le plus d’enseignements.





