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Culture & Société

Exposition : Jilali Gharbaoui, la rage de peindre

RFPar Rédaction FNH
|Publié le 14 Octobre 2020 à 13:00
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◆ Artiste radical, peintre errant et incontestablement mejdoub : Jilali Gharbaoui est l’une des figures originales de l’abstraction au Maroc. Son œuvre d’explorateur fou du «for intérieur» est exposée actuellement au Musée Mohammed VI de Rabat.

 

Par R. K. H

 

Au champ-de-Mars, par un matin léger, on découvrit, sur un banc, le cadavre de Gharbaoui. Il avait constamment été un être en sursis qui sentait en lui la mort battre la chamade. Par facétie, il choisit, pour faire le grand saut, un jardin, autrement dit un lieu propice à la sociabilité, à la coprésence, aux rencontres.

Se libérer, dans un espace public, d’une existence qu’il était malhabile à ordonner, tel est le pied de nez fait par Gharbaoui à une société qu’il jugeait oppressante. C’était en 1971. Quand les circonstances de sa disparition firent le tour des chaumières, il se mua prestement en parangon du peintre maudit. Sa vie suscita des récits, souvent fantaisistes, de misère, de délire et solitude, truffés de surenchères et de malentendus. En somme, Gharbaoui devint un mythe.

Blessé

Né en 1930 à Jorf El Melh (près de Sidi Kacem), Gharbaoui n’a pas été épargné par le destin. Il subit une enfance malheureuse marquée par la perte précoce de ses deux parents. Devenu orphelin très jeune, abusé sexuellement par un membre direct de sa famille, il n’aura de cesse de rechercher tout au long de sa vie un refuge susceptible de calmer ses angoisses. Les actes violents et inqualifiables se sont imprimés à jamais dans la mémoire du peintre.

Très tôt attiré par le pinceau, Gharbaoui se mit à peindre avec ferveur et talent, fougue et abnégation. Après des études à Fès, Jilali Gharbaoui obtient en 1952 une bourse pour l’Ecole des BeauxArts de Paris. Il rencontre et se lie d’amitié avec Pierre Restany et Henri Michaux. Il séjourne en 1958 à Rome, puis rentre à Rabat. Après une courte période d’expressionnisme, il s’achemine vers la peinture informelle. A partir de 1952, il commence à peindre des tableaux non figuratifs.

Dès lors, il s’exprime pleinement par une gestuelle et un tracé nerveux qui appellent dramatiquement à la vie. Une œuvre riche, inépuisable… immergée dans une lumière éblouissante. Voulant s’affranchir du géométrisme dominant et élaborer une peinture dynamique, vivante, baignée de soleil, Gharbaoui constitua une violente rupture avec la production de l’époque. D’après les éléments connus, Jilali Gharbaoui semble être le premier peintre abstrait marocain.

Selon le témoignage de Gaston Diehl, il aurait peint ses premières toiles «informelles» entre 1953 et 1957. Gharbaoui lui-même avait déclaré que ses premiers dessins dataient de 1952. Il brûla les étapes et touche à plusieurs aspects de l’expressionnisme abstrait et à plusieurs techniques : encre de chine, aquarelle, peinture à l’huile, matière faite de sable et de plâtre sont employées sur des surfaces travaillées au pinceau, parfois aux doigts ou gravées par des objets pointus. Il aurait réalisé aussi des sculptures.

Insondable

L’œuvre de Gharbaoui est indéchiffrable, au premier abord. Si ses tableaux étaient des poèmes, ils porteraient dignement le titre baudelairien d’«Invitation au voyage», car lyrique dans sa facture. Fiévreux, impatient, il était absorbé dans des ailleurs lointains, d’où il ne s’extirpe que pour vaquer à sa préoccupation vitale : la peinture. Sa vie personnelle est inséparable de son art : la tension qui se dégage de ses œuvres entretient une juste résonnance avec son mal de vivre.

Amertume, détresse, indifférence et mépris, souvent de classe… la vie personnelle du peintre est traversée par de fréquentes crises d’angoisse, de dépression qui l’obligent à effectuer plusieurs séjours dans des hôpitaux psychiatriques. La seule qu’il ait considéré comme salvatrice était la peinture. C’est pourquoi, ce proscrit du bonheur mettait cœur et tripes dans ses tableaux. Virtuose du pinceau, il sortait de ses manches autant de morceaux de bravoure qu’il le désirait. Seule la mort l’arracha à l’objet de son culte. Epuisé par son angoisse existentielle et sa dipsomanie, il est retrouvé mort à l’âge de 41 ans, par un petit matin guilleret, sur un banc public parisien. Fin glaciale d’un destin tourmenté. 

 

* «Gharbaoui : L’envol des racines», jusqu’au 8 février 2021, Musée Mohammed VI d'art moderne et contemporain, Rabat

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