Hydrogène blanc: «La géologie du Maroc et ses couches terrestres permettent de croire à un avenir H2 naturel verdoyant»
De nombreux pays tentent de trouver des alternatives aux énergies fossiles et misent sur l’hydrogène blanc, dit naturel, qui a un coût de revient moins élevé que l’hydrogène vert. Entretien avec Adil Gaoui, président de l’Association marocaine de l’hydrogène et le développement durable et directeur fondateur de l’Institut marocain de l’hydrogène et de la pile à combustible.

Finances News Hebdo : Parlez-nous de l’hydrogène blanc, cette source d’énergie que certains appellent le «nouveau pétrole» ?
Adil Gaoui : L’hydrogène blanc est l’appellation qui est donnée par certains médias et chercheurs à l’hydrogène naturel qui se trouve dans les gisements terrestres. C’est pour cela que cet hydrogène est apparenté à du pétrole, car il est extrait des couches terrestres. Mais à la différence du pétrole, l’hydrogène naturel se trouve à l’état gazeux sous forme de flux en mouvement et non pas sous forme de stock stable.
F. N. H. : L’hydrogène blanc est qualifié d’énergie renouvelable de demain, d’autant plus que son investissement n’est pas très lourd. Comment peut-on profiter au mieux de cette source d’énergie majeure ?
A. G. : La particularité de l’hydrogène blanc est sa capacité à se renouveler et à se régénérer à l’échelle de dizaines d’années et non à la maille de milliers d’années comme le pétrole ou le gaz. Son exploitation est encore expérimentale actuellement. On utilise des moyens assez rudimentaires de captage de l’hydrogène depuis le sol; son stockage se fait dans des réservoirs adaptés et sa transformation vers de l’électricité est réalisée soit par la combustion, soit via des piles à combustible. L’identification des gisements d’hydrogène blanc consiste en la réalisation d’études de géochimie, de géophysique et de forage. L’hydrogène naturel se trouve à des profondeurs proches des surfaces terrestres ne dépassant pas les quelques centaines de mètres. Le Maroc a lancé à travers l’Office national des hydrocarbures et des mines (ONHYM) des études et des partenariats dans le secteur de l’hydrogène naturel afin de former les équipes locales et identifier progressivement le potentiel du pays pour cette nouvelle ressource. A travers l’AMHYD (Association marocaine pour l’hydrogène et le développement durable), nous avons accompagné des investisseurs étrangers souhaitant se développer au Maroc, avec la certitude scientifique du potentiel de notre pays en termes d’hydrogène blanc.
F. N. H. : Malgré son abondance sur terre, on ne trouve que très rarement l’hydrogène sous sa forme pure (H2). Expliquez-nous pourquoi ?
A. G. : Beaucoup d’expérimentations sont réalisées afin d’identifier les conditions de formation de l’hydrogène naturel et plusieurs théories scientifiques existent autour de la question. L’hydrogène est un gaz très volatile et incolore, donc difficilement identifiable à l’œil nu. Dans le cas des explorations pétrolières et gazières, les forages atteignent très vite les milliers de mètres. Alors que l’hydrogène naturel se trouve principalement dans les premières centaines de mètres en partant de la surface de la terre. Cette question est souvent posée aux chercheurs. La réponse qui revient souvent : «On ne le trouvait pas parce qu’on ne le cherchait pas».
F. N. H. : Quelle différence existe-t-il entre l’hydrogène blanc et celui communément appelé vert ? Qu’en est-il en matière de coût ?
A. G. : L’hydrogène blanc est l’hydrogène naturel trouvé dans la nature sans avoir recours à la production. Alors que l’hydrogène vert est un hydrogène produit avec une énergie renouvelable, donc verte. Les études ont démontré que l’hydrogène naturel a un coût de revient moins élevé que l’hydrogène vert. Il ne nécessite pas la mise en place d’unités de production coûteuses, contrairement à de l’hydrogène produit selon des procédés d’électrolyse de l’eau. En outre, l’hydrogène gris produit en craquant du gaz méthane (CH4) reste encore moins coûteux que l’hydrogène vert, mais avec l’inconvénient de dégager du dioxyde de carbone CO2. En résumé, et selon les études récemment effectuées, nous sommes dans les fourchettes de prix suivantes : 2 dollars par kg pour l’hydrogène gris, 5 à 30 $ / kg pour l’hydrogène vert et moins de 1 $ / kg pour l’hydrogène blanc. Ces fourchettes de prix s’améliorent au fur et à mesure que la taille du marché hydrogène se développe à travers le monde.
F. N. H. : Justement, face à la crise écologique, l’hydrogène dit blanc, naturel ou encore natif (H2) peut-il constituer une bonne alternative aux énergies fossiles ?
A. G. : L’hydrogène naturel, à condition que les recherches nous démontrent qu’il existe dans la nature dans des quantités suffisantes, est la réponse parfaite à la transition énergétique. Il y a, d’un côté, l’urgence climatique qui impose la réduction des émissions de CO2 et, de l’autre, la rareté des ressources pétrolières qui nous met devant le fait accompli de rechercher des alternatives énergétiques concrètes. En résumé, l’hydrogène s’inscrit inéluctablement dans le mix énergétique complexe que connaîtra la planète dans les années à venir.
F. N. H. : La plupart des pays européens ont décidé de miser sur l’hydrogène pour décarboner leur mix énergétique. Qu’en est-il du Maroc ?
A. G. : Au-delà de la feuille de route hydrogène produite par le Royaume, Sa Majesté le Roi Mohammed VI a donné ses instructions et a ouvert la voie pour un secteur hydrogène marocain fort et complet. Cette vision royale jette les bases solides pour une filière hydrogène marocaine s’inscrivant dans des coalitions régionales et mondiales. Notre proximité du continent européen nous donne la chance de démarrer, sans délais, la production de l’hydrogène pour alimenter le marché H2 qui a déjà démarré en Europe, et préparer un marché marocain, voire africain dans les années à venir.
F. N. H. : L’hydrogène blanc est l’énergie que personne n’attendait; le Mali est précurseur en la matière depuis 2011. Un village malien a été entièrement électrifié à l’hydrogène naturel. Parlez-nous des perspectives qu’offre cette source d’énergie ?
A. G. : L’expérience vécue par le village de Bourakébougou, qui se trouve à une soixantaine de kilomètres de la capitale Bamako, au Mali, est extraordinaire. La totalité du village a été gratuitement électrifiée depuis 2012, grâce à la découverte de l’hydrogène naturel et la mise en place d’une unité pilote expérimentale de génération de l’électricité sans émettre de CO2. Jusqu’en 2019, l’hydrogène naturel était transformé par combustion en énergie électrique. Depuis, une pile à combustible a été installée afin de transformer chimiquement, sans combustion, l’hydrogène naturel en énergie électrique sans émission de carbone.
F. N. H. : Pour l’Afrique, quels sont les avantages à tirer de l’expérience malienne ?
A. G. : Le Mali est le premier pays au monde à produire, à la taille d’un village, de l’électricité en partant directement d’hydrogène naturel. La voie est par conséquent ouverte pour les autres pays africains. D’abord en Afrique de l’Ouest où nos confrères maliens ont déployé une filière ouest-africaine d’hydrogène en lançant le «West African Big Green Deal», afin de répondre à la fois à la transition énergétique et au changement climatique.
F. N. H. : Le Maroc a-t-il le potentiel pour emprunter le même chemin que le Mali ou est-ce plutôt une question de volonté politique ?
A. G. : Des discussions sont lancées à travers l’AMHYD afin de faire bénéficier le Maroc de cette dynamique de West African Big Green Deal, lancée par nos confrères maliens sur le continent africain et à l’international. La géologie du Royaume du Maroc et ses couches terrestres permettent de croire à un avenir H2 naturel verdoyant.
F. N. H. : Vous avez travaillé avec l’une des sommités en la matière. Quels sont les grands enseignements à retenir ?
A. G. : J’ai eu effectivement la chance de travailler avec le professeur Alain Prinzhofer, géochimiste spécialiste de l’hydrogène naturel, et ayant une vingtaine d’années à l’Institut français du pétrole et des énergies nouvelles (IFPEN). Alain Prinzhofer est actuellement directeur scientifique d’une entreprise basée au Brésil dans le secteur de l’exploration du gaz naturel. Il est aussi professeur affilié à l’Institut de physique du globe de Paris et au Laboratoire interdisciplinaire des énergies de demain à l’université Paris 7. A l’occasion d’un déplacement au Maroc, nous avons pu travailler sur le sujet de l’hydrogène naturel au Maroc, et Alain a confirmé le potentiel fort probable de l’existence de l’hydrogène naturel.





