Maroc Digital 2030: «L’IA doit être envisagée comme un amplificateur d’impact»
L’intelligence artificielle s’installe progressivement au cœur de la transformation numérique du Maroc. Pour Haytam Tazi, professeur à la Faculté des sciences et techniques de l’Université Hassan 1er de Settat et expert en intelligence artificielle, l’enjeu pour le Royaume est de dépasser le statut de simple utilisateur de technologies conçues ailleurs pour développer ses propres solutions, renforcer ses compétences et faire de l’IA un véritable levier de souveraineté et de compétitivité.

Finances News Hebdo : Quelle place occupe le développement de l’IA dans le cadre du plan Digital Morocco 2030 ?
Haytam Tazi : Selon moi, l’évolution de l’intelligence artificielle tient une position stratégique dans la feuille de route Maroc Digital 2030. Ce projet n’envisage pas l’IA comme un simple instrument technologique, mais plutôt comme un vecteur de souveraineté, de compétitivité et de modernisation de la politique publique. L’objectif clairement exprimé est de transformer le Maroc non seulement en un consommateur de technologies numériques, mais également en un producteur de solutions à haute valeur ajoutée.
Dans cette perspective, l’IA est étroitement liée au cloud, à la connectivité, à la numérisation des services publics et particulièrement à l’expansion des compétences. L’accent mis par la stratégie sur la formation, l’innovation, l’entrepreneuriat et la transition numérique témoigne clairement que l’IA est destinée à s’ériger en pierre angulaire du modèle de développement marocain.
F.N.H. : L’IA peut-elle combler le déficit en ressources humaines dans certains secteurs stratégiques comme la santé et l’enseignement ?
H.T. : L’IA est en mesure d’atténuer une partie du manque de personnel, cependant, elle ne saura jamais entièrement le substituer. Que ce soit dans le secteur de la santé et de l’éducation, le véritable défi n’est pas de remplacer l’humain, mais de booster ses aptitudes.
Dans le secteur de la santé, l’IA peut contribuer au diagnostic, optimiser le classement des patients, faciliter la téléconsultation, réduire la charge administrative et répartir plus efficacement les compétences sur le territoire. Dans un pays comme le Maroc où les disparités territoriales sont marquées, c’est un enjeu extrêmement essentiel.
Dans le secteur de l’éducation, elle peut aider à corriger, personnaliser l’enseignement, créer des contenus et accompagner les élèves. Il faut cependant garder un certain discernement : aucun progrès technologique ne pourra faire disparaître la relation éducative qu’établit un enseignant ou le discernement médical d’un médecin.
Il faut donc envisager l’IA comme un amplificateur d’impact. L’intelligence artificielle doit donc être envisagée comme un amplificateur d’impact pour les professionnels, et non comme un remplaçant. Il existe d’ailleurs un besoin immense du personnel œuvrant dans le domaine de la santé au Maroc, avec une visée de 4,45 spécialistes de la santé pour chaque 1.000 résidents d’ici 2030 et un besoin prévu d’ajouter 83.000 professionnels de la santé.
F.N.H. : Quel rôle peut jouer l’IA dans les autres secteurs ?
H.T. : L’intelligence artificielle a un potentiel qui va bien au-delà de la santé et de l’éducation. Dans le domaine agricole, elle est capable d’affiner l’irrigation, anticiper les récoltes, identifier les maladies végétales et optimiser la gestion des ressources hydriques, ce qui est crucial pour le Maroc. Elle a la capacité d’optimiser la maintenance prédictive, la qualité et la productivité dans le secteur industriel.
Elle favorise une détection de fraude plus précise, une évaluation du risque plus détaillée et une optimisation de l’expérience client dans le secteur financier. Dans le domaine administratif, elle permet d’optimiser les services publics, d’accélérer le traitement des dossiers et d’améliorer la transparence. Finalement, dans des domaines tels que la création, les médias, le secteur du tourisme ou la logistique, elle peut favoriser l’innovation et définir de nouveaux horizons commerciaux.
En vérité, on doit considérer l’IA comme une technologie générale, similaire à l’électricité ou à Internet : sa véritable valeur porte sur la possibilité d’alimenter toute l’économie. Cette logique de transformation transversale est précisément au cœur de la stratégie nationale, l’IA étant l’un de ses principaux moteurs.
F.N.H. : L’IA est-elle assez présente dans les programmes marocains de formation et d’enseignement ?
H.T. : Je dirais que sa présence s’accroît, néanmoins, elle demeure encore trop faible en regard des défis. Aujourd’hui, on observe une véritable sensibilisation au sein des institutions. Cela se reflète dans les objectifs de Maroc Digital 2030, les collaborations concernant la formation, et le démarrage de programmes nationaux d’introduction au digital et à l’IA dans diverses régions du pays.
On observe également, dans certains programmes d’études, une incorporation de plus en plus importante de compétences relatives à la donnée, à l’intelligence artificielle, à la télémédecine ou aux technologies digitales. Cependant, nous devons pousser plus loin : il est indispensable d’intégrer la culture de l’intelligence artificielle plus tôt, d’approfondir la formation des professeurs, de revoir les curriculums universitaires, de renforcer la recherche pratique et d’établir des liens plus solides entre l’université, le monde des affaires et l’administration.
Il ne s’agit pas uniquement de former des ingénieurs spécialisés en IA, mais aussi de propager une culture de l’IA à travers toutes les disciplines.
F.N.H. : On reproche à l’IA de représenter une menace pour la création d’emploi. Quel est votre avis ?
H.T. : Je crois qu’il est nécessaire de se garder tant de l’angélisme que du catastrophisme. Effectivement, l’intelligence artificielle aura un impact majeur sur le marché de l’emploi, et certaines professions ou certaines activités seront automatisées.
Cependant, l’histoire économique démontre que les changements technologiques majeurs entraînent la disparition de certains postes de travail tout en générant d’autres. Pour le Maroc, le danger crucial ne réside pas uniquement dans la suppression de certains emplois, mais davantage dans l’insuffisante préparation des aptitudes futures.
Si nous choisissons d’investir dans l’instruction, le réajustement et l’innovation, l’intelligence artificielle pourrait se transformer en un moteur de création d’emplois hautement qualifiés, d’entrepreneuriat et de perfectionnement de notre économie. Cependant, si nous nous contentons d’adopter passivement des technologies élaborées ailleurs, alors effectivement le risque sociétal sera accru. La solution n’est donc pas de brider l’intelligence artificielle, mais de la réguler tout en soutenant les transitions professionnelles.
F.N.H. : Faut-il concevoir un cadre juridique spécifique à l’IA ?
H.T. : Effectivement, il me semble indispensable d’instaurer un cadre juridique dédié à l’IA, tout en prévenant toute régulation qui pourrait entraver l’innovation. Au Maroc, à l’heure actuelle, l’utilisation de données personnelles par un système d’IA est régie par la loi 09-08 relative à la protection des données personnelles.
C’est un point de départ capital, mais il ne suffit pas à apporter des réponses à toutes les problématiques soulevées par l’IA : responsabilité algorithmique, préjugés, transparence, capacité d’explication, sûreté, utilisation dans les domaines critiques, sauvegarde des droits élémentaires ou encore situation des contenus produits.
Ainsi, le Maroc gagnerait à instaurer graduellement un cadre qui, tout en étant inspiré par les meilleures pratiques internationales, se rattache étroitement à ses priorités nationales. À mon avis, il est essentiel d’adapter la réglementation en fonction du niveau de risque, de veiller à la sécurité des citoyens et de fournir une clarté aux innovateurs.





