Mont Tropic : «La géologie ne connaît pas de frontières, seule la coopération est viable»
Volcan sous-marin ancien, riche en métaux critiques indispensables à la transition énergétique mondiale, le Mont Tropic est aujourd’hui au cœur de débats scientifiques, économiques et diplomatiques entre le Maroc et l’Espagne. Pour Finances News Hebdo, la professeure Faouziya Haissen* livre une lecture rigoureuse, fondée sur la géologie, loin des raccourcis politiques, et plaide pour une approche basée sur la coopération scientifique et le respect du droit international. Propos recueillis

Finances News Hebdo : D’un point de vue purement géologique, quel est le lien entre le Mont Tropic et les îles Canaries ? Est-il plus proche géologiquement des Canaries ou du plateau continental marocain ?
Faouziya Haissen : Le Mont Tropic fait partie d’une grande province volcanique appelée Western Saharan Seamount Province (WSSP). Il est situé au sud des îles Canaries, en face de la ville marocaine de Dakhla, à environ 400 kilomètres de la marge passive africaine. D’un point de vue géomorphologique, ce paléovolcan présente une forme en diamant ou en étoile. Il est situé à environ 1.000 mètres sous le niveau de la mer, avec une hauteur d’environ 3.200 mètres, une largeur de 37 kilomètres et une longueur de 42 kilomètres. Géologiquement, le Mont Tropic est un volcan d’âge crétacé, daté à environ 119 millions d’années, ce qui en fait le plus ancien par rapport aux autres montagnes sous-marines voisines. Il est le résultat d’une activité magmatique ayant débuté au Crétacé et qui s’est poursuivie jusqu’au Néogène, dont on retrouve les traces depuis les îles Canaries jusqu’au Sahara marocain, en passant par l’AntiAtlas, le Moyen Atlas, le Rif et le sud de la péninsule Ibérique. La géologie ne connaît pas de frontières étatiques. Les événements géologiques qui ont donné naissance aux îles Canaries ont également affecté le Maroc. En réalité, la réponse à cette question est que les îles Canaries elles-mêmes sont géologiquement proches du Maroc.
F. N. H. : Les croûtes ferromanganésiennes Fe-Mn du Mont Tropic sont riches en tellure, cobalt, nickel et vanadium. Selon les études les plus récentes, dispose-t-on d’estimations actualisées des réserves ? Ont-elles évolué depuis les découvertes britanniques de 2016-2017 ?
F. H. : Les croûtes ferromanganésiennes sont des dépôts minéraux marins qui s’accumulent sur des substrats rocheux par précipitation de métaux dissous dans l’eau de mer et par accrétion de colloïdes métalliques, comme l’ont décrit Hein et Koschinsky (2014). Ces croûtes Fe-Mn ont été étudiées pour la première fois lors de l’expédition allemande SONNE SO83 dans les années 1990, puis entre 2010 et 2013 lors de l’expédition RV Miguel Oliver DRACO0511, qui faisait partie des croisières océanographiques Miguel Oliver et Hespérides. Ces premières expéditions ont mis en évidence la présence de plusieurs montagnes sous-marines au nord et au sud des îles Canaries, dont le Mont Tropic, le plus éloigné vers le sud. Cependant, dans la presse, on évoque principalement l’expédition britannique RRS James Cook (JC142), menée dans le cadre du Marine E-Tech Project.
C’est lors de cette expédition que le Mont Tropic a été étudié par des méthodes géophysiques et qu’un échantillonnage ciblé des croûtes ferromanganésiennes a été réalisé afin de procéder à la caractérisation lithologique de ces dépôts marins. Les échantillons prélevés ont ensuite été étudiés par des équipes de géologues britanniques, espagnoles, italiennes et brésiliennes (Marino et al., 2018, 2019, 2023 ; Yeo et al., 2018, 2019; Josso et al., 2019, 2021). Ces études approfondies portaient sur la composition lithologique, géochimique et les datations de ces croûtes ferromanganésiennes. Ces travaux fournissent des estimations de teneurs très élevées en éléments stratégiques tels que le tellure et le cobalt, ainsi que d’autres éléments comme le néodyme, le titane ou le nickel. Il faut toutefois souligner que les estimations avancées indiquent que le Mont Tropic constitue une excellente cible d’exploration pour ces éléments critiques. La détermination des teneurs réelles de ces éléments nécessitera davantage d’études géologiques et un échantillonnage couvrant l’ensemble des surfaces portant des croûtes ferromanganésiennes. Néanmoins, les estimations actuelles indiquent clairement que le Mont Tropic constitue un excellent objectif d’exploration pour ces éléments critiques.
F. N. H. : Quels sont les principaux défis techniques pour une éventuelle exploitation de ces ressources ?
F. H. : Les croûtes ferromanganésiennes ne sont pas exploitées actuellement en tant que ressources économiques. Quelques contrats d’exploration ont été autorisés par l’Autorité internationale
des fonds marins (International Seabed Authority- ISA), dont quatre dans l’océan Pacifique et un dans l’océan Atlantique, au niveau du Rio Grande Rise. Les défis techniques sont majeurs, puisqu’il s’agirait d’une exploitation sous-marine à grande profondeur. Une période comprise entre 10 et 30 ans serait nécessaire pour relever ces défis technologiques. Il faut également mentionner des défis écologiques considérables. Les écosystèmes marins profonds sont fragiles et encore peu connus. Pour cette raison, une étude sérieuse et approfondie d’impact environnemental avant toute exploitation éventuelle est absolument indispensable.
F. N. H. : Le Mont Tropic se situe dans une zone de chevauchement des revendications d’extension du plateau continental entre le Maroc et l’Espagne. Comment interprétez-vous cette situation du point de vue scientifique ?
F. H. : La légitimité de la demande marocaine concernant la définition et la fixation de ses limites territoriales n’est plus à discuter. Cette demande repose sur les lois internationales. Le Royaume a mis en place, en 2020, les lois 37.17 et 38.17 afin de franchir cette étape importante et primordiale pour toutes les futures explorations et exploitations des ressources minières du pays. Le Maroc a le droit de revendiquer l’extension de son plateau continental, compte tenu de l’importance de sa façade atlantique. Toutefois, la position géographique des îles Canaries implique nécessairement des zones de chevauchement sur ce plateau continental revendiqué par le Maroc. Cela crée une situation particulière, qui ne pourra être traitée que dans un climat clair de dialogue et de bon voisinage entre les deux pays.
F. N. H. : Vos travaux dans les Provinces sahariennes montrent-ils un lien géologique entre le Mont Tropic et le Sahara marocain ou les côtes atlantiques du Royaume ?
F. H. : En collaboration étroite avec l’Office national des hydrocarbures et des mines (ONHYM), premier organisme marocain à avoir prospecté et réalisé des études géologiques de base dans le Sahara marocain, nous avons entrepris des travaux géologiques, géochimiques et géochronologiques couvrant presque toute la superficie des Provinces sahariennes. Plusieurs articles scientifiques et découvertes majeures à impact international, ayant renforcé la visibilité de la géologie de cette région, sont le fruit de cette collaboration. Le Mont Tropic est un paléovolcan crétacé, une période géologique qui a également donné naissance à des structures majeures sur le continent, tant du point de vue scientifique qu’économique. C’est le cas des formations de carbonatites du même âge, connues sous les noms de Twihinat et Lehjeira, qui sont des roches d’origine mantellique que nous avons datées et caractérisées sur les plans lithologique et géochimique (Montero et al., 2016). Cela constitue un exemple clair montrant que l’histoire géologique des îles Canaries et celle du Maroc, depuis les Provinces sahariennes jusqu’au Rif, est une histoire commune qui doit être abordée comme telle. Cette situation crée un contexte particulier, qui ne pourrait être traité que dans un climat clair de dialogue, de coopération stratégique et de bon voisinage entre les deux pays.
F. N. H. : Existe-t-il actuellement des projets de recherche sur le Mont Tropic impliquant le Maroc ?
F. H. : À ma connaissance, les seules équipes travaillant actuellement sur la géologie du Mont Tropic sont britanniques, espagnoles, italiennes et brésiliennes. Malheureusement, il n’existe pas, à ce stade, d’équipes conjointes hispano-marocaines spécifiquement dédiées au Mont Tropic.
F. N. H. : Dans le contexte de la transition énergétique mondiale, ces ressources représentent-elles un enjeu stratégique majeur pour le Maroc ?
F. H. : Compte tenu de la demande croissante en éléments critiques indispensables aux technologies à faibles émissions de carbone et à la transition énergétique - une demande qui dépassera l’offre dans un futur proche, comme l’indiquait déjà la Commission européenne en 2017 -, ces ressources représentent effectivement un enjeu stratégique majeur pour le Maroc.
F. N. H. : Une coopération bilatérale entre le Maroc et l’Espagne vous paraît-elle réaliste à moyen terme ?
F. H. : Une coopération bilatérale sur l’exploitation future du Mont Tropic est, selon moi, la seule solution réaliste et viable pour les deux pays. Nous disposons d’un excellent historique de coopération scientifique, dont l’un des meilleurs exemples reste l’ensemble des avancées géologiques majeures réalisées dans le Sahara marocain depuis 2010 par des équipes hispano-marocaines. Il s’agirait d’une coopération scientifique, mais également géostratégique, menée en toute transparence entre les deux pays.
F. N. H. : La création d’une zone de développement conjoint serait-elle une solution viable pour le Mont Tropic ?
F. H. : L’article 83.3 de la Convention de Montego Bay constitue la seule solution viable pour une exploitation future du Mont Tropic. Le Maroc dispose de droits légitimes sur l’extension de son plateau continental, conférés par le droit international, mais la proximité du Mont Tropic avec les îles Canaries pourrait devenir une source de discorde. Pour cette raison, la meilleure solution «gagnant-gagnant» reste un accord bilatéral entre les deux pays voisins. Une coopération scientifique, mais également géostratégique, menée en toute transparence entre les deux pays, constitue le seul moyen et le seul langage possible pour traiter le dossier du Mont Tropic.
F. N. H. : Quels bénéfices économiques potentiels le Maroc pourrait-il tirer d’une telle coopération ?
F. H. : Le Maroc occupe déjà une position notable sur le plan géologique et minier. Toutefois, à l’image des grandes nations minières, il doit mobiliser tous les moyens nécessaires pour sécuriser des réserves futures en éléments critiques. Disposer de réserves potentielles d’une telle importance est capital. Une coopération autour du Mont Tropic pourrait être bénéfique pour les deux pays sur les plans économique, scientifique, géostratégique et environnemental, tout en contribuant à renforcer des liens durables de coopération et de bon voisinage. Pour cette raison, la meilleure solution inclut la création d’une zone de développement conjoint. L’Espagne a beaucoup à gagner de la vision marocaine pour le développement de la façade atlantique. Une collaboration étroite avec le Maroc pourrait conférer aux îles Canaries un rôle clé dans ces projets et une visibilité accrue, renforçant ainsi leur position géostratégique.
F. N. H. : Le rapprochement diplomatique entre Rabat et Madrid peut-il faciliter un compromis sur ce dossier ?
F. H. : Le rapprochement diplomatique croissant entre l’Espagne et le Maroc, notamment à travers le soutien au plan d’autonomie marocain, devrait aboutir à des résolutions concrètes, telles que la reconnaissance des droits du Maroc à réviser et à asseoir ses limites territoriales, à gérer son espace aérien au-dessus des provinces du Sud, et à instaurer un climat durable de confiance mutuelle entre les deux pays voisins.





