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Politique industrielle : Transformer les turbulences internationales en opportunités de croissance

Souveraineté économique, Made in Morocco et ouverture : le Maroc doit désormais penser sa politique industrielle comme une stratégie de puissance.

ALPar Adil Lamnini, Président de l’APMM
|Publié le 14 Octobre 2026 à 14:56
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adil lamnini politique industrielle

L’économie mondiale change de logiciel. Pendant des décennies, la mondialisation a reposé sur un principe simple : produire là où les coûts sont les plus compétitifs, organiser les chaînes de valeur à l’échelle de la planète et fluidifier les échanges. Ce modèle n’a pas disparu, mais il n’est plus le même.

Crises sanitaires, tensions géopolitiques, conflits commerciaux, fragmentation des chaînes d’approvisionnement, compétition technologique, impératifs climatiques, retour des politiques industrielles nationales : le commerce international reste indispensable, mais il est désormais indissociable des enjeux de souveraineté. Les grandes puissances sécurisent leurs approvisionnements, maîtrisent leurs technologies critiques, relocalisent certaines productions et conditionnent de plus en plus leurs politiques publiques, leurs investissements et parfois leurs marchés à des critères de contenu local, d’origine ou de proximité. L’Europe elle-même réfléchit à un «Made in Europe».

Le Maroc doit observer ce mouvement avec attention, mais surtout y voir un révélateur. Si les grandes économies renforcent leur souveraineté productive, le Royaume ne peut s’en tenir à un rôle de spectateur. Le monde se protège; le Maroc doit se renforcer.

Considérer la montée du protectionnisme comme une simple menace pour nos exportations serait une erreur stratégique. Elle signale une réalité plus profonde : la valeur économique est redevenue un enjeu de puissance. Produire, c’est maîtriser des compétences, s’appuyer sur des fournisseurs, contrôler des technologies, créer des emplois qualifiés, conserver de la valeur ajoutée, développer des marques, sécuriser ses chaînes d’approvisionnement et, surtout, disposer d’un pouvoir de négociation.

De la production à la souveraineté de la valeur

Le Maroc a déjà parcouru un chemin considérable. Automobile, aéronautique, textile, agroalimentaire, électronique, énergies renouvelables, chimie : ces filières l’ont progressivement intégré aux grandes chaînes de valeur mondiales. Sa position géographique, ses infrastructures, sa stabilité, ses accords commerciaux et la montée en gamme de ses compétences constituent de réels avantages compétitifs.

Mais les chiffres appellent aussi à la lucidité. Malgré ces succès à l’export, la part de l’industrie dans la valeur ajoutée nationale n’a guère progressé depuis dix ans, et nos exportations ne couvrent que 57% de nos importations. Une question doit donc être posée sans détour : sommes-nous suffisamment maîtres de la valeur que nous créons ?

Le Maroc ne doit plus seulement attirer la production; il doit attirer, développer et retenir la valeur. Une usine installée sur notre territoire est un atout. Mais un écosystème national capable de fournir cette usine, de concevoir ses composants, de développer ses technologies, de former ses ingénieurs, de financer sa croissance et, demain, de créer ses propres marques est infiniment plus stratégique.

La question n’est donc plus «combien produisons-nous au Maroc ?», mais «quelle part de la valeur créée reste au Maroc ?». Combien de fournisseurs marocains intègrent les chaînes de valeur ? Combien d’entreprises passent du statut de sous-traitant à celui de partenaire stratégique ? Combien de technologies sont développées localement ? Combien de marques marocaines peuvent conquérir les marchés internationaux et devenir des références africaines, méditerranéennes ou mondiales ? C’est à cette aune que devrait être évaluée la prochaine étape du Made in Morocco.

Le Made in Morocco doit changer de dimension

Depuis plus de dix ans, l’APMM porte une conviction : l’origine marocaine peut et doit devenir un actif économique, commercial et immatériel. Le Made in Morocco ne doit pas se réduire à un label ou à une campagne de communication. Il doit devenir un véritable instrument de politique industrielle.

Cela suppose de rapprocher ce qui est encore trop souvent traité séparément : industrie, commerce extérieur, investissement, innovation, formation, agriculture, artisanat, normalisation, propriété intellectuelle, financement et promotion internationale. Il ne s’agit pas de créer une structure de plus, mais de bâtir une vision commune.

La dispersion constitue en effet l’une des faiblesses de l’approche actuelle. Ministères, institutions, agences et organisations poursuivent légitimement leurs propres objectifs, mais cette multiplicité d’initiatives peut brouiller les messages et réduire l’impact collectif lorsqu’il s’agit de porter une image économique nationale cohérente. Le Maroc a besoin d’une architecture plus lisible, et le Made in Morocco doit être reconnu comme un enjeu national transversal. Le moment est donc venu d’ouvrir ce débat avec le prochain gouvernement.

Un nouveau gouvernement face à un nouveau cycle économique

Le Maroc s’apprête à entrer dans une nouvelle séquence gouvernementale, qui ne pourra être pensée indépendamment des transformations de l’économie mondiale. L’exécutif devra répondre à une question centrale : comment renforcer notre souveraineté économique sans renoncer à l’ouverture, l’un des grands atouts du modèle marocain ?

La réponse ne peut être le repli. Le Maroc n’a ni intérêt ni vocation à devenir une économie fermée. Sa force tient à sa capacité à être connecté à plusieurs mondes : l’Europe, l’Afrique, le monde arabe, l’Atlantique, la Méditerranée et, de plus en plus, les économies émergentes. Notre souveraineté doit donc être une souveraineté ouverte, qui élargit notre capacité de choix au lieu de multiplier les frontières.

Du «Made in Morocco» au «Made with Morocco»

Après le Made in Morocco, il convient de penser le Made with Morocco. Ce changement sémantique traduit une évolution stratégique : le premier affirme notre capacité à produire, le second notre capacité à co-produire, co-innover, co-développer et co-exporter.

Le Maroc peut devenir plus qu’une plateforme de production : une plateforme de partenariat. Un industriel européen doit pouvoir s’y installer non seulement pour réduire ses coûts, mais pour gagner en compétitivité. Une entreprise asiatique doit y trouver une porte d’entrée vers l’Afrique. Une entreprise africaine, un partenaire pour accéder aux marchés internationaux. Et une entreprise marocaine doit pouvoir faire de son marché domestique un tremplin vers l’export. C’est cette logique de «connector economy» qu’il nous faut amplifier.

Transformer le protectionnisme des autres en accélérateur

La montée du «Made in Europe» ne doit pas être subie : elle doit nous inciter à accélérer. Elle concerne directement notre industrie automobile, qui pèse près d’un tiers de nos exportations et reste largement tournée vers le marché européen. Plus largement, elle nous rappelle que les exigences de contenu local et d’origine deviendront un critère d’accès aux marchés. Nous devons donc anticiper et agir sur plusieurs leviers :

* renforcer le contenu local et développer nos fournisseurs, pour que davantage de valeur reste au Maroc;

* investir davantage dans la recherche et l’innovation;

* former les compétences industrielles de demain, notamment dans les métiers techniques, le numérique et l’ingénierie;

* relever nos normes et notre niveau de qualité, afin de répondre aux exigences des marchés les plus exigeants;

* mieux protéger notre propriété intellectuelle;

* faciliter l’accès au financement des entreprises qui investissent, innovent et exportent;

* diversifier nos marchés et nos partenariats, en consolidant l’Europe tout en accélérant vers l’Afrique, le monde arabe, l’Atlantique et les économies émergentes;

* faire émerger des marques marocaines capables de porter notre identité au-delà de nos frontières;

* faire de la commande publique un levier de développement industriel, lorsque cela est pertinent et compatible avec nos engagements internationaux;

* permettre à nos PME et PMI de franchir un cap, car la souveraineté économique ne sera pas bâtie par les seuls grands groupes, mais par des milliers d’entreprises plus productives, plus innovantes et plus internationales.

Ces leviers ne sont pas indépendants : c’est leur cohérence, au sein d’une vision commune, qui fera du Made in Morocco un véritable avantage compétitif.

Notre meilleure protection sera notre compétitivité

Répondre au protectionnisme par davantage de protectionnisme ne constitue pas une stratégie durable pour un pays comme le Maroc. Notre meilleure protection sera notre compétitivité; notre meilleure garantie, la qualité de nos produits; notre meilleur argument, notre capacité à innover, respecter les normes et tenir les délais. Notre pouvoir de négociation viendra de notre importance dans les chaînes de valeur, au point que nos partenaires aient intérêt à continuer de travailler avec nous.

La souveraineté économique ne consiste pas à dépendre moins de tout le monde, mais à pouvoir choisir de qui, de quoi et dans quelle mesure nous voulons dépendre.

Le temps d’une doctrine nationale

Le Maroc dispose d’infrastructures solides, d’une stabilité reconnue, d’une position géographique exceptionnelle, d’accords commerciaux étendus, d’écosystèmes industriels performants, d’une jeunesse talentueuse, d’une diaspora qui constitue un formidable réseau international et d’une expérience désormais significative des chaînes de valeur mondiales. Il faut mettre ces atouts en cohérence autour d’une ambition nationale.

Nous proposons à cet effet un Manifeste du Made in Morocco, feuille de route articulée autour de priorités simples : produire davantage et mieux, créer plus de valeur localement, faire émerger des marques marocaines fortes, renforcer les PME et PMI, développer les fournisseurs, accélérer l’innovation et conquérir de nouveaux marchés. Avec une gouvernance claire, car un enjeu aussi stratégique ne peut être porté efficacement si chacun l’aborde séparément.

Ne pas subir le nouveau monde, y prendre position

Les turbulences internationales sont souvent présentées comme une succession de menaces. Elles sont aussi une invitation à repenser notre modèle. L’Europe veut renforcer son industrie, les États-Unis réindustrialisent des secteurs stratégiques, la Chine poursuit sa montée en gamme, et chacun sécurise ses chaînes d’approvisionnement. Face à ce nouveau paysage, le Maroc doit choisir : subir les transformations du monde ou utiliser sa position singulière pour devenir l’un des grands hubs industriels et commerciaux de la nouvelle économie.

Nous sommes convaincus que le Maroc a les moyens de choisir la seconde voie, à condition de changer d’échelle. Le Made in Morocco ne doit plus être seulement une politique de promotion de nos produits, mais une politique de compétitivité, de souveraineté et de projection internationale. Notre ambition n’est pas de produire marocain pour nous protéger du monde, mais pour mieux le conquérir, et de faire du Maroc un pays avec lequel le monde veut produire.

C’est peut-être cela, au fond, la véritable souveraineté économique : avoir assez de force chez soi pour s’ouvrir au monde sans jamais subir son ouverture.

Le Maroc en six chiffres

  • PIB : 1 614,6 milliards de DH en 2024 aux prix courants, avec une croissance réelle de 4,9 % en 2025. Poids de l’industrie : la part de l’industrie manufacturière dans la valeur ajoutée nationale est restée stable, autour de 16 à 17 %, depuis 2014. Exportations de biens : 469,1 milliards de DH en 2025, soit +2,8 %. Automobile : 154,5 milliards de DH d’exportations en 2025, soit près d’un tiers (32,9 %) des exportations marocaines, ce qui en fait le premier poste d’export du pays. Phosphates et aéronautique : 99,8 milliards de DH pour les phosphates et dérivés (+13,6 %) et près de 29,1 milliards de DH pour l’aéronautique (+10 %). Taux de couverture : 57 % en 2025, pour un déficit commercial de près de 353 milliards de DH.


Par Adil Lamnini, Président de l’Association professionnelle des marques marocaines (APMM)

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