Finances News HebdoFinances News Hebdo
Opinions libres

Défendre les conditions de vie du citoyen: De la conquête du pouvoir politique à la protection de la dignité humaine

Par Fouad Boujlir, chercheur en sciences du management et de l’économie, spécialiste des politiques publiques.

RFPar Rédaction FNH
|Publié le 14 Septembre 2026 à 10:00
Partager
Défendre les conditions de vie du citoyen: De la conquête du pouvoir politique à la protection de la dignité humaine

Introduction : La question première : à quoi sert le pouvoir politique ?

Comment les responsables politiques peuvent-ils prétendre défendre les bonnes conditions de vie des citoyens s’ils ne placent pas la dignité humaine, la santé, l’alimentation, l’emploi, l’éducation et la protection sociale au cœur de leur action ?

Cette interrogation paraît simple, elle touche pourtant au fondement même de la politique. Car avant d’être une compétition électorale, avant d’être une conquête de sièges, avant même d’être une confrontation entre programmes et partis, la politique devrait répondre à une question fondamentale : comment organiser la société afin que chaque être humain puisse vivre dans la dignité et l’espérance ?

La question est particulièrement importante au Maroc à l’approche d’une nouvelle séquence électorale. Depuis plusieurs années, le pays connaît des transformations profondes : développement des infrastructures, généralisation progressive de la protection sociale, réforme du système de santé, investissements publics considérables, transformation numérique et IA, développement des territoires et affirmation croissante du Maroc sur la scène internationale. Mais, parallèlement, une partie importante de la population continue d’exprimer des préoccupations très concrètes : pouvoir d’achat, emploi, coût des soins, logement, qualité de l’école, précarité, disparités territoriales et sentiment d’éloignement entre citoyens et responsables politiques.

Le problème n’est donc pas uniquement celui de la croissance ou de la dépense publique. Il est celui de la traduction de l’action publique dans la vie quotidienne.

Un gouvernement peut afficher de bonnes performances macroéconomiques et laisser subsister, dans certaines catégories sociales, le sentiment que la vie devient plus difficile. De même, un gouvernement peut présenter de nombreuses réformes et être néanmoins jugé sévèrement par les citoyens si ces réformes ne produisent pas suffisamment d’effets visibles dans leur quotidien.

La véritable question devient alors : comment passer d’une politique qui administre les citoyens à une politique qui protège réellement leurs conditions de vie ?

I/ La philosophie politique : le pouvoir n’est légitime que s’il sert la vie humaine

Depuis l’Antiquité, la réflexion politique s’est interrogée sur la finalité du pouvoir. Chez Aristote, la cité n’existe pas seulement pour permettre aux hommes de survivre, elle doit leur permettre de vivre bien. La politique possède donc une dimension éthique : gouverner consiste à organiser les conditions du bien commun.

Cette conception a profondément évolué avec la modernité. John Locke a associé le pouvoir politique à la protection de la vie, de la liberté et des biens. Avec Jean-Jacques Rousseau, la légitimité politique repose davantage sur la volonté générale et sur la recherche du bien commun.

Plus tard, John Rawls rappellera que la justice d’une société se mesure notamment à la manière dont ses institutions organisent les libertés, les chances et la situation des plus défavorisés.

Cela signifie que l’évaluation d’un gouvernement ne devrait pas être fondée uniquement sur le nombre de lois adoptées, les budgets consommés, les discours prononcés ou les infrastructures inaugurées. Elle devrait aussi porter sur des questions beaucoup plus simples :

• Le citoyen peut-il se soigner ?
• Peut-il trouver un emploi digne ?
• Peut-il nourrir correctement sa famille ?
• Peut-il se loger ?
• Son enfant peut-il recevoir une éducation de qualité ?
• Une personne âgée peut-elle vivre dignement ?
• Une famille rurale bénéficie-t-elle des mêmes opportunités fondamentales qu’une famille vivant dans une grande métropole ?

C’est ici que la philosophie rejoint la politique publique. La grandeur d’un gouvernement issu des urnes ne se mesure pas uniquement à la puissance de ses politiques publiques, mais à la protection qu’il apporte à ceux qui disposent du moins de pouvoir.

II/ Le Maroc : entre transformation de l’État et crise de la traduction politique

Le Maroc a engagé depuis plusieurs années des réformes structurelles importantes.

La Vision Royale a notamment placé le développement humain, la cohésion sociale, la réduction des disparités territoriales et la protection des catégories vulnérables parmi les priorités nationales.

Le chantier de la généralisation de la protection sociale constitue à cet égard une transformation majeure. La réforme de la santé, la volonté de renforcer l’État social, les programmes de développement territorial et les politiques destinées à améliorer l’accès aux services essentiels témoignent d’une évolution importante de la conception de l’action publique.

La vision portée par Sa Majesté le Roi Mohammed VI, que Dieu le glorifie, s’inscrit ainsi dans une conception où le développement ne doit pas être uniquement économique, mais également humain et social.

C’est précisément ici que se pose une question fondamentale concernant les responsables politiques : sont-ils capables de transformer les grandes orientations nationales en résultats tangibles pour les citoyens ?

Car il existe une différence considérable entre l’orientation politique de l’État et l’efficacité de son exécution gouvernementale et territoriale. Une vision peut être ambitieuse. Une stratégie peut être pertinente. Un budget peut être considérable. Mais si l’exécution est lente, si les programmes sont mal coordonnés, si les responsabilités sont diluées, si les administrations ne sont pas suffisamment évaluées et si les responsables politiques ne sont pas comptables des résultats, le citoyen finit par ne retenir qu’une chose : la distance entre les promesses et sa réalité quotidienne.

C’est là que se situe l’un des principaux défis du Maroc contemporain.

Il ne s’agit pas de nier les progrès réalisés. Il serait intellectuellement injuste de présenter le Maroc comme un pays immobile. Le Maroc a profondément changé. Mais précisément parce que le Maroc a changé, les exigences de ses citoyens ont également changé. Le citoyen d’aujourd’hui compare, observe, voyage, utilise les réseaux sociaux, accède à l’information internationale et mesure quotidiennement les différences entre territoires, institutions et niveaux de service.

La légitimité politique ne peut donc plus reposer uniquement sur le discours, elle doit de plus en plus reposer sur la preuve par les résultats.

III/ Le citoyen n’est pas seulement un électeur

Une erreur fondamentale consiste à réduire le citoyen à son bulletin de vote.

Le citoyen est d’abord un être humain. Il est père ou mère, enfant, travailleur, étudiant, retraité, entrepreneur, agriculteur, artiste, médecin, fonctionnaire, salarié ou demandeur d’emploi. Il vit dans un quartier, un village ou une ville. Il se soigne. Il se nourrit. Il paie son logement. Il scolarise ses enfants. Il prend les transports. Il cherche du travail. Il vieillit. Il tombe malade. Il connaît parfois la précarité.

La sociologie contemporaine, de Pierre Bourdieu à Robert Castel, a montré combien les mécanismes économiques et sociaux peuvent produire de la vulnérabilité et de l’exclusion, puisque la pauvreté ne signifie pas seulement avoir moins d’argent, elle peut signifier avoir moins de possibilités, moins de capital social, moins de perspectives et moins de capacité à maîtriser son propre avenir. C’est pourquoi la politique sociale ne peut être réduite à l’assistance, elle doit viser l’autonomisation de l’individu.

Au Maroc, cela signifie notamment renforcer l’emploi, l’éducation, la santé, la formation professionnelle, l’accès au logement, la formalisation du secteur informel, l’accompagnement des TPE et l’élargissement de la couverture sociale.

La vraie question n’est donc pas simplement : combien le gouvernement dépense-t-il ?, mais plutôt : combien de vies cette dépense publique améliore-t-elle réellement ?

IV/ La dimension psychologique : lorsque le citoyen ne croit plus à la politique

La politique possède également une dimension psychologique souvent sous-estimée.

Lorsqu’un citoyen rencontre durablement des difficultés pour trouver un emploi, se soigner ou assurer l’avenir de ses enfants, il ne ressent pas uniquement une difficulté économique, il peut ressentir de l’injustice. De l’humiliation. De l’abandon. De la colère. Et surtout, progressivement, une perte de confiance.

Le sociologue britannique Zygmunt Bauman a longuement analysé les formes contemporaines d’insécurité et de précarité. La vulnérabilité économique devient également une vulnérabilité psychologique et sociale. Le danger politique est alors considérable.

En effet, lorsque le citoyen cesse de croire que les politiques peuvent améliorer sa situation, il cesse progressivement de considérer la politique comme un instrument de transformation. Il peut se retirer de la vie publique. S’abstenir. Se désintéresser. Ou se tourner vers les discours les plus radicaux.

La crise de confiance n’est donc pas un phénomène secondaire, elle constitue une menace directe pour la démocratie et pour la cohésion sociale.

Au Maroc, l’abstention et la désaffection politique doivent être analysées dans cette perspective. Le citoyen qui ne vote pas n’est pas nécessairement un citoyen indifférent. Il peut être un citoyen déçu. Il peut considérer que les alternances politiques n’ont pas suffisamment modifié son quotidien. Il peut avoir le sentiment que les partis se rapprochent de lui principalement à l’approche des élections, puis s’éloignent une fois les suffrages obtenus.

Cette perception, quelle soit toujours objectivement exacte ou non, constitue déjà une réalité politique. Et en politique, la perception de la réalité finit souvent par produire des conséquences réelles.

V/ Le problème des partis : quand la conquête du pouvoir devient une finalité

C’est ici que se trouve probablement l’une des principales faiblesses de la politique contemporaine.

Un parti politique devrait être un instrument de médiation entre la société et l’État. Mais lorsque le parti devient principalement une machine électorale, il risque de transformer le citoyen en électeur temporaire.

On vient lui parler avant le scrutin. On lui promet. On lui explique que demain sera meilleur. Puis commence la gestion du pouvoir. Et c’est précisément à ce moment que devrait commencer l’évaluation :

• Quel est le rendement politique réel d’un gouvernement ?
• Combien d’emplois supplémentaires ?
• Combien de médecins supplémentaires ?
• Combien d’écoles améliorées ?
• Combien de familles sorties de la précarité ?
• Combien de territoires mieux desservis ?
• Combien de citoyens réellement mieux protégés ?

Cette logique pourrait conduire à une véritable culture nationale de l’évaluation politique. Il faudrait sortir de la logique du résultat électoral comme principal indicateur de réussite.

Une victoire électorale prouve qu’un parti a obtenu la confiance des électeurs. Elle ne prouve absolument pas qu’il a réussi à gouverner. La gouvernance doit être évaluée par ses résultats.

VI/ La vision royale et la nécessité d’une nouvelle culture de responsabilité

Dans le contexte marocain, cette réflexion doit être articulée avec la vision royale. Le règne de Sa Majesté le Roi Mohammed VI, que Dieu l’assiste, a progressivement installé une conception du développement dans laquelle les dimensions humaine, sociale et territoriale occupent une place importante.

Les discours royaux sur le développement humain, la réduction des disparités, la protection sociale et la nécessité d’une administration efficace reposent sur une idée centrale : le citoyen doit être au centre de l’action publique. Cette orientation donne aux responsables gouvernementaux et politiques une responsabilité particulière, puisqu’ils ne peuvent pas simplement se présenter comme les auteurs des politiques publiques, ils doivent être les garants de leur exécution.

Il ne devrait donc exister aucune contradiction entre la Vision Royale et une exigence démocratique accrue en matière d’évaluation des responsables politiques.

Au contraire, plus la vision nationale est ambitieuse, plus son exécution doit être rigoureuse.

La monarchie peut fixer une orientation stratégique. L’administration peut mettre en œuvre. Mais le gouvernement et les responsables politiques doivent assumer la responsabilité de la performance publique. Cela suppose une révolution silencieuse : passer d’une culture politique de la justification à une culture politique du résultat.

Un responsable politique ne devrait plus être jugé principalement sur son éloquence, son ancienneté partisane ou sa capacité à occuper durablement une fonction, il devrait être jugé sur ce qu’il a réellement changé.

VII/ La pensée arabe : de la responsabilité du pouvoir à la dignité de l’homme

Cette conception n’est d’ailleurs pas étrangère à la pensée arabe et islamique.

D’ailleurs, chez Ibn Khaldoun, le pouvoir politique est profondément lié à la cohésion sociale, et à la capacité des responsables politiques à maintenir l’ordre social et la prospérité de la communauté.

La réflexion d’Al-Farabi sur la cité vertueuse repose également sur l’idée que la politique doit permettre aux êtres humains d’atteindre une forme de bien commun.

Chez Mohammed Abed Al-Jabri, la réflexion sur la raison politique arabe invite à interroger les structures historiques et culturelles qui conditionnent le fonctionnement du pouvoir politique.

Et chez Abdallah Laroui, l’analyse de la modernité politique arabe montre combien la construction de l’État moderne suppose une transformation profonde des rapports entre pouvoir politique, société et citoyen.

Ces auteurs, malgré leurs différences considérables, permettent de poser une question commune : comment construire une société dans laquelle l’État ne soit pas seulement puissant, mais également juste, rationnel, efficace et orienté vers le bien commun ?

Cette question demeure parfaitement actuelle.

VIII/ La protection de la vie à la protection des conditions de vie

Défendre la vie ne signifie donc pas seulement empêcher la mort, c’est une conception beaucoup plus large.

Défendre la vie, c’est permettre à l’enfant de naître dans des conditions dignes. C’est permettre à la mère de se soigner. C’est garantir à l’enfant une école publique de qualité. C’est donner au jeune une possibilité réelle d’insertion professionnelle. C’est protéger le travailleur contre les formes extrêmes de précarité. C’est permettre à une famille de se loger. C’est garantir aux personnes âgées une protection sociale. C’est assurer aux populations rurales un accès équitable aux services essentiels. C’est également protéger le citoyen contre la corruption, l’arbitraire et les inégalités excessives.

La notion de dignité devient alors centrale, elle permet de réunir la liberté politique, la justice sociale et l’efficacité économique autour d’une même finalité : l’être humain.

IX/ Quelle responsabilité pour les responsables politiques ?

La question est désormais directe.

Peut-on continuer à accepter que certains responsables politiques restent plusieurs années dans des fonctions importantes sans que leur rendement réel soit évalué de manière transparente ?

Peut-on considérer qu’un mandat électoral constitue à lui seul une justification suffisante ? Peut-on continuer à mesurer la réussite politique par les discours, les conférences de presse, les inaugurations et les annonces ?

Il est temps de poser une autre exigence : l’obligation de résultat. Cela ne signifie pas exiger l’impossible d’un gouvernement. Toute politique publique rencontre des contraintes : budget, conjoncture internationale, sécheresse, crises géopolitiques, inflation mondiale, contraintes administratives ou territoriales. Mais ces contraintes ne peuvent pas devenir une excuse permanente. Il faut distinguer l’échec politique, qui peut être explicable, de l’absence durable de rendement, qui doit entraîner une remise en question.

Un responsable politique peut échouer malgré une action sérieuse. Mais il ne devrait pas pouvoir rester durablement en responsabilité sans démontrer ni résultats ni amélioration.

C’est ici que la démocratie doit progresser : du droit de choisir ses dirigeants au droit de les évaluer.

X/ Pour une nouvelle doctrine marocaine de la responsabilité politique

Le Maroc pourrait ainsi faire émerger une véritable doctrine de la responsabilité publique articulée autour de six principes.

1/ Premier principe : la dignité humaine comme indicateur central. Toute politique publique devrait être évaluée à partir de son impact sur la vie réelle des citoyens.

2/ Deuxième principe : l’obligation de résultat. Chaque gouvernement devrait présenter des objectifs mesurables et rendre compte régulièrement de leur réalisation.

3/ Troisième principe : l’évaluation territoriale. Une politique publique ne peut être considérée comme réussie si elle bénéficie principalement aux grandes métropoles et laisse persister de fortes disparités territoriales.

4/ Quatrième principe : la protection des plus vulnérables. La qualité d’un exécutif politique se mesure aussi à la manière dont il traite ceux qui disposent du moins de ressources et de pouvoir.

5/ Cinquième principe : la transparence. Le citoyen doit pouvoir connaître les objectifs, les budgets, les délais et les résultats des politiques publiques.

6/ Sixième principe : la responsabilité politique. Lorsque les résultats sont durablement insuffisants, le changement des responsables doit devenir une possibilité normale de la vie démocratique.

Conclusion / De la politique de conquête à la politique de protection

La véritable crise de la politique contemporaine n’est peut-être pas seulement une crise idéologique, elle est avant tout une crise de finalité.

Pourquoi gouverner ? Pourquoi conquérir le pouvoir politique ? Pourquoi demander le vote des citoyens ?

La réponse devrait être simple : pour améliorer la vie collective. La politique ne peut pas devenir une carrière détachée de la réalité sociale.

Le pouvoir politique n’est pas une récompense. Le pouvoir politique est une responsabilité. Dans le contexte marocain, cette exigence doit être comprise non comme une remise en cause de l’État ou de ses institutions, mais au contraire comme une manière de renforcer leur efficacité et leur légitimité.

La vision royale a placé le développement humain, la justice sociale, la protection sociale et la réduction des disparités parmi les grandes priorités nationales. Le véritable enjeu consiste désormais à faire en sorte que ces orientations soient traduites avec davantage d’efficacité dans la vie quotidienne.

Le Maroc n’a pas besoin d’une politique qui parle davantage. Il a besoin d’une politique qui produit davantage. Il n’a pas besoin de responsables qui expliquent indéfiniment pourquoi les problèmes existent. Il a besoin de responsables capables de les résoudre. Il n’a pas besoin d’une démocratie qui se limite au rendez-vous électoral. Il a besoin d’une démocratie de responsabilité, d’évaluation et de résultats.

Car, au fond, la question politique la plus importante n’est pas : «Qui gouverne ?», mais : «Pour qui gouverne-t-on, et qu’est-ce qui change réellement dans la vie de ceux que l’on prétend servir ?».

C’est peut-être là que se trouve la frontière entre une politique de conquête du pouvoir et une véritable politique de protection de la vie.

 

Articles similaires