Rencontre: un petit rôle, un grand acteur !
Abdelatif Youssoufi, coach et directeur d’acteur, s’est depuis longtemps exalté pour les attraits de l’art dramatique. A bon escient, il les décline ici avec une gourmandise flatteuse d’où jaillit la facette épicurienne de cet esthète. Et comme exemple, il décortique une scène passée récemment sur le petit écran…
Propos recueillis par R. K. Houdaïfa
“Les deux acteurs -considérés- principaux costumés, maquillés, emmenés sur scène. Chacun a pris place par rapport à la médiane : électros, machinos, images, preneur de son, standby props, accessoiristes, assistance réalisation… Moi ! Coach, cette fois j’ai une vue immédiate sur la scène. Mais, je suis sous l’œil de l’assistante Yagour, prononcé Ibgour selon ‘la géo phonétique’. Aussi Anzide, ailleurs. Tout court, je suis sous l’œil de l’écureuil-guetteur. Elle avait, selon toute apparence, consigne de retransmettre ma position, calculer et enregistrer mes réactions vis-à-vis du jeu dramatique.
Le scénario prévoit un intérieur. Que ce soit jour ou nuit, messieurs : lumières, teintes et température sont là. Deux personnages nouvellement devenus ‘Maman & Papa’ dans un moment de détente, en intimus, doivent converser sur leur vie conjugale, consolidée par une première naissance : Lina. Le papa doit gaiement la prendre – Lina, cet être fraîchement venue au monde – dans ses bras.
C’est prévu qu’il la chatouille, la dorlote, lui papote les syllabes ‘ba…ba’ ou ‘ma…ma’. Il escomptait une mimique de joie, un regard, un petit sourire et pourquoi pas un rire franc. La maman aux yeux illuminés de bonheur affiche sa joie de devenir maman, tout en échangeant les nouvelles de la famille, du quartier, en tout, de leur environnement social restreint.
Dernières minutes
Les deux en scène, la maman et le papa. Caméra à l’épaule, Winegh (dialna en darija; traduction approximative : une personne des nôtres) attend de faire surfer son cadre légèrement comme sur une vague lisse, à peine poussée par une douce brise, comme une caresse, remontant des lointains atlantiques. Monsieur ‘clap’ est prêt claquette ouverte comme le bec d’un pélican. La demoiselle écureuil-guetteur a le pouce sur le chrono, attend le clic… Mimi a assuré les dernières apparences. Il ne reste maintenant que l’entrée en champ du bébé-acteur. Il a été prévu qu’il se produise en ‘chose’ afin de meubler la situation dramatique. On ne le considérait pas comme un interprète à part entière. Sa présence était moins signifiante dans le jeu dramatique.
Et là, il y avait la possibilité de le substituer par du linge, un petit transat, berceau, une poussette, ou même un son en off. Mais madame ‘petit chouia’ a préféré interpréter le scénario à la lettre. Nous avons raté de réfléchir en artiste. Ceci dit, un texte lyrique, plus ou moins poétique, et un jeu dramatique au point brodé sur une trame émotionnelle juste auraient remplacé la présence physique de l’acteur-bébé. Un changement de focal aurait sécurisé plus le bébé et diminué le nombre de personnes qui risquent de l’approcher de tout près : cadreurs, machinos, électros, ou quiconque. Ou tout simplement une recomposition de l’image. C’était une occasion artistique pour madame ‘un tout petit chouia moins’ afin de matérialiser cet amour placebo qu’elle essaie d’afficher et assurer au bébé une bonne distance de protection.
Silence…
Tout est prêt. Ouled Aicha (de l’assistanat) entre en scène, bébé dans les bras. À pas feutrés, il avance doucement et met le bébé-acteur dans les bras du nouveau papa. Le bébé dort : il a choisi son jeu. Séance tenante, il a éveillé des sentiments refoulés profondément. Il a remué notre dimension instinctive et a déclenché ce besoin primaire de protection. Ce dégoût, la tristesse qui s’ensuit et qui tend à générer la peur, est ancré fortement dans nos mémoires. Nul Homme ne supporte qu’on l’arrache du sommeil ou qu’on l’en prive. Dormir, c’est comme manger, boire… Winegh, par un réflexe de jeune papa, ajuste son masque. Le focal choisi l’oblige à s’approcher des acteurs.
Le géant machino, avec sa carrure imposante, avance à pas de loup; avec un regard à 270° et des mimiques autoritaires, rappelle à tout le monde (la scène) leur masque et les distances adéquates par rapport au bébé. Il s’est comporté en affectueux papa. Habituellement, il hurle son ‘Rolling’ à la manière de Bruce Springsteen dans The are the world. Aujourd’hui, son annonce est à peine audible. Monsieur ‘clap’, fréquemment, il se plaçait devant l’objectif à pas d’autruche et jouait son annonce en ¼ de temps. Il cherchait à faire le clown, pour créer l’amusement dans le plateau. En présence du bébé qui dort, il entre à pas de félin et joue sa note en 1 temps. A l’écouter, K. me fait rêver du voyage. On dirait une annonce sur un quai de gare, ou une salle d’embarquement. Déclarant un départ, une destination, ou une arrivée. ‘Cadré’, dit Winegh.
On tourne
La déléguée à la réalisation annonce : 3, 2, 1, action! (Une question à laquelle je cherche toujours une réponse : lorsque les réalisateurs entament leur décompte que font les acteurs en ce moment ?) Le bébé, répondant ordinairement à la réclamation du corps, sommeille profondément. Le monde extérieur n’est plus. Il n’écoute que sa nature, quel que soit le jeu des autres. Anissa et Amine, maintenant, sont obligés d’adapter leur jeu au changement de la situation dramatique. Leur joie - trame de fond - doit être jouée en silence. Et, c’est fait. Personne n’a osé heurter la paisibilité du bébé. Dès lors, les répliques sont devenues des murmures. La joie se traduit par des mimiques, des regards étincelants (Anissa excelle dans ce jeu et en connaît les secrets avec ses yeux pétillants); les mouvements sont exclus. Amine, le jeune de caractère instinctif et qui se traduit mieux dans le kinésique, se trouve planté comme un tronc géant effeuillé par un sirocco. Crispation et crampes lui remontent au visage.
La contradiction est apparente. Des lèvres mécaniquement étirées à l’horizontale, joues contractées, narines pincées pour un sourire masque; tandis que dans les yeux la douleur est bel et bien apparente. Au moment où son conscient lui réclame la joie, comme préconisée dans le scénario, son petit-homme souffre de la posture qui lui a été dictée par une direction coercitive. Au lieu de revoir ses axes, ou au moins les valeurs des mêmes plans pour permettre à Amine une posture reposante. Une attitude qui peut l’aider à canaliser son énergie au maintien de son personnage, au lieu de perdre son énergie à surmonter la douleur physique. Amine ne peut pas négocier son jeu, sa posture, sa motricité, ni son intonation. Il est à la merci de la méthode de l’inoculation. Méthode qui ne rime pas avec la logique de l’action et de l’initiative, mais convient à une logique d’obéissance fondée sur une logique de la coercition. J’ai enduré avec lui sa douleur. Lui, qui peut - mieux - évoluer dans l’expression physique, vu son caractère dominant d’instinctif.
L’inattendu
Le bébé continue à imposer son jeu. Il est vrai, et c’est l’important, selon Stanislavski. Que son jeu soit bon ou mauvais. Et toujours selon Constantine, pour qu’il soit vrai, il doit être juste. Et le bébé était juste. Il était aussi cohérent et logique avec luimême, avec sa nature. Il est devenu le protagoniste principal. Les autres, des acolytes. Ils ont toujours leur joie. Mais, une joie qu’ils doivent jouer autrement que ce qu’ils ont escompté. Le bébé les a obligés à changer de ton, d’intonation, d’articulations, débit et volume. Il a renversé toute la situation dramatique. Dans mon coin, soucieux plus du jeu d’Anissa et d’Amine que du bébé, j’avais peur d’entendre - s’adressant au bébé en plein sommeil - la fameuse instruction ‘un tout petit chouia moins d’énergie’.
Une phrase qui risque de faire évanouir monsieur ‘GentilPapier (vous, Reda K. H.)’. Sinon, feu ‘pureté de style et beauté du verbe (Et-Tayeb Houdaïfa)’ s’arracherait les cheveux. On dirait une phrase chantée à la lyonnaise dans les escaliers obscurs d’une tour aux Minguettes ou à la marseillaise le long de La Canebière ou sur le quai du Vieux-Port. Sinon, c’est une phrase importée des Flamants; de là-haut, des collines de Marseille ».





