Sardines congelées : le Maroc parie sur la durabilité de la ressource
En suspendant l’exportation de sardines congelées à partir du 1er février 2026, le gouvernement opère un arbitrage clair : préserver une ressource stratégique menacée, quitte à bousculer les équilibres industriels et commerciaux d’une filière historiquement tournée vers l’export. Par R. Mouhcine

Annoncée devant la Chambre des représentants par Zakia Driouich, secrétaire d’État chargée de la Pêche maritime, l’interdiction d’exporter les sardines congelées est officiellement motivée par un impératif de sécurité alimentaire. «L’objectif est de porter la consommation annuelle de poisson à 19 kg par habitant», a-t-elle rappelé, soulignant que les petits pélagiques représentent près de 80% de la richesse halieutique nationale. Mais au-delà du discours, la mesure marque une inflexion stratégique : l’État ne se contente plus de réguler les flux, il assume désormais de les restreindre.
Le consommateur marocain est placé «au cœur de la gestion des ressources marines», selon les termes mêmes de la secrétaire d’État, même si cela implique un recul temporaire des exportations. Du point de vue des défenseurs des consommateurs, la décision apparaît comme une réponse tardive mais nécessaire à une dégradation visible de la ressource. Bouazza Kherrati, président de la Fédération marocaine du droit des consommateurs, parle sans détour d’un déséquilibre biologique préoccupant.
«On est face à une équation de surpêche. Les naissances et le développement du stock doivent être supérieurs aux captures. Or, dans le cas de la sardine, on est en dessous du seuil d’équilibre», explique-t-il. Le constat est partagé par les professionnels : là où le Maroc comptait autrefois des dizaines d’unités de conserveries le long de son littoral, «on n’en trouve plus aujourd’hui que trois ou quatre capables de s’approvisionner correctement», souligne Kherrati, évoquant une raréfaction tangible du poisson sur le terrain. Dans ce contexte, l’arrêt des exportations congelées est perçu comme un moyen de réduire la pression globale sur le stock, notamment durant les périodes de repos biologique. «Les unités étrangères de transformation ne vont pas apprécier, mais notre richesse nationale doit passer avant tout», tranche Kherrati.
Une onde de choc pour l’industrie de transformation
Pour la filière industrielle, la décision confirme une réalité déjà intégrée depuis plusieurs mois : la sardine devient une ressource rare, donc chère. Adil Douiri, PDG de Mutandis, l’avait formulé sans détour lors d’une conférence tenue en novembre 2025 dans le cadre du Salon de l’épargne : «on constate un effet de plongée sous-marine des sardines. On n’arrive pas à les pêcher aussi bien que les autres années. Les usines n’ont pas pu être suffisamment approvisionnées. C’est la biologie, on n’y peut rien». Face à cette contrainte, la réponse industrielle est classique.
«Quand il n’y a plus suffisamment de ressources, on augmente doucement le prix de vente pour que le prix compense le volume», expliquait-il. Une logique économique rationnelle, mais qui se heurte désormais à une volonté politique de stabilisation du marché intérieur, quitte à comprimer les marges des opérateurs. Sur le terrain social, les effets pourraient être contrastés. La baisse des volumes exportés risque de peser sur l’activité de certaines unités de congélation et de transformation tournées vers l’international, avec des ajustements possibles sur l’emploi saisonnier et intérimaire. Un risque assumé, selon Bouazza Kherrati, qui rappelle que «ça ne va pas plaire aux unités espagnoles créées pour la transformation de la sardine marocaine, mais tant pis. Notre richesse nationale doit être préservée avant tout».
Pour le président de la Fédération marocaine des droits du consommateur, la priorité reste claire : «on ne peut pas continuer à exporter massivement une ressource menacée, puis s’étonner de la fermeture des conserveries et de la pression sur l’emploi local». Autrement dit, la protection du stock est aussi, à moyen terme, une condition de la pérennité des emplois dans la filière halieutique marocaine. Contactés par Finance News Hebdo, des dirigeants de la Fédération nationale des industries de la pêche (FENIP) ont refusé de commenter la décision gouvernementale, arguant qu’elle n’avait pas encore été publiée au Bulletin officiel.
Pas de baisse des prix à court terme
Contrairement à une idée largement répandue, la suspension des exportations ne devrait pas entraîner une détente des prix pour le consommateur marocain. Bouazza Kherrati est catégorique : «il n’y aura pas d’effet de baisse des prix. Le repos biologique limite l’offre, et le stock est réellement menacé». Autrement dit, la mesure vise d’abord la durabilité, non le pouvoir d’achat immédiat. Le gouvernement semble accepter ce coût politique implicite, misant sur les investissements logistiques (marchés de gros, chaîne du froid, distribution nationale) pour amortir les tensions à moyen terme. Reste un point de fragilité majeur : la lutte contre la pêche illégale. «Sans cela, toutes les mesures resteront insuffisantes», avertit Kherrati. Car sans contrôle strict des captures, la suspension des exportations ne sera qu’un sursis.





