Tourisme de montagne: «À Béni Mellal-Khénifra, nous disposons de quelque chose de rare»
Destination encore préservée, Béni Mellal-Khénifra s’impose progressivement sur la carte du tourisme marocain. Imane Echifa, directrice du Conseil régional du tourisme (CRT) de la région, dresse le bilan d’une région en pleine mutation saisonnalité.

Finances News Hebdo : Les cascades d’Ouzoud sont parmi les plus visitées du Maroc. Comment la destination a-t-elle évolué ?
Imane Echifa : Ouzoud est clairement le site phare de la région, et les chiffres le confirment, avec une progression constante ces dernières années. Ce qui est intéressant, c’est que cette croissance ne vient pas que du tourisme national. Nous remarquons de plus en plus de visiteurs européens, notamment espagnols, français, allemands, qui intègrent Ouzoud dans un circuit de visite du Maroc plus large. Ce qui a changé aussi, c’est le profil du visiteur. Avant, Ouzoud était une excursion à la journée, souvent depuis Marrakech. Aujourd’hui, nous constatons que les touristes restent, dorment sur place et reviennent. C’est clairement le signe que le site commence à exister comme une destination à part entière, surtout que cette offre est combinée avec des établissements d’hébergement de qualité. L’offre est combinée à la visite du musée d’Azilal qui constitue une mine d’or d’informations, de fossiles, de squelettes de dinosaures.
F. N. H. : Ce site attire massivement, mais la question de sa gestion durable se pose. Quelles mesures concrètes sont mises en place pour le préserver face à la pression touristique ?
I. E. : Cette question se pose en permanence, c’est une responsabilité qui nous pèse dans le bon sens du terme. Nous ne pouvons pas laisser le flux grossir sans encadrement. À noter que nous sommes en lien étroit avec les autorités provinciales et nous collaborons sur plusieurs axes comme les circuits, la signalétique, etc. Nous travaillons sur la sensibilisation des acteurs locaux tels que les guides, les restaurateurs, les hébergeurs, les prestataires de services parce que la préservation du site commence par eux en premier lieu. Nous souhaitons absolument éviter le scénario du site qui se dégrade sous le poids de son propre succès. Ouzoud mérite mieux, et les communautés qui vivent autour méritent un tourisme durable.
F. N. H. : L’offre d’hébergement et de restauration autour d’Ouzoud est encore très informelle. Y a-t-il une stratégie pour structurer et professionnaliser cet écosystème local ?
I. E. : L’offre autour d’Ouzoud est encore informelle. C’est une réalité. Mais il faut savoir que cette énergie locale, cette envie d’entreprendre des gens des alentours est une matière première extraordinaire. Je préfère voir ceci comme un chantier et l’accompagner. Ce qu’il faut savoir aussi, c’est qu’il existe aujourd’hui des programmes nationaux. A titre d’exemple, le programme Moukawala Siyahia de la Société de développement régional (SDR) Atlas, avec des dispositifs d’animation touristique pour les porteurs de projets et d’autres, qui permettent justement d’accompagner ces acteurs locaux vers plus de professionnalisme. Nous avons plusieurs dossiers en cours dans la région, de personnes qui se lancent, qui structurent leur activité avec un vrai accompagnement. L’objectif, c’est qu’un visiteur qui arrive à Ouzoud trouve une expérience cohérente et de qualité, du début à la fin.
F. N. H. : La région dispose-t-elle d’une infrastructure suffisante pour accueillir un tourisme de montagne de qualité ?
I. E. : Grâce aux efforts conjoints des autorités locales, comme la wilaya, le conseil de la région et les différents partenaires, les infrastructures routières et l’accessibilité se sont améliorées; l’accès à beaucoup de sites de montagne est aujourd’hui possible sans aucune difficulté. Mais le tourisme de montagne de qualité ne s’arrête pas à la route. Il faut des sentiers balisés et entretenus, des points d’accueil, des refuges, une signalétique cohérente, etc. Sans oublier le personnel formé et une offre d’hébergement qui correspond aux attentes d’une clientèle qui cherche le confort, mais dans l’authenticité. Sur tous ces aspects, nous avons encore du chemin devant nous. Aujourd’hui, nous sommes dans une dynamique réelle mais très positive, surtout que nous disposons de quelque chose de rare, que beaucoup de destinations n’ont plus : un territoire encore préservé, encore authentique.
F. N. H. : Le tourisme de montagne dans la région est-il encore trop saisonnier ? Comment le CRT envisage-t-il d’étaler les flux sur l’année ?
I. E. : La saisonnalité est un réel défi. Le printemps et l’automne concentrent l’essentiel des visites, puisque les températures sont généralement plus douces, les paysages sont plus beaux, les touristes viennent. Mais nous sommes aussi convaincus qu’il existe une réponse claire, celle de créer de l’animation, des produits touristiques, des événements qui donnent envie de venir et qui font rester. C’est dans cette optique que nous avons travaillé main dans la main, cette année, avec l’Office national marocain du tourisme (ONMT) et le Conseil de la région. Nous avons accueilli des centaines d’agences professionnelles et de tour-opérateurs dans le cadre de nos actions promotionnelles, des workshops, des FAM trips.
L’idée est de leur montrer concrètement ce que la région offre en dehors des saisons classiques, pour qu’ils intègrent nos destinations dans leurs programmes toute l’année. L’hiver dans le Moyen-Atlas, c’est la neige, les forêts de cèdre sous le givre, une atmosphère qui n’a rien à envier à d’autres destinations. L’été, nous sommes à des températures bien plus fraîches qu’ailleurs dans le Royaume. Notre stratégie : travailler sur des produits thématiques qui correspondent à chaque saison.
F. N. H. : Quel est le profil de la clientèle qui fréquente ces sites et quelle cible prioritaire le CRT cherche-t-il à développer ?
I. E. : Aujourd’hui, notre première clientèle est marocaine, des familles marocaines, des jeunes en provenance de Casablanca, Marrakech, de tout le Maroc, qui cherchent à s’échapper le week-end, mais aussi des groupes scolaires. Nous remarquons aussi une présence plus marquée d’une clientèle internationale, surtout des Européens (Français, Espagnols, Allemands, Italiens et des Anglais), mais aussi des Chinois. Ils sont tous à la recherche d’un Maroc différent, moins populaire, plus authentique. Ils sont tous sensibles à ce que nous avons à offrir : la nature, la culture amazighe, l’aventure. Nous nous concentrons de plus en plus sur le segment des randonneurs et des amateurs de tourisme sportif et de pleine nature.
Le Khénifra Outdoor Experience que nous venons d’organiser était justement un signal fort dans cette direction, pour montrer que la région est capable d’accueillir ce type de clientèle avec une offre structurée et professionnelle. En effet, nous ambitionnons de ne pas choisir entre ces clientèles, et de construire une destination qui parle à toutes, chacune à sa façon.
F. N. H. : Dans quelle mesure les populations locales bénéficient-elles économiquement du tourisme de montagne ?
I. E. : Sincèrement, c’est la question qui me tient le plus à cœur, parce qu’un tourisme qui ne profite pas aux gens qui vivent sur le territoire, ce n’est pas un tourisme réussi. Dans la région Béni Mellal-Khénifra, le lien entre tourisme et économie locale se renforce; nous avons tout un écosystème qui vit du tourisme et qui en dépend. Au sein du CRT, nous essayons de consolider ces liens, de favoriser les circuits courts, d’encourager les visiteurs à consommer local, de connecter les coopératives de femmes et les artisans aux opérateurs touristiques, de créer des produits avec ces locaux.
Dans la région, nous avons des coopératives qui font un travail remarquable dans le domaine des tapis, de l’huile d’olive, des plantes médicinales, du safran, et dans l’artisanat plus largement. Elles méritent d’être intégrées dans l’expérience touristique de façon beaucoup plus systématique.





