Culture & Société

Tous les articles

Production cinématographique : «Les industries créatives jouent un rôle essentiel dans la valorisation du Made in Morocco»

Production cinématographique : «Les industries créatives jouent un rôle essentiel dans la valorisation du Made in Morocco»

Au croisement de la culture et de l’économie, le 7ème art dépasse sa vocation artistique pour s’imposer comme un moteur économique et un vecteur d’image stratégique. Entretien avec Bouchra Malek, scénariste et productrice. 

Finances News Hebdo : Votre projet de film «Une vie très ordinaire», dont l’histoire se déroule entre le Maroc et le Qatar s’inscrit dans une approche très humaine et universelle. Quelle est la genèse de ce récit et que souhaitez-vous transmettre à travers cette histoire de l’humanité ?

Bouchra Malek  : Avant tout, il est important de préciser que «Une vie très ordinaire» est le fruit d’une coécriture entre trois scénaristes issus de trois pays différents. Moimême pour le Maroc, Mohamed Ayhane pour la Turquie, et Abderrahim Seddiki pour le Qatar. Cette diversité de regards a largement nourri la richesse du projet, car chacun a apporté sa sensibilité, sa culture et son expérience, tout en partageant une même conviction : les grandes émotions humaines dépassent les frontières. La genèse du film est née de notre volonté commune de raconter une histoire profondément humaine, ancrée dans le réel, mais capable de toucher un public universel. Nous avons voulu nous éloigner des héros extraordinaires pour nous intéresser à des personnages ordinaires, confrontés à des choix, des épreuves et des espoirs que chacun peut reconnaître. Le fait que l’histoire se déroule entre le Maroc et le Qatar nous a permis d’explorer des réalités différentes tout en mettant en lumière ce qui rapproche les êtres humains. Malgré les distances géographiques, les différences sociales ou culturelles, les mêmes questions nous habitent, à savoir la quête de dignité, le besoin d’amour, la peur de perdre ceux que l’on aime, ou encore la recherche de sa place dans le monde. À travers ce film, nous souhaitons rappeler que derrière chaque vie apparemment ordinaire se cache un univers de sentiments, de sacrifices et de rêves. C’est un hommage à ces hommes et à ces femmes dont les histoires ne font pas la Une des journaux, mais qui portent en eux une humanité bouleversante. Notre ambition est que le spectateur puisse se reconnaître dans ces personnages et redécouvrir, à travers eux, la beauté et la valeur des existences les plus simples.

 

F. N. H. : Vous avez travaillé sur une coproduction maroco-qatarie et une réalisation turque. Comment cette collaboration peut-elle redessiner la narration du monde arabe et renforcer son intégration culturelle ? 

B. M. : Avant même d’évoquer l’écriture ou la réalisation, je tiens à souligner que ce projet réunit un casting que je considère comme un véritable bouquet de fleurs du monde arabe. Le film rassemble des acteurs et des actrices venus du Maroc, du Qatar, du Koweït, d’Égypte, du Soudan et d’autres pays encore. Cette diversité n’est pas un simple choix de production, elle constitue l’une des âmes du projet. Je pense que cette richesse humaine donne une dimension particulière à l’œuvre. Chaque artiste apporte avec lui une culture, une sensibilité, une manière d’habiter un personnage, et de raconter une émotion. Au final, ces différences ne créent pas de distance, elles produisent au contraire une harmonie qui reflète la réalité de notre monde arabe, un espace multiple mais uni par de nombreux repères culturels et émotionnels communs.

Dans le cadre de cette coproduction maroco-qatarie portée par une réalisation turque, nous avons cherché à construire un véritable dialogue entre les cultures plutôt qu’un simple partenariat technique. Le film démontre que les frontières géographiques ne sont pas forcément des frontièr s narratives. Lorsqu’une histoire parle de dignité, d’amour, de perte, d’espoir ou de résilience, elle devient immédiatement accessible à tous. Je crois profondément que ce type de collaboration peut contribuer à redessiner la narration du monde arabe. Pendant longtemps, chaque pays racontait principalement ses propres histoires à son propre public. Aujourd’hui, nous avons l’opportunité de construire des récits qui circulent davantage, qui croisent les regards et qui permettent aux spectateurs arabes de se reconnaître les uns dans les autres. C’est aussi une forme d’intégration culturelle. Lorsque des artistes de plusieurs pays travaillent ensemble, ils ne partagent pas seulement un plateau ou un scénario; ils partagent des imaginaires, des expériences et des visions du monde. C’est ainsi que se construit progressivement un patrimoine narratif commun, capable de valoriser nos spécificités tout en renforçant ce qui nous unit.

 

F. N. H. : En quoi les séries et les films peuvent -ils devenir un levier de soft power pour le Maroc et influencer son image à l’international ? 

B. M.  : Je suis convaincue que les séries et les films constituent aujourd’hui l’un des outils de soft power les plus puissants. Lorsqu’un pays réussit à exporter ses histoires, il exporte bien plus qu’un produit audiovisuel. Il partage sa culture, ses valeurs, son imaginaire, ses paysages, ses traditions et sa manière de voir le monde. Nous avons tous constaté l’impact qu’ont eu les productions turques, coréennes ou encore espagnoles sur l’image de leurs pays à l’international. Avant même de visiter un pays, le public se forge souvent une perception à travers les œuvres qu’il regarde. Le Maroc possède aujourd’hui tous les ingrédients nécessaires pour jouer ce rôle, à savoir une richesse culturelle exceptionnelle, une diversité humaine remarquable, des décors uniques et surtout des histoires profondément ancrées dans la réalité tout en étant universelles.

À travers des séries comme «Rahma», «Bnat L3assas» ou «Bin El Ksour», nous avons pu mesurer à quel point la fiction peut influencer les débats de société, créer de l’identification et susciter des émotions collectives. Lorsque le public se reconnaît dans un personnage ou dans une situation, l’impact dépasse largement le cadre du divertissement. À l’international, cet impact peut être encore plus important. Une fiction marocaine de qualité peut faire découvrir la richesse de notre patrimoine, la complexité de notre société, la place de la femme, la force des liens familiaux ou encore les transformations que connaît notre pays. Elle peut contribuer à déconstruire certains clichés et à présenter un Maroc moderne, créatif, ouvert sur le monde mais profondément attaché à son identité. Je pense que l’enjeu aujourd’hui n’est plus seulement de produire pour le marché local, mais de raconter des histoires marocaines capables de voyager. Plus nos œuvres circuleront à l’étranger, plus elles participeront au rayonnement culturel du Royaume. Dans ce sens, l’audiovisuel n’est pas seulement une industrie culturelle; il devient également un véritable ambassadeur du Maroc auprès des publics du monde entier d’où l’intérêt d’une production à la hauteur avec des budgets conséquents.

 

F. N. H. : Comment les industries créatives peuventelles contribuer concrètement à l’attractivité touristique et à la valorisation du Made in Morocco ? 

B. M. : Pendant longtemps, la culture a été perçue essentiellement comme un secteur artistique. Aujourd’hui, elle est reconnue comme un véritable moteur économique. Les industries créatives génèrent de la valeur, créent des emplois, stimulent l’innovation et participent directement à l’attractivité des territoires. L’exemple du tourisme est particulièrement révélateur. De nombreux voyageurs choisissent aujourd’hui leurs destinations après les avoir découvertes à travers une série, un film ou un contenu culturel. Les productions audiovisuelles ont cette capacité unique de créer un lien émotionnel avec un lieu. Elles donnent envie de découvrir ses paysages, son architecture, son patrimoine, sa gastronomie ou encore son art de vivre. Chaque œuvre tournée au Maroc devient ainsi une vitrine exceptionnelle pour le pays. Mais l’impact ne s’arrête pas au tourisme.

Les industries créatives jouent également un rôle essentiel dans la valorisation du «Made in Morocco». À travers le cinéma, les séries, la musique, le design, la mode ou l’artisanat, nous racontons une identité, un savoir-faire et une histoire. Chaque fois qu’un produit culturel marocain s’exporte, il contribue à renforcer l’image de marque du Royaume et à mettre en lumière la richesse de ses talents. En tant que productrice et scénariste, je suis convaincue que la culture ne doit plus être considérée comme une dépense, mais comme un investissement stratégique. Une industrie créative forte favorise l’émergence de nouveaux métiers, attire des partenaires internationaux, stimule l’entrepreneuriat et crée un écosystème capable de générer de la croissance durable. Le Maroc possède aujourd’hui tous les atouts pour devenir un acteur majeur dans ce domaine : nous avons Ouarzazate, nous avons une identité culturelle forte, une jeunesse créative, des infrastructures en développement et une position géographique qui en fait un pont naturel entre l’Afrique, le monde arabe et l’Europe. Plus nous investirons dans nos industries culturelles et créatives, plus nous renforcerons l’attractivité du Maroc et la valeur du «Made in Morocco» sur la scène internationale. La culture n’est plus seulement un outil de rayonnement; elle est devenue un véritable levier de développement économique, de compétitivité et d’influence.

 

F. N. H. : Quels sont aujourd’hui les principaux freins qui empêchent les producteurs et investisseurs de s’engager davantage dans des films à forte valeur ajoutée ? 

B. M. : Je pense que la question ne se résume pas à un seul facteur. Les freins sont à la fois liés à la rentabilité, à la prise de risque et à la structuration du marché. D’abord, l’industrie audiovisuelle reste un secteur où les investissements sont importants et les retours parfois difficiles à anticiper. Contrairement à d’autres secteurs économiques, il n’existe jamais de garantie absolue de succès. Un excellent film peut ne pas rencontrer son public, tandis qu’un projet plus modeste peut créer la surprise. Cette part d’incertitude pousse naturellement certains investisseurs à privilégier des secteurs perçus comme plus prévisibles. Ensuite, il existe encore un défi lié à la perception de la culture comme un investissement économique à part entière. Dans de nombreux pays qui ont réussi à bâtir une industrie audiovisuelle puissante, les investisseurs ont compris que la valeur créée dépasse largement la seule exploitation de l’œuvre. Elle se mesure également en termes d’image, de tourisme, d’attractivité territoriale, d’emplois et de rayonnement international. La structuration du marché constitue également un enjeu majeur. Pour attirer davantage de capitaux privés, il faut continuer à renforcer les mécanismes de financement, encourager les coproductions internationales, développer les réseaux de diffusion et créer davantage de passerelles entre les acteurs de la culture et ceux du monde économique. Plus l’écosystème est lisible et structuré, plus il rassure les investisseurs. Cela dit, je constate une évolution très positive. Le Maroc attire de plus en plus de tournages internationaux, les plateformes recherchent de nouveaux contenus, les coproductions se multiplient et les industries créatives gagnent progressivement leur place dans les stratégies de développement. Nous sommes dans une phase de transition où l’audiovisuel n’est plus seulement considéré comme un secteur culturel, mais comme une véritable industrie créatrice de valeur. À mon sens, le véritable défi aujourd’hui est de transformer cette prise de conscience en une dynamique durable. Les talents existent, les histoires aussi, les infrastructures se développent. Il faut désormais consolider les mécanismes qui permettront aux producteurs et aux investisseurs de travailler ensemble avec davantage de visibilité, de confiance et d’ambition.

 

F. N. H. : Quelle place accorde-t-on aujourd’hui à l’acteur dans l’économie du 7ème art, notamment en matière de rémunération ? Ne faut-il pas repenser la régulation des cachets pour structurer une véritable économie cinématographique ?

B. M.  : Aujourd’hui au Maroc, le véritable défi n’est pas le niveau des cachets, mais la place accordée à l’acteur professionnel. De plus en plus de productions se tournent vers les influenceurs, souvent moins coûteux et déjà rentabilisés par les marques, au détriment de comédiens qui ont investi des années dans leur formation et leur carrière. À force de privilégier la popularité à la compétence, ne risque-t-on pas de fragiliser un métier qui constitue pourtant l’un des piliers de toute industrie audiovisuelle ?

 

F. N. H. : Peut-on considérer aujourd’hui la diplomatie culturelle comme un outil stratégique pour le Maroc au même titre que la diplomatie économique ?

B. M.  : Aujourd’hui, la diplomatie culturelle n’est plus un simple complément à la diplomatie économique, elle en est un partenaire stratégique. Car avant d’investir dans un pays, on commence souvent par s’intéresser à son histoire, à sa culture et à l’image qu’il projette au monde.

 

F. N. H. : Quel rôle joue le FICAM dans la structuration des métiers, la formation des jeunes talents et le rayonnement international du Maroc dans ce secteur ?

B. M.  : Le Festival international du cinéma d’animation de Meknès (FICAM) joue un rôle qui dépasse largement celui d’un simple festival. À travers ses projections, ses ateliers, ses rencontres professionnelles et ses actions pédagogiques, il contribue à former le regard des jeunes générations et à les initier aux métiers de l’image et de l’animation. Dans un contexte où les contenus audiovisuels occupent une place croissante dans le quotidien des jeunes, le FICAM participe à développer leur créativité, leur esprit critique et leur compréhension des processus de création. Il constitue ainsi un véritable espace de découverte, de transmission et d’éveil aux industries culturelles et créatives.

 

F. N. H. : Le Maroc accueille aujourd’hui de grands festivals internationaux. Comment le 7ème art et ces événements culturels peuvent-ils devenir de véritables leviers de diplomatie culturelle et de valorisation de l’image du Maroc ?

B. M.  : Les festivals et le 7ème art sont aujourd’hui bien plus que des événements culturels. Ce sont en effet des outils de diplomatie culturelle. Chaque film, festival, et chaque rencontre professionnelle sont une occasion de raconter le Maroc au monde, de mettre en valeur sa diversité, son patrimoine, ses talents et sa capacité à dialoguer avec d’autres cultures. En plus de leur impact artistique, ils contribuent à renforcer l’attractivité du pays, à encourager les coproductions internationales, à soutenir le tourisme et à construire une image moderne, ouverte et créative du Maroc. Dans un monde où l’influence passe aussi par la culture, le cinéma est devenu un véritable instrument de rayonnement international.

 

F. N. H. : Comment voyez-vous l’avenir du cinéma arabe dans un contexte de coopération élargie et de mondialisation des contenus ? Et quelle place le Maroc peut-il occuper dans cette nouvelle carte des industries créatives ?

B. M.  : Je vois l’avenir du cinéma arabe dans une logique de coopération plutôt que de concurrence. La mondialisation des contenus et l’essor des plateformes offrent aujourd’hui aux créateurs arabes une opportunité unique de raconter leurs histoires à un public mondial, tout en préservant leur identité culturelle. Dans cette nouvelle dynamique, le Maroc dispose d’atouts majeurs, à savoir une stabilité reconnue, des infrastructures de tournage de qualité, des techniciens expérimentés, une diversité de décors exceptionnelle et une position géographique qui en fait un pont naturel entre l’Afrique, le monde arabe et l’Europe. L’ambition du Maroc ne devrait pas être seulement d’accueillir des tournages, mais de devenir un véritable hub régional de création, de coproduction, de formation et d’innovation audiovisuelle. Avec une vision stratégique et des collaborations renforcées, il peut occuper une place centrale sur la nouvelle carte des industries créatives arabes et internationales.

 

 

 

 

Articles qui pourraient vous intéresser

Mercredi 16 Septembre 2026

Impôts : la DGI rappelle l’échéance fiscale du 1er octobre 2026

Mercredi 16 Septembre 2026

GBI-EM Edge : le Maroc en bonne place dans le nouvel indice de JPMorgan

Mercredi 16 Septembre 2026

Réseaux sociaux, WhatsApp, Telegram : l’AMMC alerte sur les fausses offres d’investissement

Mercredi 16 Septembre 2026

Opération Marhaba 2026 : 4,13 millions de MRE accueillis en trois mois

L’Actu en continu

Hors-séries & Spéciaux