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Culture & Société

«Derni Hlal», un clip pour décrier la violence occidentale

«Derni Hlal», un clip pour décrier la violence occidentale
Lundi 28 Septembre 2020 - Par admin

«Jouk Attamtil Al Bidaoui» revient hanter nos écrans. Avec «Derni Hlal», la troupe compose un crépitant précipité d’images (et de sons) représentant la complexité de la vision occidentale sur l’identité des femmes arabes, avec une puissance figurative inouïe. Discussion libre avec un Ghassan El Hakim-jeunemetteur en scène qui se décrit comme génialement touche-à-tout et sans limites.

Rencontre «chez lui» à l’école «La parallèle», un espace d’art, d’apprentissage et d’ouverture où chacun avance à son rythme.

 

Propos recueillis par R. K. Houdaïfa

 

Finances News Hebdo : Ghassan, fraîchement diplômé de l’Institut supérieur d'art dramatique et d'animation culturelle (Isadac)… Racontez-nous.

Ghassan El Hakim : Après avoir eu mon diplôme à l’Isadac, j’ai mis le cap sur la France. Je me suis épanoui sous les cieux parisiens et commencé la valse des boulots incertains; j’ai trompé ma faim en me sur-gavant d’art… J’ai vu comment les gens travaillaient, professionnellement parlant. Exilé loin de mes amarres, je découvre que j’avais la bosse du «jeu». Dès lors, je me suis mis à cultiver ma vocation naissante, puis décidais de l’affiner. Je n’ai jamais abdiqué mon rêve de devenir comédien. J’ai ainsi fixé mon cap, et m’y tiens.

 

F.N.H. : Et au Maroc ?

Gh. H. : De retour au Maroc, j’ai voulu jouer dans les quartiers où il n’y a pas de salles de théâtre. Pour ce faire, j’ai occupé un «garage» et j’ai monté mon spectacle. J’ai souhaité continuer ainsi, d’un quartier à l’autre…c’était l’idée que j’avais à mes 25 ans ! Aujourd’hui, je l’ai -plus ou moins- développée, dans la mesure où je crée des spectacles qui se jouent non seulement dans une salle de théâtre, autrement dit un lieu adapté, mais aussi dans n'importe quel décor, espace, lieu.

 

F.N.H. : Parlez-nous de la genèse de ce trip assez surprenant…

Gh. H. : Fin 2015, «Jouk Attamtil Al Bidaoui» a connu son baptême du feu. Cela avait commencé avec «Shakespeare Al Bidaoui (à Casablanca)», un film de Sonia Terrab. Dès lors, nous nous sommes évertués à interpréter «Le songe d’une nuit d’été». Chemin faisant, comme je tenais une classe sur le «jeu», j’ai voulu donner un exercice sur «comment réussir une audition». J’ai alors décidé que nous nous mettions dans la peau des «cheikhats». Mes comédiens devaient savoir prononcer, s’exprimer et même chanter. Je me souviens avoir demandé à Amine le personnage qu’il voulait imiter. Il m’avait répondu : «Zehra El Fassia». Puisse qu’une telle image semblait marrante, il l’avait imaginée «grosse» et tel un «ours». Je l’ai soutenu alors pour jouer la protagoniste sous cette forme (rires). Ainsi est née «Kabareh Cheikhats», donnée à voir par une troupe militante qui surfe sur la vague revendicatrice.

 

F.N.H. : Et non un groupe d'hommes travestis qui donne un spectacle transgressif…

Gh. H. : Les gens se contentent juste de regarder «Lamba (lampe)», plutôt que ce qu’il y a à l’intérieur (se désole Ghassan !). Certes, cela nous mettra encore plus à l’avant. Le groupe a aujourd’hui un grand public toujours impatient de le retrouver. Ceci dit, la contrainte c’est de rassembler ce public-là, qui aime «Kabareh Cheikhats», autour des autres pièces de «Jouk Attamtil Al Bidaoui».

 

F.N.H. : Quels sont les projets que vous avez réalisés jusqu’à présent ?

Gh. H. : Nous en avons cinq au compteur : «Hlama F’lila F’ness Seyf (Le songe d’une nuit d’été)» que j’ai envie d’intituler maintenant «Mnama» au lieu de «Hlama»; «Antigone», qui est devenu «N’tigone»; «Al Foqara (Les pauvres)» et «Cheikh Ghassens (comme Brassens)». Sans oublier «Kabareh Cheikhats», bien sûr (sourire).

 

F.N.H. : Vos futurs projets ?

Gh. H. : L’idée maintenant, c’est de lancer des pièces radiophoniques, des formations d’impro, du théâtre forum, spectacles de danse… Les clips que nous donnerons à voir, reflèteront ce que nous sommes, notre démarche, notre combat… Là, nous sommes arrivés à l’étape de la révélation.

 

F.N.H. : D'où vous vient cette chanson ?

Gh. H. : L’idée est venue de deux jeunes qui écoutent avec dévotion, qui planent avec la musique, qui s’insurgent contre les clichés, qui voyagent en compagnie du temps…(plus éclectique que ces deux-là, tu meurs !). «Derni Hlal» nous est parvenue grâce au grand effort fourni par les services culturel du protectorat pour rassembler et cataloguer toutes les musiques du pays. Nous les remercions malgré les méfaits de leurs actions. Ces actions qui nous permettent aujourd'hui de réinventer ces sons et ces histoires qu'on croyait perdus. Nous les avons découverts par pur hasard en fouillant dans «Gallica», une bibliothèque numérique de la BNF (Bibliothèque nationale de France).

 

F.N.H. : Que signifie «Derni Hlal» ?

Gh. H. : «Derni Hlal», «make me your moon ! (en anglais)». Une belle expression quand même ?! «Derni Hlal A Mami», c’est-à-dire «Derni Hlal A Hbibi/Hbibti (fais de moi ta lune mon amour). «Mami» est emprunté de l’argot juif marocain. Tel est le cas pour «Hak A Mama» qui veut dire «Hak A Hbibi (tiens mon amour)». Ici, nous invoquons la/le bien-aimé (e) plutôt que la «mère». «Derni Hlal Iwati Dak Lkhyal (fais de moi une lune pour convenir à cette ombre)»… C’est extrêmement poétique ! De l’aspirine émotionnelle (se plait à dire Amine, soulignant que «Derni Hlal» c’est du «Chgouri», musique juive marocaine, pimentée de «Merssaoui»).

 

F.N.H. : Bien que le message passe comme une lettre à la poste, pourriezvous dire à nos lectrices et lecteurs quel est le sens de ce clip ?

Gh. H. : Certaines femmes pendant le protectorat étaient photographiées contre leur gré. Enfermées dans la durée moyennant cartes postales prêtes à consommer et à véhiculer, ainsi qu’à exhiber une image typée de l'autre (le Marocain; une esclave de Fès; le Sahraoui…) manquant à l'appel de la civilisation, le décadent. La démarche ne consiste pas à déterrer les morts, mais plutôt de rendre hommage et surtout considération à ces femmes marocaines qui ont souffert du protectorat français au Maroc (1912-1956), de son regard inhumain porté sur elles, parce qu’orientalistes, chargées de stéréotypes.

 

F.N.H. : Comment cela ?

Gh. H. : Le protectorat nous a considérés comme des objets et non pas des sujets. Des objets à exposer ! Les étrangers ont offert à voir une galerie de «femmes», généralement de «gens de peu», saisies avec une vision pessimiste, exprimée avec lyrisme effréné, mais sans aucune compassion pudique, dans leurs menus gestes quotidiens. Avec spontanéité, les femmes, immortalisées, fixent le photographe de leurs blessures mises à nu, mais aussi de leurs regards où l’on entrevoit la détresse, le malheur, les petits enfers divers…

 

F.N.H. : Qu’en est-il de l’adaptation et de la mise en scène ?

Gh. H. : Nous avons essayé de reproduire les mêmes scènes qui hantent quelques cartes postales que nous avons pris le soin de -bien- sélectionner. Y compris, bien sûr, les accessoires et les costumes. D’ailleurs, c’est Amine qui a confectionné les caftans… et ils étaient -presque- identiques à ceux dans les images.

 

A la santé des «Cheikhats»
Dans «Kabareh Cheikhats», les comédiens de la troupe «Jouk Attamtil Al Bidaoui» se mettent dans la peau des célèbres divas. Certains en caftans et d’autres en gandouras ou robes. Tous avec des talons, sinon pieds nus. L’air farouche en première vue. Maquillage trop chargé : poudre et crayon; rouge à lèvres clinquant et tatouages peints sur les visages. Munis de leur taârija et bendir, ils se déhanchent langoureusement et chaloupent délicatement, foulards noués autour du bassin. Avec une complicité oud-violon, ils reprennent les chansons des «Cheikhats» qui ont marqué l’histoire de l’Aïta. «Rah Iâajbouni F’jedba». Délaissant tous les rouages de la production théâtrale, «Kabareh Cheikhats» est une «Fraja», c’est-à-dire un spectacle, dédiée à ces poétesses de la résistance «Hazo Bina Laalam Zido Bina El Godam»; de l’amour «A7 Ya Lasmar»; de la beauté «3winatek Bhira, Miha Safia»... De fait, «Jouk Attamtil Al Bidaoui» tend à rendre hommage au statut de la «Cheikha» et à montrer que l’Aïta ne doit pas être réduite seulement à une musique folklorique. Les comédiens s’intéressent de plus près à la signification des paroles, se documentent minutieusement sur l’histoire… pour mieux INTERPRETER. Longue vie à «Jouk Attamtil Albidaoui» ou l’«orchestre d’interprétation Bidaoui» !
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