La culture n’est pas une dépense, mais un investissement. Elle s’affirme aujourd’hui comme un puissant levier d’infl uence, d’attractivité économique et de création d’emplois. Entretien avec Hamza Tahri Hassani, acteur, standupper et formateur.
Finances News Hebdo : Comment percevez-vous le rôle de la culture et des industries créatives dans la promotion de l’image du Royaume et dans son attractivité économique et touristique ?
Hamza Tahri Hassani : Je pense que la culture est l’un des outils les plus puissants de rayonnement d’un pays. Prenons l’exemple des États-Unis. Bien avant de s’y rendre, des milliards de personnes connaissent déjà une partie de l’Amérique à travers Hollywood, la musique, les talk-shows, les séries ou encore les plateformes de streaming. La culture a permis aux États-Unis de raconter leur récit au monde entier. Le Maroc possède lui aussi une richesse culturelle exceptionnelle. Notre histoire, nos langues, nos traditions, notre patrimoine, mais également notre modernité, constituent une matière artistique extraordinaire. Nous vivons aujourd’hui dans une époque où la visibilité joue un rôle essentiel. Certains parlent même d’une «spectacularisation» de la culture. Les pays qui savent raconter leurs histoires, mettre en lumière leurs artistes et valoriser leurs créations, renforcent naturellement leur attractivité économique, touristique et culturelle. Je crois également que la vision portée par Sa Majesté le Roi Mohammed VI, que Dieu L’assiste, en faveur du rayonnement du Maroc à l’international, a contribué à donner à la culture une place importante dans le dialogue entre les peuples. Je considère souvent l’artiste comme un trait d’union entre son pays et les autres peuples. Il construit des passerelles invisibles entre des cultures qui parfois ne se connaissent pas. Son rôle n’est pas d’imposer une vision, mais de favoriser la rencontre, le dialogue et la compréhension mutuelle. À cet égard, le parcours de Gad El Maleh est particulièrement inspirant. Au-delà de son immense succès artistique, il a contribué à faire découvrir au monde une certaine marocanité faite d’humour, de tolérance, d’autodérision et d’humanité. Il est devenu, au fil des années, un remarquable ambassadeur culturel du Maroc. Je pense également à l’écrivain Rachid Benzine, dont le travail intellectuel et littéraire contribue à faire rayonner une image du Maroc fondée sur la réflexion, le dialogue et la transmission du savoir. Nous avons besoin de toutes les formes d’expression artistique et culturelle pour raconter la richesse de notre pays. L’artiste ne doit pas devenir un moyen de communication centrale ou un simple outil de promotion institutionnelle. Il doit rester libre. Mais il participe naturellement à cette diplomatie culturelle. Lorsqu’il monte sur scène ou apparaît à l’écran à l’étranger, il véhicule une image de son pays, de sa société et de sa culture.
F. N. H. : Comment le cinéma marocain peut-il contribuer davantage à faire connaître le Maroc à l’étranger, à valoriser son patrimoine et à renforcer son influence culturelle ?
H. T. H. : Le cinéma a cette capacité unique de faire voyager un pays sans passeport. Lorsqu’un film marocain est découvert dans un autre pays, il ne montre pas uniquement des paysages. Il montre une façon de vivre, un rapport à la famille, une mémoire collective, des traditions, une langue, un imaginaire. Je pense que la meilleure manière de faire rayonner le Maroc est de raconter des histoires sincères. Pas uniquement un Maroc de carte postale, mais un Maroc vivant, complexe, moderne, populaire, rural, urbain, spirituel et profondément humain. Plus nous serons authentiques, plus nous serons universels. Le cinéma est également une manière d’éclairer ce qui nous rassemble davantage que ce qui nous oppose. Une œuvre réussie apporte parfois un peu plus de lumière sur l’être humain et permet de mieux comprendre l’autre. Il faut également renforcer la présence de nos films dans les festivals internationaux, améliorer leur diffusion, développer les coproductions et accompagner davantage leur promotion à l’étranger. Un grand film mérite d’être vu au-delà de nos frontières.
F. N. H. : Quels sont aujourd’hui les principaux défis auxquels font face les acteurs et actrices au Maroc, notamment en matière de conditions de travail, de protection sociale, de rémunération et de continuité de l’activité professionnelle ?
H. T. H. : Le principal défi reste la précarité liée à l’irrégularité du métier. Le public voit souvent l’artiste lorsqu’il est sur scène ou à l’écran, mais il ne voit pas forcément les périodes d’attente entre deux projets. Il voit le résultat, rarement le chemin. D’ailleurs, moi-même, je plaisante souvent avec cela. Certaines personnes pensent que lorsqu’on passe à la télévision, on est forcément riche. Si c’était vrai, je serai probablement en train de répondre à cette interview depuis mon yacht à Monaco. Et pourtant, je suis toujours à Casablanca. (Rire.) La réalité est beaucoup plus nuancée. Dans notre métier, il peut y avoir des périodes de forte activité suivies de plusieurs mois beaucoup plus calmes. Cette irrégularité rend les questions de couverture sociale, d’assurance maladie, de retraite et de continuité professionnelle particulièrement importantes. Je crois qu’il faut aussi changer le regard porté sur les artistes. Un artiste n’est pas seulement quelqu’un qui apparaît à l’écran. C’est un professionnel qui investit dans sa formation, qui répète, qui se remet en question, qui développe ses compétences et qui contribue à la vie culturelle du pays. Les progrès réalisés ces dernières années sont réels, mais il reste encore des chantiers importants. L’objectif est que les artistes puissent exercer leur métier avec davantage de stabilité, de visibilité et de sérénité. Une société qui valorise sa culture doit également valoriser celles et ceux qui la font vivre au quotidien.
F. N. H. : La loi 18.23 relative à l’industrie cinématographique ambitionne de structurer davantage le secteur et de renforcer son attractivité. Vous estimez toutefois que de nombreux acteurs et actrices ne sont pas suffisamment informés de ses dispositions. Cette situation risque-t-elle de freiner l’adhésion du secteur à cette réforme ?
H. T. H. : Je pense qu’une réforme, aussi pertinente soit-elle, ne peut produire pleinement ses effets que si elle est comprise par ceux qu’elle concerne. Aujourd’hui, beaucoup d’artistes ne connaissent pas précisément les implications concrètes de cette loi sur leur activité quotidienne. Le premier chantier est sans doute celui de l’identification et du recensement des professionnels du secteur afin de disposer d’une vision claire de l’écosystème. Ensuite, il faudrait multiplier les rencontres d’information, les ateliers de sensibilisation, les guides pratiques et les supports pédagogiques accessibles à tous. Une réforme réussit lorsqu’elle est expliquée, comprise et appropriée par le terrain. Les artistes ne doivent pas être uniquement informés. Ils doivent également être écoutés et associés à la réflexion. Les meilleures constructions sont souvent celles auxquelles chacun apporte sa pierre.
F. N. H. : Les espaces dédiés à l’humour et les comedy-clubs demeurent peu développés au Maroc. Comment expliquez-vous cette situation ?
H. T. H. : Le talent existe. Le public existe. L’envie existe. Ce qui manque encore, c’est un véritable écosystème. Le standup est un art qui se construit dans la répétition. Un humoriste a besoin de se tromper, de tester, de réécrire, de recommencer. Cela nécessite des scènes régulières. Aujourd’hui, nous avons besoin de davantage de comedy-clubs, de scènes ouvertes, de petites salles accessibles, de résidences d’écriture et de formations spécialisées. Une piste concrète serait de créer un réseau national de scènes ouvertes et de comedy-clubs dans plusieurs villes du Royaume, en partenariat avec les collectivités locales, les centres culturels et les acteurs privés. Un jeune humoriste devrait pouvoir monter sur scène chaque semaine, tester quelques minutes de matériel, progresser et construire progressivement son univers artistique. À travers mes ateliers, je vois énormément de jeunes qui ont du potentiel. Mais entre le talent brut et une carrière durable, il faut des structures. Je crois aussi beaucoup à la transmission entre générations. Les artistes plus expérimentés ont un rôle à jouer pour accompagner les plus jeunes. Et puis il y a un sujet dont on parle rarement : la qualité des relations humaines dans notre milieu. L’art est d’abord une affaire de morale et ensuite une affaire d’amour. Nous avons besoin de davantage de respect entre confrères et consœurs, de solidarité et de bienveillance. Hélas, il existe encore parfois une culture de la médisance, de la peau de banane ou des bâtons dans les roues. Pourtant, lorsqu’un artiste progresse, c’est toute la profession qui grandit avec lui.
F. N. H. : Quelles mesures vous paraissent aujourd’hui prioritaires pour permettre aux artistes marocains de vivre de leur métier tout en faisant de la culture un véritable levier de création de valeur et d’emploi ?
H. T. H. : Je pense qu’il faut avant tout considérer l’artiste comme un professionnel à part entière. Le talent est indispensable, mais il ne suffit pas. Nous avons besoin de mécanismes qui facilitent l’accès aux financements, à la protection sociale, aux espaces de création, aux salles de répétition, à la formation continue et à l’accompagnement administratif. Il faut également encourager davantage le mécénat culturel et les partenariats entre les secteurs public et privé. La culture n’est pas uniquement une dépense, c’est aussi un investissement. Lorsqu’on soutient un projet artistique, on soutient également des techniciens, des auteurs, des réalisateurs, des costumiers, des hôtels, des restaurants, des salles et toute une chaîne de valeur économique. Investir dans la culture, c’est investir dans l’intelligence, la créativité et l’emploi. C’est aussi préparer l’avenir.
F. N. H. : Comment la diplomatie culturelle peut-elle contribuer à hisser davantage le cinéma marocain sur la scène mondiale et à attirer de nouvelles coproductions, de nouveaux partenariats et davantage d’investissements dans le secteur ?
H. T. H. : La diplomatie culturelle crée des ponts là où la diplomatie classique ouvre parfois seulement des portes. Un film, une série ou un spectacle peuvent susciter de la curiosité, de l’émotion et de l’intérêt pour un pays. Pour attirer davantage de coproductions et d’investissements, nous devons continuer à valoriser nos atouts : la diversité de nos décors, la qualité de nos techniciens, notre position géographique, notre stabilité et la richesse de nos histoires. Mais il faut préserver un équilibre. L’artiste ne doit pas devenir un simple instrument de communication. Sa force réside précisément dans sa liberté de création. Les institutions ont pour mission d’ouvrir les portes. Les artistes ont ensuite la responsabilité de les franchir avec des œuvres sincères et ambitieuses. La diplomatie culturelle est avant tout une œuvre de construction. Elle demande du temps, de la patience et une vision de long terme. Comme toute construction durable, elle repose sur des fondations solides comme la liberté de création, la transmission, la connaissance de son héritage et l’ouverture vers l’autre.
F. N. H. : Aujourd’hui, alors que vous poursuivez vos activités dans le standup et la formation, envisagez-vous un retour devant la caméra à travers de nouveaux projets artistiques ?
H. T. H. : Aujourd’hui, mon premier engagement est la transmission. À travers mes ateliers, je cherche à partager des outils de jeu, bien sûr, mais aussi une certaine vision du métier. J’essaie de montrer aux jeunes artistes qu’il est possible de gérer sa carrière autrement, de se donner de la valeur sans tomber dans l’égocentrisme, de nourrir son talent tout en restant humble et de construire un parcours durable. Former de jeunes artistes me rappelle chaque semaine les fondamentaux de notre métier, à savoir l’écoute, la présence, le corps, la voix, l’émotion et la sincérité. Je suis convaincu que toutes ces expériences se nourrissent mutuellement. La scène nourrit l’acteur. L’acteur nourrit l’humoriste. Et l’enseignant nourrit l’artiste. Concernant mon retour sur scène et devant la caméra, oui, absolument. La caméra reste une partie importante de mon parcours artistique. J’ai eu la chance de vivre de très belles expériences à la télévision et au cinéma, et j’espère avoir l’occasion de retrouver prochainement le public à travers de nouveaux projets. Aujourd’hui, je me sens dans une période de maturité où j’ai encore beaucoup de choses à raconter, que ce soit sur scène, devant une caméra ou à travers les artistes que j’accompagne. Et puis, avec le temps, j’ai compris que l’artiste reste avant tout un éternel apprenti. Chaque rôle, chaque scène, chaque rencontre est une occasion d’apprendre, de transmettre et de continuer à se construire