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«L'Oiseau de Tazmamart»: quand la BD devient gardienne de la mémoire marocaine

«L'Oiseau de Tazmamart»: quand la BD devient gardienne de la mémoire marocaine

Un petit oiseau blessé tombé par hasard dans une cellule de bagne. C'est autour de ce fragment du témoignage d'Ahmed Marzouki que le collectif Alkhariqun a construit «L'Oiseau de Tazmamart». Un roman graphique poignant qui replonge dans l'enfer de la prison secrète des années de plomb, et en fait un objet de mémoire accessible à tous.

Raconter l’épisode Tazmamart sous forme de BD. C’est le défi que s’est lancé Ilyas Koundi lors de son projet de fin d’études à l’école des Beaux-Arts, après avoir lu le livre-témoignage d’Ahmed Marzouki «Tazmamart-Cellule 10» (Editions Gallimard). L’extrait où l’oiseau Faraj avait débarqué dans la cellule de l’ancien prisonnier avait énormément touché le dessinateur. Quelques années plus tard, c’est avec le collectif Alkhariqun, dont il est le cofondateur, accompagné de Romy Alexandre, qu’il se lance dans la production de ce roman graphique. La BD «L’Oiseau de Tazmamart» vient de paraître, en coédition Éditions Le Fennec (Maroc) et Éditions Alifbata (France). 

Le livre adapte le livre-témoignage d’Ahmed Marzouki. Dans l’ombre de sa cellule étroite aux allures de tombe, où le temps s’étire à l’infini, ce dernier fait la rencontre de Faraj (espoir en arabe), un petit oiseau blessé qui ne peut plus voler. Avec lui renaît l’espoir, et l’horreur du quotidien est soudain balayée par le vent de la liberté à venir. 


Travail sur la mémoire populaire

Le collectif Alkhariqun, fondé en 2020 et composé de 8 dessinateurs, a rencontré Ahmed Marzouki pour approfondir et ajouter la dimension humaine. «Nous avons été frappés par sa bonne humeur, alors qu’il nous racontait des histoires atroces», raconte Zineb Sbai Idrissi, fondatrice dudit collectif. 

Ce projet a été une opportunité de faire un travail sur la mémoire populaire du Maroc. D’ailleurs, l’ADN du collectif est de «démocratiser plusieurs savoirs, sujets, figés, inaccessibles, dans des archives, ou des épisodes difficilement accessibles de l’histoire marocaine», précise Zineb Sbai Idrissi. Avec «L’Oiseau de Tazmamart», c’est une sorte de zoom sur le passé, sur une «partie du puzzle qui constitue notre identité» pour faire «le deuil et traiter des blessures profondes que nous avons souvent voulu enterrer», confie la fondatrice du collectif. 

Le choix de la BD pour raconter cette histoire n’est pas anodin. Il s’agit d’un canal «plus facile à digérer, un langage universel», à destination de la jeune génération marocaine.  Il y avait eu une première publication d’une version plus courte, en darija. Mais cette BD, la deuxième publication du collectif Alkhariqun «L’Oiseau de Tazmamart» est adressé à un public francophone. 

Ce travail n’est en «aucun cas un appel à la rébellion, mais seulement un travail de recherche sur la mémoire, de représentation d’archives», souligne Zineb Sbai Idrissi. Et d’ajouter : «c’est un travail qui fait appel aux sentiments, sur l’espoir, sur la mémoire collective, sur des amitiés.»

 

Pour compléter cette BD, Walid Cherqaoui, historien des années de plomb, a écrit les annexes en fin d’ouvrage pour contextualiser pour les lecteurs qui ne connaissent pas ce pan de l’histoire marocaine. La proposition a émergé à l’issue d’un entretien que conduisait le chercheur avec l’éditrice Layla Chaouini dans son bureau, dans le cadre de ses recherches sur les années de plomb. Elle est la «première éditrice au Maroc à avoir édité un témoignage sur les années de plomb, Dalīl al-ʿunfuwān (1989), alors que son auteur, Abdelkader Chaoui, était encore emprisonné», rappelle Walid Cherqaoui.  Layla Chaouini n’hésite pas à proposer à l’historien de participer à «L’Oiseau de Tazmamart», chose qu’il accepte immédiatement. «Je n’hésite pas à accompagner des projets en rapport avec les années de plomb, quelle que soit leur forme», confie Walid Cherqaoui.  «L’objectif était donc de procéder à un travail de vulgarisation, mais j’ose espérer que le lecteur s’orientera vers l’historiographie des années de plomb après avoir lu cette BD», explique le chercheur. De plus, il affirme que «ce n’est pas parce qu’il s’agit d’une BD qu’il faut céder à la légèreté». Pour Walid Cherqaoui, le lecteur lambda «n’aurait pas compris le contexte des années de plomb ni l’histoire de Tazmamart, de ses origines aux enjeux qui l’entourent aujourd’hui, en passant par son fonctionnement et son rasage lorsqu’il a été déserté, sans ces annexes». Son rêve est qu’un jour «les années de plomb soient enseignées» dans les manuels scolaires.

 

 

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