La généralisation de la protection sociale constitue l’un des chantiers structurants du Maroc contemporain. Dans son ouvrage «La protection sociale au Maroc», Youssef Guerraoui Filali, président du Centre marocain pour la gouvernance et le management (CMGM), analyse en profondeur cette réforme. Entretien.
Propos recueillis par Ibtissam Z.
Finances News Hebdo : Votre livre «La Protection sociale au Maroc» sort à un moment où le débat sur la réforme sociale est très présent. Qu’est-ce qui vous a poussé à écrire cet ouvrage maintenant et quel message principal souhaitezvous transmettre ?
Youssef Guerraoui Filali : Le chantier de la protection sociale au Maroc constitue l’une des réformes sociales les plus ambitieuses de l’histoire du pays. Il vise à instaurer un système approprié et durable de couverture sociale couvrant l’ensemble de la population, plus particulièrement les couches vulnérables et les travailleurs non-salariés. Selon moi, il faut développer davantage le débat public et politique autour de cette réforme, raison pour laquelle j’ai pris l’initiative de publier cet ouvrage thématique. De ce fait, la refonte globale et profonde des différents cadres institutionnels de la protection sociale demeure une exigence fondamentale pour unification de l’approche et atteinte des objectifs sociaux, à la lumière des standards internationaux en la matière. Quant à la gouvernance clé du secteur, elle est basée sur la cohérence interinstitutionnelle et la complémentarité entre les différents régimes de couverture et de prévoyance sociales.
F. N. H. : Vous qualifiez la réforme sociale marocaine d’ambitieuse. Selon votre analyse, quels sont les progrès les plus significatifs réalisés et quels dysfonctionnements persistent, notamment pour les travailleurs non-salariés ou ceux dont les droits sont inactifs ?
Y.G.F. : Les avancées réalisées depuis 2021, qu’il s’agisse de la généralisation de l’assurance maladie obligatoire, de l’instauration des allocations familiales ou de la mise en place du registre social unifié et du registre national de la population, témoignent d’une dynamique réelle et d’un engagement fort de l’État marocain. Par conséquent, plusieurs défis sont à relever afin de généraliser la protection sociale au Maroc. Il s’agit essentiellement de l’intégration du secteur informel, l’accès équitable aux offres de soins publics, la fiabilité du système de ciblage social, et la pérennité financière des régimes de couvertures sociales. A fin septembre 2024, 31,8 millions de personnes étaient immatriculées auprès des régimes d’assurance maladie existants sur une population totale évaluée à 36,8 millions d’habitants, selon le recensement général de la population et de l'Habitat de 2024. Ce qui signifie que 13,55% de la population ne sont pas encore enregistrées à un régime d’assurance-maladie, soit environ 5 millions de personnes. Et selon les données du Conseil économique social et environnemental (CESE), avis 2024 sur l’AMO, il faut compter environ 3,5 millions de personnes qui sont en situation dite de «droits fermés» malgré leur immatriculation, et ne peuvent pas bénéficier de couverture de leurs frais de soins. Au total, environ 8,5 millions de résidents ne peuvent pas accéder aux soins, soit environ 23% de la population totale.
F. N. H. : Le Maroc affiche un accès minimum aux services de protection sociale de seulement 20 %, loin de la moyenne mondiale. Quelles conséquences économiques et sociales tirez-vous de ce constat dans votre livre ?
Y.G.F. : En effet, le Maroc accuse du retard pour atteindre une couverture sociale universelle. Seuls 20,5% de la population bénéficient d’au moins une prestation de protection sociale (hors santé), contre 33,8% en Afrique du Nord, 17,4% pour le continent africain et 46,9% au niveau mondial, ce qui met en évidence l’écart important avec les standards internationaux. La protection sociale ne doit pas être perçue uniquement comme une politique de redistribution, mais comme un véritable investissement dans le facteur humain, garant d’une croissance inclusive et durable. Cependant, les défis à relever demeurent considérables tels que le financement durable du système, l’intégration effective du secteur informel, la gouvernance unifiée des régimes de couverture, ainsi que l’amélioration de la qualité des services de soins rendus aux citoyens.
F. N. H. :Dans votre ouvrage, vous proposez des recommandations structurées en trois volets. Pouvez-vous nous les détailler et expliquer comment elles pourraient améliorer l’efficacité, la couverture et l’équité du système de protection sociale au Maroc ?
Y.G.F. : Notre œuvre propose une batterie de recommandations ciblant la mise à niveau du système et l’amélioration de la situation sociale du citoyen. Lesdites recommandations ciblent la gouvernance clé du secteur, la conformité aux standards internationaux, et la généralisation du système de protection sociale. Dans cet ordre d’idées, l’unification des régimes de l’assurance maladie obligatoire est indispensable pour contrer l’éparpillement des régimes et qui ne favorise pas la viabilité financière à long terme de la couverture médicale dans son ensemble. De ce fait, il sera judicieux de consolider l’AMO en deux pôles «public» et «privé». En outre, il s’agit du renforcement de l’engagement du Maroc par rapport au droit international de la protection sociale à travers la ratification des conventions techniques restantes au sujet de la protection sociale. En référence au registre Normlex de l’Organisation internationale du travail (OIT), il s’agit de 44 conventions techniques non ratifiées. Leur application renforcera en effet l’efficacité du système de protection sociale, notamment les principes de l’équité et de l’effet générateur. Dans le même sillage, il est question d’améliorer la flexibilité des régimes, de réduire les inégalités territoriales en matière d’accès aux soins, d’améliorer l’efficacité du système de ciblage et des aides directes, et d’améliorer les dispositifs de protection pour les enfants ainsi que les victimes des accidents de travail. Entre autres, lesdites mesures ciblent la mise à niveau du capital humain et la réduction significative de la précarité et de la pauvreté.
F. N. H. : L’objectif ultime de la protection sociale est de mettre à niveau le facteur humain. D’après votre analyse, où en est le Maroc aujourd’hui sur ce plan et quels défis restent à relever pour garantir une protection sociale universelle et efficace ?
Y.G.F. : À travers cette réforme structurelle, le Royaume traduit une volonté politique claire qui vise à placer le citoyen au cœur des politiques publiques, ainsi que de faire de la justice sociale un levier majeur de stabilité et de progrès. La réussite de ce chantier exige une approche intégrée et pragmatique, fondée sur la concertation entre les acteurs institutionnels, économiques et sociaux, mais aussi sur la promotion d’une culture de transparence et de redevabilité. De ce fait, le Maroc dispose aujourd’hui de l’opportunité d’ériger ce chantier en pilier d’un nouveau pacte social, capable de renforcer la cohésion nationale et de consolider la confiance des citoyens dans l’action publique.