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Santé : «L’enjeu n’est plus d’adopter l’IA, mais de bâtir un écosystème africain crédible, adapté à nos réalités»

Santé : «L’enjeu n’est plus d’adopter l’IA, mais de bâtir un écosystème africain crédible, adapté à nos réalités»

L’intelligence artificielle redéfinit les systèmes de santé à l’échelle mondiale, tandis que l’Afrique entre dans une phase décisive de structuration de son écosystème numérique. Cette transformation, qui touche à l’accès aux soins, au financement et aux impératifs éthiques, soulève des défis majeurs. Entretien avec la professeure Intissar Haddiya, romancière, médecin-néphrologue et PHD en responsabilité sociale en santé.

 

Propos recueillis par Ibtissam Z.

Finances News Hebdo : L’intelligence artificielle transforme progressivement les systèmes de santé à travers le monde. Où se situe aujourd’hui l’Afrique dans cette révolution technologique ?

Intissar Haddiya : L’Afrique n’est plus en marge du mouvement, mais elle se trouve encore dans une phase de structuration. On observe une montée en puissance des stratégies numériques, de la télémédecine, des plateformes de données et des premiers usages de l’IA en santé publique, en imagerie, en triage et en aide à la décision. L’enjeu, aujourd’hui, n’est pas seulement d’adopter des outils, mais de construire un écosystème africain crédible, fondé sur la qualité des données, les compétences locales et une gouvernance adaptée à nos réalités. L’adoption par l’Union africaine de sa stratégie continentale sur l’IA en 2024 montre que le continent a désormais une vision politique plus affirmée.

 

F. N. H. : Dans des systèmes de santé souvent marqués par un manque de médecins et d’infrastructures, l’intelligence artificielle peut-elle réellement améliorer l’accès aux soins sur le continent africain ?

I. H. : Tout à fait, mais à condition de la concevoir comme un outil d’extension des capacités humaines, et non comme un substitut au soignant. Dans des contextes où les ressources médicales sont inégalement réparties, l’IA peut aider au dépistage précoce, à l’orientation des patients, à l’analyse d’images, au suivi à distance et à une meilleure priorisation des cas. Elle peut donc rapprocher l’expertise de territoires qui en sont aujourd’hui éloignés. Mais cela suppose des prérequis, à savoir connectivité, formation des professionnels, interopérabilité des systèmes, et validation clinique des outils dans les populations africaines. Sans cela, on risque d’importer des solutions séduisantes mais mal adaptées au terrain.

 

F. N. H. : Comment les pays africains peuventils financer cette transformation numérique, et où en est aujourd’hui le Maroc dans cette dynamique ?

I. H. : Le financement doit reposer sur une logique mixte : investissement public, partenariats public-privé, coopération internationale, innovation universitaire et appui des écosystèmes technologiques. Il n’est pas nécessaire de tout faire en une fois; les pays africains peuvent commencer par des cas d’usage à forte valeur ajoutée, comme l’imagerie, les registres, le suivi des maladies chroniques ou l’optimisation des flux hospitaliers. Le Maroc, pour sa part, a clairement engagé une dynamique structurée avec Maroc Digital 2030, présentée comme une stratégie nationale d’accélération de la transformation digitale, avec une ambition de souveraineté numérique et une enveloppe annoncée de 11 milliards de dirhams. Dans le champ de la santé, cette orientation s’inscrit aussi dans une réforme plus large du système sanitaire et dans la digitalisation progressive de ses outils de gouvernance.

 

F. N. H. : Peut-on considérer l’intelligence artificielle comme un levier d’efficacité pour réduire certains coûts dans les systèmes de santé, notamment en matière de diagnostic ou de gestion des données médicales ?

I. H. : Oui, mais il faut être précis, l’IA ne réduit pas systématiquement les coûts, elle améliore surtout l’efficience. Elle peut diminuer certaines redondances, accélérer l’interprétation de données, mieux organiser les parcours de soins, renforcer la surveillance et limiter certaines pertes de temps administratives. Dans le diagnostic, elle peut soutenir le clinicien; dans la gestion des données, elle peut améliorer la qualité, la structuration et l’exploitation des informations. En revanche, pour obtenir un vrai retour sur investissement, il faut intégrer les coûts de mise en place, de cybersécurité, de maintenance, d’audit et de formation. L’IA est donc un levier d’efficience durable, pas une solution de réduction budgétaire simpliste.

 

F. N. H. : L’intelligence artificielle repose sur une collecte massive de données médicales. Quels garde-fous éthiques et réglementaires devraient être mis en place pour protéger les patients ?

I. H. : La première exigence est évidente. En effet, la santé numérique ne peut progresser sans confiance. Il faut donc un cadre robuste fondé sur le consentement, la finalité du traitement, la minimisation des données, la sécurisation, la traçabilité, la supervision humaine et l’explicabilité des usages sensibles. Au Maroc, il existe déjà un socle juridique avec la loi 09-08 sur la protection des données à caractère personnel et l’action de la CNDP, autorité compétente en la matière. À l’échelle internationale, les principes portés par l’UNESCO et l’OMS insistent aussi sur la dignité humaine, l’équité, la transparence et la responsabilité. En santé, ces garde-fous doivent être encore plus exigeants, car il s’agit de données intimes, sensibles, voire délicates.

 

F. N. H. : La majorité des technologies d’intelligence artificielle est développée en dehors du continent. L’Afrique doit-elle investir davantage pour développer ses propres solutions afin de garantir sa souveraineté numérique ?

I. H. : Absolument. La souveraineté numérique n’est pas un luxe, c’est une condition d’autonomie stratégique. Si l’Afrique se contente d’utiliser des outils conçus ailleurs, sur des données, des langues et des réalités cliniques qui ne sont pas les siennes, elle restera dépendante à la fois techniquement, économiquement et scientifiquement. Développer des solutions africaines, ce n’est pas se fermer au monde; c’est au contraire entrer dans la coopération internationale avec une capacité propre de négociation, d’innovation et de protection de ses intérêts. Cela implique d’investir dans les données locales, les centres de recherche, les talents, les infrastructures et les partenariats industriels. C’est précisément l’un des axes mis en avant par la stratégie continentale de l’Union africaine et par les initiatives marocaines récentes autour de la souveraineté numérique.

 

F. N. H. : L’intelligence artificielle repose sur des infrastructures numériques très énergivores, notamment les centres de données. Comment concilier innovation technologique en santé et impératifs environnementaux ?

I. H. : C’est une question essentielle, car une innovation de santé ne peut pas ignorer son empreinte écologique. Il faut promouvoir une IA utile et proportionnée, à savoir privilégier les cas d’usage à fort impact sanitaire, limiter les traitements inutiles de données, mutualiser les infrastructures, améliorer l’efficacité énergétique des centres de données et intégrer davantage d’énergies renouvelables. Il faut aussi éviter une fascination technologique déconnectée des besoins réels. En santé, la bonne question n’est pas «peut-on utiliser l’IA ?», mais «pour quel bénéfice clinique, à quel coût environnemental, et avec quelle responsabilité collective ?». L’innovation la plus pertinente sera celle qui conjugue performance médicale, sobriété numérique et justice d’accès. Cette logique rejoint d’ailleurs les orientations internationales qui lient éthique de l’IA, développement durable et intérêt général.

 

F. N. H. : À l’horizon des dix prochaines années, l’intelligence artificielle peut-elle transformer en profondeur les systèmes de santé africains ou risque-t-elle au contraire d’accentuer certaines inégalités d’accès aux soins ?

I. H. : Les deux scénarios sont possibles. L’IA peut contribuer à transformer profondément les systèmes de santé africains en améliorant la prévention, la continuité des soins, la surveillance, l’aide à la décision et l’organisation des services. Mais elle peut aussi accentuer les écarts si elle reste concentrée dans quelques métropoles, quelques établissements ou quelques populations connectées. Tout dépendra donc de la gouvernance. Si nous investissons dans la formation, les infrastructures, la régulation, les données locales et l’équité territoriale, l’IA sera un accélérateur de justice sanitaire. Si nous laissons le marché seul dicter le rythme et les priorités, elle risque d’élargir les fractures existantes. L’enjeu pour l’Afrique n’est pas seulement d’entrer dans l’ère de l’IA, mais d’y entrer avec lucidité, avec souveraineté et avec une ambition de santé pour tous. 

 

 

 

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