Les pénuries de médicaments ont mis en évidence la vulnérabilité des chaînes d'approvisionnement à l'échelle mondiale. Pour y répondre, le Maroc accélère la modernisation de sa régulation pharmaceutique en misant sur l'anticipation, la digitalisation et le renforcement de la production nationale. Le Pr Samir Ahid, Directeur général de l’AMMPS, revient sur les réformes engagées par l'Agence pour faire de la disponibilité des médicaments un pilier de la souveraineté sanitaire.
Propos recueillis par Z. A.
Finances News Hebdo: Quel est le rôle de l'AMMPS dans le suivi, l'anticipation et la gestion des tensions ou ruptures d'approvisionnement en médicaments, notamment les médicaments essentiels ?
Pr Samir Ahid : La disponibilité des médicaments constitue aujourd'hui une priorité stratégique de l'Agence marocaine du médicament et des produits de santé (AMMPS), qui en tant qu'autorité nationale de régulation pharmaceutique, assure une mission permanente de surveillance du marché pharmaceutique afin de garantir un accès continu, équitable et sécurisé aux médicaments. Cette mission s'inscrit dans le cadre de la réforme du système national de santé, engagée conformément aux hautes orientations de Sa Majesté le Roi Mohammed VI, que Dieu L'assiste, visant à renforcer la souveraineté sanitaire nationale. Sur le plan réglementaire, le suivi des stocks de sécurité est encadré par l'arrêté du ministère de la Santé n°263-02 du 30 Rabii I 1423 (12 juin 2002) relatif aux stocks de sécurité des médicaments, qui constitue aujourd'hui encore le principal référentiel national en matière de sécurisation des approvisionnements. Cet arrêté prévoit notamment que les établissements pharmaceutiques fabricants et importateurs sont tenus de constituer et de maintenir en permanence un stock de sécurité équivalant au minimum au quart (1/4) des ventes annuelles des spécialités concernées, mais aussi que les établissements assurant exclusivement le dépôt et la répartition doivent disposer d'un stock couvrant au moins un douzième (1/12è) des ventes annuelles, constitué d'au moins 80% des spécialités autorisées au Maroc.
A noter que toute modification importante de ces stocks doit faire l'objet d'une autorisation préalable de l'administration, et les établissements sont tenus de transmettre mensuellement une déclaration détaillée des stocks de sécurité, de leur localisation et de leur évolution. Au-delà de cette obligation réglementaire, l'AMMPS développe aujourd'hui une approche plus proactive fondée sur l'anticipation. Pour cela, l'agence dispose d'un service de veille et de suivi du marché pharmaceutique, chargé d'assurer une surveillance continue des disponibilités, d'analyser les signaux de tension et d'évaluer les risques pouvant affecter l'approvisionnement du marché national. Parallèlement, l'AMMPS conduit actuellement un chantier stratégique majeur portant sur l'élaboration de la liste nationale des médicaments essentiels, déclinée en deux volets, l’un concernant les médicaments essentiels de l'adulte et l’autre aux médicaments essentiels pédiatriques. Cette liste constituera désormais la référence nationale pour l'identification des médicaments prioritaires devant bénéficier d'un suivi renforcé, d'une meilleure anticipation des risques de rupture et d'une sécurisation accrue de leur disponibilité. L’objectif est de consolider progressivement une approche intégrée, combinant la veille, l’anticipation, la coordination avec les opérateurs et la mise en place de réponses adaptées aux situations sensibles.
F. N. H. : Quels dispositifs de veille, de coordination et d'échange avec les acteurs concernés l'AMMPS met-elle en place pour disposer d'une visibilité consolidée sur l'état du marché et les situations sensibles ?
Pr S. A. : La disponibilité des médicaments constitue une responsabilité partagée qui nécessite une coordination permanente entre les pouvoirs publics et les opérateurs pharmaceutiques. Dans cette perspective, l'AMMPS anime un comité mixte permanent réunissant, outre elle-même, le ministère de la Santé et de la Protection sociale et les représentants de l'industrie pharmaceutique. Ce comité permet d’examiner régulièrement les situations de tension d’approvisionnement, d’identifier les causes pouvant être à l’origine des indisponibilités et de définir les mesures correctives les plus appropriées, dans le respect des responsabilités de chaque acteur de la chaîne pharmaceutique. Cette concertation permet notamment d'anticiper les situations critiques, d'ajuster les programmes de production et d'importation, d'identifier des alternatives thérapeutiques lorsqu'elles existent, de coordonner les actions des différents acteurs et d'apporter une réponse rapide lorsqu'un médicament de santé publique majeur connait une tension d’approvisionnement. En parallèle, l'AMMPS poursuit la digitalisation de l'Observatoire du médicament, qui constitue un projet structurant de la stratégie nationale. Cette plateforme permettra de disposer d'informations consolidées et actualisées concernant les stocks nationaux, les capacités de production, les importations, les consommations, les prévisions de rupture, les niveaux de couverture des médicaments essentiels. L'objectif est de mettre en place un véritable système national d'alerte précoce permettant une prise de décision fondée sur des données objectives et en temps réel.
F. N. H. : Quels sont les principaux leviers d'action de l'AMMPS pour prévenir ou atténuer les ruptures, et comment ces actions s'inscrivent-elles dans le renforcement de la sécurité d'approvisionnement et de la souveraineté sanitaire nationale ?
Pr S. A. : Les tensions d’approvisionnement en médicaments constituent aujourd’hui un phénomène mondial documenté qui touche l'ensemble des autorités réglementaires, y compris les plus avancées. Les ÉtatsUnis, le Canada, plusieurs pays européens ainsi que l'Agence européenne des médicaments font régulièrement état de tensions concernant des antibiotiques, anticancéreux, insulines, anesthésiques ou médicaments hospitaliers. Cette situation résulte principalement de la concentration mondiale de la production des matières premières pharmaceutiques, des tensions géopolitiques, des perturbations logistiques internationales, de l'augmentation des coûts de production, ainsi que de la faible rentabilité de certaines molécules essentielles. Le Maroc n'échappe pas à cette réalité mondiale. Face à cette situation, l'AMMPS déploie une stratégie intégrée articulée autour de plusieurs leviers.
À court terme, les actions portent notamment sur le renforcement du système de veille et d'alerte précoce, le suivi rapproché des médicaments essentiels, la tenue de réunions régulières avec les industriels et les distributeurs, le recours, si nécessaire, au mécanisme légal d'Autorisation spécifique d'importation (ASI) prévu par la loi 17-04 portant code du médicament et de la pharmacie, la priorisation et enregistrement accéléré des médicaments d'intérêt santé publique majeur. À moyen terme, l’AMMPS agit également sur des leviers plus structurels, notamment sur la finalisation de la liste nationale des médicaments essentiels, la digitalisation complète de l'Observatoire du médicament, le développement d'outils d'analyse prédictive des risques de rupture, l’amélioration de la connaissance des besoins nationaux par dénomination commune internationale (DCI), le renforcement de la production pharmaceutique locale, conformément aux orientations nationales en matière de souveraineté sanitaire. Enfin, l'AMMPS poursuit également ses actions de lutte contre les circuits illicites de distribution des médicaments. En période de tension d'approvisionnement, certains patients peuvent être tentés de se tourner vers des circuits non autorisés. L'Agence rappelle que les médicaments acquis en dehors des circuits légaux présentent des risques majeurs pour la santé publique, notamment en raison de l'absence de garanties relatives à leur qualité, leur sécurité, leur efficacité et leur traçabilité. En coordination avec le ministère de la Santé et de la Protection sociale, les services des douanes, les autorités compétentes et les autres administrations concernées, l'AMMPS contribue activement à la lutte contre ces pratiques afin de protéger les patients et de préserver l'intégrité de la chaîne pharmaceutique nationale.