La Coupe d’Afrique des Nations dépasse le cadre sportif pour s’imposer comme un enjeu économique majeur, avec 12 milliards de dirhams de recettes attendus pour l’édition 2025. À travers ses retombées multiples, la compétition agit comme un catalyseur de valeur à l’aune des grandes échéances sportives à venir, notamment la Coupe du monde 2030. Entretien avec Khalid Doumou, économiste, expert financier et vice-président du Kénitra Athletic Club (KAC).
Propos recueillis par Ibtissam Z.
Finances News Hebdo : Quelles sont les principales retombées économiques que la CAN peut générer pour le pays, notamment en termes de tourisme, d’activité commerciale et de dynamique de l’emploi ?
Khalid Doumou : L’organisation de la grand-messe du football africain dans les six villes de Rabat, Casablanca, Fès, Tanger, Marrakech et Agadir, et dans neuf stades rénovés aux normes internationales, constitue un formidable levier de développement pour le Maroc. Tous nos invités de cette fin d’année pourront constater directement les progrès réalisés dans les télécommunications, le transport, la logistique, ainsi que la capacité hôtelière et sanitaire haut de gamme. C’est également une répétition grandeur nature d’une pièce en deux actes : l’AFCON 2025 en premier acte, et la Coupe du monde 2030 en second. Vingt-quatre pays africains, accompagnés de leurs supporters, découvrent avec enthousiasme la qualité des infrastructures d’accueil mises à leur disposition. Le Maroc devient ainsi une véritable locomotive du développement intégré en Afrique. Le football, à l’instar d’autres secteurs, illustre la volonté des plus hautes autorités de faire du Royaume une puissance économique et sportive. Depuis le parcours historique de notre équipe nationale à la Coupe du monde 2022 au Qatar, le Maroc est reconnu comme une puissance sportive mondiale, actuellement 11ème au classement FIFA. En termes de branding national, la CAN 2025 est un test grandeur nature pour montrer à la FIFA, aux investisseurs étrangers et aux acteurs économiques internationaux que le Maroc est un pays émergent, capable de franchir de nouveaux paliers de développement. Dans l’industrie touristique, un nouveau record de 19,8 millions de visiteurs a été réalisé en 2025.
À fin octobre, les recettes du secteur ont atteint 113,26 milliards de dirhams, soit une hausse de 16,7% par rapport à 2024. Tous les secteurs liés à l’hospitalité, tels que les télécoms, le digital, transport aérien, ferroviaire et routier, voyagistes, hôteliers, restaurateurs, traiteurs, agences événementielles, loueurs de voitures et diffuseurs de contenus, ont l’opportunité de créer des offres adaptées aux visiteurs. Les six villes hôtes sont au centre de l’attention du continent pendant toute la durée de la CAN. Les retours des visiteurs africains qui découvrent le Royaume pour la première fois sont très positifs. De nombreux investissements ont été réalisés pour améliorer la qualité des services publics, les transports en commun, les infrastructures urbaines, les stades et hôtels mis à disposition des invités. La venue massive de nos amis africains est une occasion unique de leur faire découvrir les réalisations du Royaume, sous la conduite de Sa Majesté Mohammed VI, que Dieu l’assiste. À l’ère des réseaux sociaux et de la désinformation, le meilleur moyen de valoriser l’offre «Maroc» est de démontrer notre hospitalité légendaire et notre savoir-faire ancestral. Enfin, 15.000 jeunes volontaires se sont engagés dans l’aventure AFCON 2025 après un stage à l’OFPPT. Cette expérience contribuera à former de futures vocations dans le domaine des services et de l’hospitalité.
F. N. H. : Sur le plan structurel, dans quelle mesure l’organisation de la CAN peut-elle renforcer le positionnement du Maroc comme hub sportif régional et levier de développement économique durable ?
Kh. D. : La CAN 2025 est un événement phare du continent africain, qui se reproduit tous les deux ans depuis la première édition à Khartoum au Soudan en 1957. Le président de la CAF, Patrice Motsepe, a annoncé samedi 20 décembre, à la veille du lancement de l’édition 2025 au Maroc, que la Coupe d’Afrique des Nations (AFCON) se disputerait désormais tous les quatre ans, à partir de 2028. Avec la multiplication des compétitions sous la houlette de la FIFA et de l’UEFA, il a été jugé nécessaire d’étendre la durée entre deux CAN à quatre ans, comme pour le Championnat d’Europe des nations. Il est à rappeler que l’UEFA Nations League se déroule tous les deux ans. Cette nouvelle périodicité quadriennale entraîne de nombreux changements dans l’organisation et la perception de cet événement à l’échelle continentale et mondiale. Du point de vue économique, le calendrier quadriennal de l’AFCON fera chevaucher les deux événements majeurs, Coupe du monde et Coupe d’Afrique des Nations tous les deux ans. Cela satisfait de nombreux clubs européens qui se plaignaient de devoir se passer des joueurs africains pour des périodes de 3 semaines à plus d’un mois, selon les résultats sportifs. Et il ne faut pas oublier les Jeux olympiques et la Coupe arabe, deux compétitions quadriennales dans lesquelles nos représentants se sont récemment illustrés. Pour le Maroc, fer de lance du football africain depuis Qatar 2022, le football est devenu un véritable outil de soft power.
Il permet d’accroître la visibilité et la crédibilité de notre pays à l’échelle mondiale grâce aux titres et participations honorables de nos équipes. Et ce, tout en rendant le pays de plus en plus attractif pour l’organisation de compétitions régionales et mondiales, grâce à des infrastructures sportives modernes comparables aux meilleures structures mondiales. Les stades ultramodernes, la qualité des pelouses et leur drainage, ainsi que la retransmission télévisuelle (spider cam, écrans géants), séduisent les spectateurs et téléspectateurs qui suivent les rencontres et les analyses d’avant et aprèsmatchs (Main media center). Le Royaume a connu une superbe année 2025 en termes de résultats, mais il faut savoir que notre équipe A fait désormais figure d’épouvantail pour les équipes rivales, qui souhaitent battre le pays hôte sur ses terres. Pour que la compétition garde tout son charme et sa ferveur populaire, il faudrait que nos Lions de l’Atlas réalisent le plus long parcours possible et, pourquoi pas, remportent cette 35ème édition. Quant à l’idée de hub sportif régional, le Maroc a déjà mis ses infrastructures sportives et d’hébergement au service d’équipes nationales africaines ne disposant pas de stades homologués pour recevoir les compétitions africaines. Plusieurs compétitions féminines africaines se sont jouées ou se joueront encore sur les terrains marocains. En reconnaissance des efforts du Maroc en infrastructures dernier cri, le siège du Bureau-Afrique de la FIFA a été inauguré le 26 juillet 2025 à Salé. La maîtrise de l’aspect sécuritaire et cybersécuritaire fait du Maroc un partenaire de choix dans la lutte contre la criminalité internationale. L’attractivité internationale va également croître avec la construction du Grand Stade Hassan II de Benslimane, capable d’accueillir jusqu’à 115.000 spectateurs.
F. N. H. : On a observé lors de certains matchs un recours au marché noir de la billetterie. D’un point de vue économique, quels en sont les impacts sur les recettes officielles et l’économie formelle, et comment peut-on en estimer le manque à gagner ?
Kh. D. : C’est un des points noirs sur lesquels les organisateurs devront encore travailler. Des files d’attente interminables ont été observées pour des acheteurs potentiels, tandis que certains billets étaient revendus à plus de 10 fois le prix initial. Le comité d’organisation vend les billets via l’application YALLA, qui n’a pas donné satisfaction à de nombreuses familles désirant encourager leur équipe préférée. En Afrique, cinq pays nous devancent dans la transition numérique, à savoir l’Égypte, le Nigéria, le Kenya, l’Afrique du Sud et le Rwanda, tous anglophones. Le Maroc a lancé le programme Maroc Digital 2030 pour combler ce retard. La digitalisation réussie est un des moyens les plus efficaces pour créer l’inclusion financière et lutter contre l’économie informelle, qui représentait un chiffre d’affaires de 527 milliards de dirhams en 2023, soit environ 10,9% de la production nationale hors agriculture et administration. Les recettes attendues pour la CAN devraient atteindre 12 milliards de dirhams, avec des billets de 100 dirhams pour la phase de groupes, à 900 dirhams pour la finale. Cependant, certains gradins restent parsemés à cause des intermédiaires qui achètent des billets pour les revendre sur le marché noir à des prix exorbitants allant jusqu’à 5.000 dirhams.
F. N. H. : L’organisation d’un événement de l’ampleur de la CAN implique une forte coordination entre acteurs publics et privés. En quoi la gouvernance joue-t-elle un rôle important pour maximiser les retombées économiques pour le pays ?
Kh. D. : La CAN est une formidable opportunité de montrer le niveau de préparation du Maroc à ses hôtes. Les infrastructures d’accueil, logistiques et de transport, la beauté des stades et la qualité des pelouses séduisent les visiteurs et font beaucoup de jaloux. Pour que l’événement soit un véritable succès et donne envie de récidiver, l’ensemble des acteurs marocains doit mettre les petits plats dans les grands : RAM, ONCF, ONDA, hôteliers et hébergements alternatifs, accueil aux postes frontières, agents de change, taxis, services de sécurité, services digitaux, sanitaires et hospitaliers, ainsi que les commerces pratiquant le juste prix, tous contribuent à rendre le séjour de nos invités le plus agréable possible. Les pouvoirs publics organisent de concert l’accueil des délégations étrangères et veillent à la sécurité et au respect des symboles de la nation. Le Maroc, pays de tolérance et d’hospitalité légendaire, confirme ainsi sa capacité à accueillir des événements de grande ampleur. Les investissements publics pour la CAN et la Coupe du monde stimulent la demande intérieure (transports, hébergement, services), augmentent les revenus du secteur touristique et renforcent la confiance des investisseurs. Selon des critères internationaux, 1 DH investi peut générer 1,6 à 2,3 dirhams de revenus indirects sur le moyen et long terme. L’exemple du Qatar, qui continue d’accueillir des événements de grande ampleur, est un modèle de durabilité à suivre. La mise à niveau des infrastructures et la démonstration de notre capacité à organiser des événements selon les normes FIFA et CAF permettent de développer de nouveaux courants d’affaires réguliers. Si le Maroc s’impose également sur la scène footballistique africaine et mondiale, il bénéficiera d’un multiplicateur d’investissement sur le long terme. À titre d’exemple, le réseau ferroviaire se développe, la RAM prévoit de transporter 500.000 supporters supplémentaires pour la CAN avec des recettes additionnelles de 1,5 milliard de dirhams, et le tourisme inbound devrait augmenter de 600.000 à 1 million de visiteurs pendant la compétition. Trois pays arabes considèrent l’organisation d’événements sportifs majeurs comme un outil de soft power, un accélérateur d’échanges et un multiplicateur d’investissement : le Qatar (Coupe du monde 2022), l’Arabie Saoudite (Coupe du monde 2034) et le Maroc, coorganisateur de la Coupe du monde 2030 avec l’Espagne et le Portugal. Le fait que «Morocco Now» soit sponsor officiel de la CAN 2025 illustre ce momentum favorable à la création de richesse et d’emplois. Espérons que nos Lions iront le plus loin possible pour capitaliser pleinement sur le «Made with Morocco».