Au-delà du spectacle sportif, marqué par la victoire du Sénégal en finale face au Maroc, la CAN 2025 a démontré la capacité du Royaume à transformer un tournoi continental en levier de développement multidimensionnel. Ce bilan, dressé à chaud, met en lumière les impacts économiques, organisationnels et en matière de soft power, tout en soulignant les retombées durables pour l'économie marocaine et l'image du pays sur la scène internationale.
Par R. Mouhcine
Pendant un mois, le Maroc a vécu au rythme d’un événement total. Des stades pleins aux hôtels saturés, des aéroports sous tension aux écrans du monde entier braqués sur le Royaume, la CAN 2025 a dépassé le simple cadre sportif pour s’imposer comme un test grandeur nature de la capacité du pays à organiser, absorber et capitaliser un choc événementiel majeur.
Si la finale perdue face au Sénégal a laissé un goût amer sur le plan sportif, le tournoi a, en revanche, acté une victoire stratégique pour le Maroc : celle d’un pays capable de convertir le football en accélérateur économique, en vitrine diplomatique et en laboratoire organisationnel à l’horizon 2030.
Un catalyseur de croissance accélérée
La CAN 2025 a généré des retombées financières significatives, confirmant le rôle du sport comme puissant moteur économique pour le Maroc. Les estimations globales des impacts (tourisme, transports, commerce, restauration et services) convergent vers une fourchette de 4,5 à 12 milliards de dirhams, selon les différentes projections.
Cet afflux a été amplifié par un boom touristique marqué, avec entre 500.000 et 1 million de visiteurs supplémentaires (supporters étrangers et accompagnants), propulsant l’occupation hôtelière à des taux de 80 à 95% dans les villes hôtes (Rabat, Casablanca, Marrakech, Agadir, Fès, Tanger). En phase de poules (21-31 décembre), les recettes touristiques directes ont été estimées entre 3 et 8 milliards de dirhams, sur la base d’un séjour moyen de dix nuits et de dépenses quotidiennes par visiteur comprises entre 600 et 800 dirhams (hébergement, restauration, transport local, achats).
Interrogé par France 24 au lendemain de la clôture, le ministre de l’Industrie et du Commerce, Ryad Mezzour, a livré une analyse ambitieuse : «La CAN 2025 a fait gagner 10 ans de développement au Maroc». Selon lui, l’événement a été le moteur d’une transformation profonde, avec un effet multiplicateur des investissements de 1,82. Cette dynamique a soutenu une croissance nationale de 4,5% en 2025, généré environ 100.000 emplois nouveaux et boosté la consommation dans le secteur du commerce de 25 à 30%. Plus de 3.000 entreprises nationales ont participé activement aux chantiers, prouvant que la compétition a irrigué l’ensemble du tissu économique local, bien au-delà des stades. Royal Air Maroc a transporté environ 500.000 supporters, générant des recettes additionnelles estimées à 1,5 milliard de dirhams.
Les petites et moyennes entreprises (hôtellerie, restauration, artisanat, taxis) ont vu leur chiffre d’affaires augmenter souvent de plus de 40-50%. Ces gains s’inscrivent dans une trajectoire touristique nationale forte : près de 19,8 millions de touristes en 2025 (+14% vs 2024) et des recettes voyages approchant 124 milliards de dirhams à fin novembre (+19%). Le ministre voit dans cette CAN une «répétition générale» magistrale pour la Coupe du Monde 2030, avec 80% des infrastructures sportives déjà rentabilisées et un savoir-faire logistique certifié.
Une maîtrise exemplaire des défis logistiques
Sur le plan organisationnel, le Maroc a relevé avec brio les défis d'une compétition d'envergure continentale, malgré les contraintes liées à la période hivernale. L'infrastructure sportive, rénovée à hauteur de 15 milliards de dirhams, a permis d'accueillir 24 équipes dans neuf stades, dont quatre ultramodernes à Rabat, respectant les normes internationales de la FIFA et de la CAF.
La coordination entre les autorités publiques, les fédérations et les partenaires privés a été saluée par les observateurs, avec une gestion fluide des flux de spectateurs et une sécurité renforcée qui n'a enregistré aucun incident majeur. Par exemple, le stade Prince Moulay Abdellah à Rabat, avec sa capacité de 68.000 places, a illustré cette excellence en accueillant des matchs importants sans accroc logistique.
Cette réussite organisationnelle s'appuie également sur une mobilisation numérique innovante, avec l'utilisation d'applications mobiles pour la billetterie et les informations en temps réel, facilitant l'expérience des fans. Au final, cette édition de la CAN positionne le Royaume comme un modèle pour les futures organisations sportives en Afrique, renforçant sa crédibilité auprès des instances internationales. Des projets d'infrastructures représentant près de 18 milliards d'euros d'ici 2030, dans les secteurs ferroviaire et aéroportuaire, ont été accélérés par l'événement.
Une vitrine culturelle rayonnante
La CAN 2025 a confirmé la capacité du Maroc à utiliser le sport comme un outil d’influence culturelle et diplomatique à grande échelle. Bien au-delà des terrains, l’événement a offert au Royaume une exposition internationale rare, mêlant diplomatie officielle, expression culturelle et soft power numérique.
Cette visibilité a aussi été amplifiée par la présence de créateurs de contenus internationaux, dont IShowSpeed, figure emblématique des nouvelles plateformes. Sa venue au Maroc, largement relayée sur YouTube, TikTok et X, a généré une exposition virale massive auprès d’un public jeune et mondial, habituellement peu touché par les canaux institutionnels classiques.
Ses séquences filmées dans les rues de Rabat et de Casablanca, dans les stades et au contact direct des supporters ont contribué à diffuser une image spontanée et authentique du pays: infrastructures modernes, sécurité visible, hospitalité populaire et atmosphère festive. Certaines de ces vidéos ont cumulé des dizaines de millions de vues en quelques jours, offrant au Maroc une vitrine numérique exceptionnelle, sans dispositif promotionnel formel. Cette forme de soft power informel, fondée sur l’adhésion et l’émotion plutôt que sur la communication officielle, constitue désormais un levier stratégique à part entière dans la compétition internationale des images.
Sur un plan plus institutionnel, la CAN 2025 a également servi de plateforme pour promouvoir la culture marocaine, avec des cérémonies d'ouverture intégrant des éléments traditionnels comme la musique gnawa et les danses berbères, diffusées auprès d’un public continental et international. Cette exposition a renforcé les liens diplomatiques avec les pays participants et favorisé des échanges accrus dans les domaines du tourisme, du commerce et de l’investissement.
Une mobilisation populaire
La CAN 2025 a suscité une ferveur nationale exceptionnelle, transformant les villes hôtes en scènes de liesse collective lors des matchs des Lions de l'Atlas. Malgré la défaite en finale face au Sénégal, l'événement a renforcé le sentiment d'unité et de fierté nationale, avec des rassemblements massifs et une participation citoyenne active via les bénévoles et les supporters.
Sur le plan de l'emploi et de l'inclusion, la compétition a généré plus de 100.000 emplois temporaires ou indirects, notamment dans l'hôtellerie, la restauration, le transport et la sécurité. Elle a également favorisé l'insertion des jeunes et des femmes dans ces secteurs, tout en stimulant le développement territorial dans les villes hôtes. Cet héritage social, combiné à une mobilisation des diasporas africaines, renforce la cohésion sociale et positionne le sport comme vecteur d'intégration et de valeurs partagées.
Des initiatives comme «UNESCO-CAN des quartiers» ont ciblé les jeunes et les femmes des quartiers populaires pour promouvoir l'inclusion via le sport. Par ailleurs, la CAN 2025 a servi de test grandeur nature pour l’architecture sécuritaire marocaine, dans un contexte de forte affluence internationale et de vigilance accrue liée aux grands événements sportifs. Le Royaume a déployé un dispositif à la fois dense, technologique et coordonné, salué par la Confédération africaine de football (CAF) et par de nombreux observateurs étrangers.
Des milliers d’agents ont été mobilisés dans et autour des stades, appuyés par près de 6.000 caméras supplémentaires, des systèmes de vidéosurveillance intelligente, des drones de contrôle et des centres de commandement interconnectés.
Des tribunaux mobiles installés à proximité des enceintes sportives ont permis un traitement immédiat des infractions mineures. Entre le 21 décembre et le 6 janvier, plus de 150 incidents de faible gravité ont ainsi été gérés sans impact sur le déroulement de la compétition, garantissant fluidité et sérénité pour les supporters.
Cette efficacité opérationnelle s’est doublée d’un intérêt international marqué pour le modèle marocain de sécurité événementielle. Dans le cadre d’échanges techniques et de coopération, des délégations étrangères ont observé le dispositif mis en place, parmi lesquelles des représentants du Federal Bureau of Investigation (FBI). Leur présence, discrète mais hautement symbolique, s’inscrit dans une logique de partage de bonnes pratiques en matière de gestion des foules, de prévention des risques et de coordination inter-agences lors de grands rassemblements.
La CAN 2025 a donc confirmé la maturité du Royaume en matière d’organisation, de sécurité et de coordination intersectorielle, tout en démontrant la capacité du sport à irriguer l’économie réelle, renforcer la cohésion sociale et projeter une image crédible sur la scène internationale.
Au-delà du résultat sportif, c’est un capital immatériel durable (savoir-faire, confiance des partenaires, visibilité mondiale) que le Maroc engrange, consolidant sa position comme hub régional des grands événements et posant des fondations solides pour les rendez-vous majeurs à venir, au premier rang desquels la Coupe du monde 2030.