Les programmes nationaux d’insertion professionnelle des jeunes se sont multipliés au fil des années. Mais malgré ces initiatives, la hausse du chômage des jeunes de la tranche d’âge 15-24 ans se poursuit d’année en année. D’un taux de 35,8% en 2023, il est passé à 36,7% en 2024, puis 37,2% en 2025. Entretien avec l’économiste Khalid Doumou.
Propos recueillis par J. M.
Finances News Hebdo : Le taux de chômage des jeunes âgés de 15 à 24 ans est estimé à 37,2% en 2025 par le HCP. Ce chiffre traduit-il fidèlement l’ampleur réelle du chômage des jeunes au Maroc ?
Khalid Doumou : Selon Bank Al-Maghrib (BAM), ce taux est de 38,4% pour cette tranche d’âge contre 37,2% pour le HCP. Il semblerait donc que même au niveau purement statistique, les chiffres divergent lorsqu’il s’agit de recenser avec exactitude le nombre des jeunes chômeurs au Maroc. Mais quels que soient les chiffres annoncés, une chose est certaine : il existe un véritable problème au niveau de l’orientation pédagogique et académique marocaine, quand on la met en regard avec les opportunités d’emplois réelles offertes par notre marché de l’emploi.
F. N. H. : Au regard des performances actuelles du système éducatif marocain, comment en évaluer les limites aujourd’hui et quelles pistes pourraient permettre d’en améliorer l’efficacité ?
Kh. D. : Le classement PISA (Programme international pour le suivi des acquis des élèves dans la zone OCDE), édité tous les 3 ans, offre une évaluation des compétences des élèves de 15 ans, notamment dans les sciences. Il fait grincer des dents au Maroc, c’est une certitude. Les résultats de la dernière enquête PISA 2022 (publiés fin 2023) indiquent en effet une baisse du niveau des élèves marocains de 15 ans, plaçant le Maroc dans le bas du classement parmi 81 pays évalués. Le Royaume se classe 71ème en mathématiques, 79ème en lecture et 76ème en sciences, avec des scores inférieurs à la moyenne de l'OCDE. Pour l’amélioration du système éducatif, des benchmarks existent et on sait que les meilleurs systèmes éducatifs chez les jeunes sont ceux de l’Asie (Singapour, Macao, Taïwan, Japon, Corée du Sud) et en Estonie. Ces pays sont particulièrement performants en mathématiques et en Sciences, or on sait que les STEM (Science, Technology, Engeneering, Mathematics) favorisent plus tard, dans le supérieur, la pensée critique, l'innovation et la résolution de problèmes réels, préparant les étudiants à des carrières technologiques. Si le Maroc industriel veut monter en gamme, il doit donc promouvoir l’apprentissage des métiers techniques et technologiques par la base (les études), et pas que par l’ouverture de parcs industriels à vocation exclusivement exportatrices (sur le modèle des maquiladoras mexicaines).
F. N. H. : Comment expliquer la progression du taux de chômage chez les jeunes malgré les évolutions enregistrées sur le marché de l’emploi par rapport à 2024 ?
Kh. D. : Il faut bien comprendre que le marché de l’emploi est le lieu de rencontre d’une force de travail avec les besoins de certaines structures productives (entreprises) employantes, ou de marchés de consommations finales (clients finaux en recherche de produits ou de services spécifiques). Depuis la crise sanitaire de la COVID 19, le marché du travail a énormément changé, avec l’introduction en force du travail à distance ou du travail hybride, qui est un mélange de travail en distanciel (emplois nomades) et de travail en présentiel (emplois sédentaires dans des bureaux d’entreprises), plus adaptés quelquefois à une concurrence mondialisée pour les talents et les collaborateurs à haut potentiel. Ce ne sont donc pas que les données quantitatives émanant de statisticiens émérites de BAM et du HCP qui doivent être étudiées à la loupe et confrontées, mais également l’analyse de données qualitatives dans lesquelles se cachent l’inadéquation entre les formations proposées et les besoins d’un marché du travail domestique marocain en pleine mutation.
F. N. H. : Quelles stratégies les chercheurs d’emploi devraient-ils adopter pour améliorer leurs chances d’insertion professionnelle ?
Kh. D. : Aujourd’hui, c’est l’approche abductive qui permet à des populations en recherche d’emploi d’inférer la meilleure explication ou opportunité (hypothèse) à partir d'indices observés (faits) sur le marché ou une entreprise. En d’autres termes, ce n’est plus le nombre de CV déposés qui sera la meilleure méthode pour décrocher un emploi, mais l’écoute attentive du marché et de ses attentes par rapport à l’évolution de nouvelles tendances ou de méthodes de production nouvelles. Il faut donc que le chercheur d’emploi soit actif en termes de lecture de l’évolution probable de certaines activités ou autres secteurs prometteurs. C’est la proactivité qui est de mise plutôt que la réactivité à d’illusoires offres d’emplois par l’entreprise. En outre, l’employeur a aujourd’hui la possibilité de choisir un candidat dans une plus large base de prétendants par le biais de stages d’accès à l’emploi, nécessitant une période d’essai dans l’entreprise en tant que stagiaire, avant de pouvoir prétendre à un CDD. Mais le plus souvent, le manque de personnel qualifié, voire industrieux est aussi pointé du doigt par l’employeur marocain. Ce qui nous ramène à la sempiternelle question de l’inadaptation de notre système éducatif par rapport à un marché de l’emploi ultra-compétitif et mondialisé qui recherche désormais en priorité la crème de la crème, les cracks, les majors de promotions et les personnels sur-performants ayant déjà fait les preuves de leurs capacités hors du commun.
F. N. H. : Le phénomène du sous-emploi demeure relativement peu débattu alors qu’il concerne une part importante des jeunes actifs. Comment expliquer ce manque d’attention autour de cette problématique ?
Kh. D. : Le sous-emploi des jeunes (qui ont créé le mouvement GenZ 212 entre autres) est une préoccupation civique avant d’être un besoin économique et social à combler. Car un pays qui se développe et qui n’offre pas un système éducatif adapté, d’une part, et suffisamment d’opportunités d’emplois à sa jeunesse, d’autre part, ne peut pas décemment aspirer à une véritable émergence et à la création d’une société de bien-être. La génération Z exige avant tout de travailler dans un cadre agréable, sain, respectueux de l’environnement et des droits des minorités, sinon elle se rebiffe rapidement. Les jeunes d’aujourd’hui veulent à tout prix bénéficier d’un équilibre réel entre vie professionnelle et vie de famille (ce qui doit leur procurer l’équilibre psychologique recherché), loin du burn out (surmenage au boulot), du bore out (sous charge de travail et ennui), et du brown out (tâches absurdes à accomplir). Lorsqu’on parle d’édification d’un État social, le niveau d’éducation offert à tous les petits marocains est donc un facteur déterminant, tout comme le sont l’accès à des soins médicaux de qualité ou à une couverture sociale et médicale universelle.