Chômage des jeunes : «Nous avons besoin d’une nouvelle approche dans la formation supérieure du dernier degré»

Chômage des jeunes : «Nous avons besoin d’une nouvelle approche dans la formation supérieure du dernier degré»

En 2025, 37% des 15-24 ans sont en situation de chômage, soit près de trois fois la moyenne nationale, qui est de 13% selon les données du HCP. Les diplômés et les femmes figurent parmi les catégories les plus touchées. Entretien avec Youssef Guerraoui Filali, président du Centre marocain pour la gouvernance et le management (CMGM).

 

Propos recueillis par Ibtissam Z.

Finances News Hebdo : Selon le haut-commissariat au Plan (HCP), 37% des jeunes marocains entre 15 et 24 ans sont au chômage en 2025. Quelles sont les principales raisons qui expliquent ce taux très élevé ?

Youssef Guerraoui Filali : Aujourd’hui, nous disposons d’un taux de chômage élevé dans la catégorie des jeunes faute de dynamiques économiques pourvoyeuses de postes d’emplois. Chaque année, nous avons environ 200.000 nouveaux lauréats issus des écoles et universités publiques et privées qui arrivent sur le marché du travail, et qui s’ajoutent aux 200.000 nouvelles personnes habilitées à travailler, ce qui nous ramène à 400.000 demandeurs d’emploi par an. Or, les postes budgétaires créés par la Loi de Finances restent en deçà des attentes, faute de points de croissance suffisants au niveau économique. Dans le meilleur des cas, on atteint 50.000 nouveaux postes d’emploi, avec les contractuels des secteurs santé et éducation nationale. Quant au secteur privé, il ne peut à lui seul absorber les 400.000 demandeurs d’emploi chaque année, ce qui nous conduit à un déficit cyclique en matière d’emploi pour chaque exercice budgétaire. En outre, nous n’encourageons suffisamment pas l’auto-emploi et l’entrepreneuriat auprès des jeunes. Le lancement de startups peut absorber le chômage dans la catégorie des jeunes. Une idée qui émerge et qui trouve du financement permet de créer un auto-emploi en première étape, et par conséquent donne des chances au porteur du projet de développer son business unit en second lieu, voire associer et recruter d’autres jeunes avec lui.

 

F.N.H. : Le chômage touche particulièrement les jeunes diplômés. Pourquoi peinent-ils à trouver un emploi qui correspond à leur niveau de formation ?

Y. G. F. : Effectivement, le chômage des jeunes diplômés est le plus frappant. D’une part, il s’agit des exigences du marché du travail qui priorise une première expérience professionnelle allant de 1 à 3 ans, ou au moins un stage professionnel de gestion de 6 mois. D’autre part, la qualification des jeunes diplômés est remise en cause. J’ai siégé dans plusieurs commissions de recrutement, malheureusement les jeunes lauréats ne sont pas bien préparés au monde professionnel, et ils souffrent de plusieurs blocages lors des premiers entretiens (faibles soft skills, argumentation non convaincante, réponses non précises…). De ce fait, nous avons véritablement besoin d’une nouvelle approche dans la formation supérieure du dernier degré, c’est-à-dire la dernière année avant obtention du diplôme. Celle-ci doit être riche en conférences, en visites d’entreprises, en rencontres avec des professionnels, en stages d’application, entre autres, afin de préparer le futur jeune lauréat au monde de l’entreprise. Par ailleurs, l’Etat doit mettre en place des mécanismes palpables d’encouragement à l’emploi des jeunes sortis d’écoles et d’universités. Il ne s’agit pas seulement de l’exonération d’IR ou des charges patronales, mais de dynamiques sous forme de partenariat public-privé (PPP) incitant à l’emploi et la mise à niveau des jeunes diplômés pour réussir leur intégration dans le marché de l’emploi.

 

F.N.H. : De nombreux jeunes restent au chômage longtemps et occupent souvent des emplois précaires. Quels sont les principaux effets de cette situation ?

Y. G. F. : La saturation du marché de l’emploi est une grandes villes, comme RabatCasablanca-Tanger, les postes d’emploi subissent des effets de masse (une offre d’emploi face à des centaines de demandeurs), et celles et ceux qui arrivent à sortir du lot pour décrocher des postes doivent être les meilleurs. En outre, l’économie marocaine reste peu créatrice des postes d’emploi durables malgré toutes les dynamiques lancées en matière d’industrialisation du pays. En effet, nous continuons à investir dans les infrastructures, mais autrement. On est passé des infrastructures routières et de transport à ce que j’appelle comme économiste «les infrastructures industrielles de production» qui ne génèrent pas assez d’emplois, encore moins avec l’utilisation accrue de l’intelligence artificielle et du digital. Par ailleurs, les conventions d’investissement entre l’Etat et les opérateurs privés doivent être mieux pilotées. Il est question d’assurer un suivi continu des postes d’emploi créés, et de mener de manière efficace un suivi à travers des actions correctives qui permettront d’atteindre les postes à créer, en l’occurrence les objectifs assignés de création d’emploi au niveau desdites conventions.

 

F.N.H. : Les femmes sont aussi touchées de manière disproportionnée avec 20,5%. Quels sont les principaux obstacles qu’elles rencontrent pour accéder à l’emploi ?

Y. G. F. : En effet, certains postes d’emploi au Maroc restent toujours monopolisés par les hommes, notamment ceux liés à l’industrie ou l’agriculture de transformation tels que les chefs de chantier, responsables d’usines, managers de production, entre autres. En outre, il s’agit d’une culture dans plusieurs provinces du Royaume, où on favorise et priorise les travailleurs masculins au détriment des femmes. Quand il s’agit de conditions physiques de travail, je peux comprendre. Mais pour les postes d’administration, de supervision, de gestion, il faut qu’on s’ouvre aux compétences féminines. Il est question aussi de hausser la qualification des femmes, et de les former aux métiers afin qu’elles deviennent compétitives. Je parle de la femme non diplômée, qui a véritablement besoin de mise à niveau professionnel. Quant aux femmes formées et éduquées dans les villes, j’observe des compétences et des potentialités vraiment à mettre en avant et à valoriser de plus en plus. Certaines d’entre elles occupent déjà des postes clés en top management, et c’est amplement mérité.

 

F.N.H. : Le gouvernement marocain a lancé plusieurs programmes pour favoriser l’emploi des jeunes, tels que Forsa, Awrach, Idmaj, Tahfiz et Taehil. Pourquoi ces dispositifs n’ont-ils pas permis de réduire significativement le chômage des jeunes ?

Y. G. F. : Les programmes lancés par le Gouvernement restent malheureusement inefficaces et pour la simple raison : absence de cibles précises et de fait générateur. Un programme qui ne peut être généralisé à toute la population marocaine, avec des moyens clairs et une opérationnalisation sur le terrain, n’atteindra guère ses objectifs. Le manque de tableaux de bord de suivi constitue dans la majorité des cas la principale cause de l’échec de ces programmes. Autrement dit, quand on lance un programme, on a besoin d’entités locales opérationnelles qui mettent en place les actions, et qui rendent compte continuellement au comité de suivi pour évaluer de près l’avancement du chantier. On a besoin d’impact afin d’améliorer la perception citoyenne.

 

F.N.H. : Malgré ces programmes et mesures, le gouvernement ne parvient toujours pas à endiguer le chômage des jeunes. A votre avis, quels sont les principaux freins à l’efficacité des politiques publiques ?

Y. G. F. : Nous n’avons toujours pas au Maroc une véritable politique publique de l’emploi et de lutte contre le chômage. Nous disposons de programmes éparpillés, avec un manque de visibilité et sans fil conducteur. Les plans et les programmes se multiplient à chaque mandat gouvernemental, mais nous avons toujours ce problème de gouvernance. De ce fait, il va falloir mettre un cadre à tout cela, afin de piloter efficacement la politique d’emploi au Maroc. Cela ne pourra se faire sans une réelle volonté politique.

 

F.N.H. : Quelles mesures concrètes, à votre avis, pourraient être mises en place pour améliorer l’insertion professionnelle des jeunes, réduire le chômage des diplômés et favoriser l’emploi des femmes, en particulier dans les zones rurales ?

Y. G. F. : L’adéquation formation-emploi est le nerf de la guerre. L’entreprise nationale ou internationale est devenue très exigeante aujourd’hui. On doit lancer des dynamiques publiques privées afin de stimuler l’emploi, notamment dans les catégories des jeunes et des femmes. Par la suite, il faut cibler l’investissement productif qui nous permettra de créer des postes d’emploi durables dans l’espace et dans le temps et dans plusieurs secteurs d’avenir, notamment les industries du futur.

 

 

 

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