Alors que le Maroc connaît un retour marqué des précipitations après plusieurs années de déficit hydrique, le climatologue Mohammed Said Karrouk appelle à la prudence. Pour lui, il s’agit d’une rupture de la sécheresse, pas de sa disparition. Dans cette interview, il décrypte les mécanismes climatiques en jeu, l’influence réelle de La Niña, les limites des ressources en eau et les scénarios plausibles pour le Maroc à moyen terme.
Propos recueillis par R. Mouhcine
Finances News Hebdo : Le retour des pluies observé récemment au Maroc permet-il d’affirmer que le cycle de sécheresse entamé ces dernières années est désormais terminé ?
Mohammed Said Karrouk : Il est scientifiquement incorrect d’affirmer que la sécheresse est terminée. Le climat du Maroc est, par nature, un climat structurellement sec, dominé par l’anticyclone subtropical des Açores, qui impose historiquement des périodes de sécheresse. Ce que nous observons aujourd’hui, c’est une rupture de la sécheresse, c’est-à-dire une année humide qui marque un retour des précipitations. Mais seule l’observation de l’évolution climatique jusqu’à la fin de l’année hydrologique, et au regard du climat planétaire, permettra de dire si ce cycle est réellement clos.
F. N. H. : Quels sont les indicateurs climatiques et hydrologiques suivis pour déterminer la fin - ou non - d’un cycle de sécheresse prolongée ?
M. S. K. : Il faut distinguer les indicateurs climatiques (pluviométrie, circulation atmosphérique, phénomènes globaux comme ENSO) et les indicateurs hydrologiques (taux de remplissage des barrages, état des nappes phréatiques). Une sécheresse météorologique peut s’installer alors que l’eau reste disponible temporairement grâce aux barrages. C’est ce qui s’est produit entre 2018 et 2021. La fin d’un cycle de sécheresse ne peut être évaluée qu’en croisant ces deux niveaux d’analyse.
F. N. H. : Les précipitations enregistrées cette saison traduisent-elles un changement durable du régime pluviométrique ?
M. S. K. : Non. À ce stade, il s’agit d’un épisode humide dans un contexte de forte variabilité climatique. Le retour de la pluie est réel, mais il ne garantit en rien une stabilité durable. Il faudra attendre l’été, puis surtout l’automne prochain, pour voir si cette dynamique se prolonge.
F. N. H. : Quel rôle joue réellement le phénomène de La Niña dans le retour des pluies au Maroc ?
M. S. K. : La Niña a effectivement joué un rôle favorable. Dès septembre, il était possible de prévoir que son installation serait bénéfique pour le Maroc. Elle a contribué au retour progressif des pluies à partir de la mi-novembre. Cependant, les scénarios actuels indiquent une fin probable de La Niña vers la fin de l’année hydrologique, suivie d’une phase neutre. Or, en phase neutre, l’incertitude est maximale. Les prochains mois seront déterminants.
F. N. H. : Dans quelle mesure le changement climatique modifie-t-il la fréquence et l’intensité des pluies au Maroc ?
M. S. K. : Le changement climatique n’invente pas les cycles, mais il les intensifie. Les sécheresses deviennent plus longues et plus sévères, du fait de températures élevées et d’une évaporation accrue. Inversement, le retour des pluies est souvent plus brutal, concentré dans le temps et l’espace, ce qui augmente le risque d’inondations. L’atmosphère plus chaude peut stocker davantage de vapeur d’eau, ce qui amplifie les épisodes extrêmes.
F. N. H. : Les précipitations actuelles suffisent-elles à reconstituer durablement les ressources en eau ?
M. S. K. : Non. Les barrages emblématiques comme Al Massira ne dépassent toujours pas 8 à 9% de remplissage. Les nappes phréatiques, notamment dans le Tadla, le Tensift ou le Souss, sont très basses et peinent à se reconstituer, en partie à cause de la dégradation des sols qui limite l’infiltration. Ce retour des pluies est insuffisant pour parler de sécurité hydrique.
F. N. H. : Existe-t-il un risque de surinterprétation politique du retour des pluies ?
M. S. K. : Oui, et il est majeur. Le danger serait de relâcher prématurément les politiques de gestion de l’eau. Ce serait une erreur grave. Il faut au contraire renforcer la régulation, notamment en agriculture, et adapter l’utilisation de l’eau selon les périodes sèches ou humides. Sans règles strictes, on reproduira les mêmes crises.
F. N. H. : Quels scénarios climatiques vous semblent aujourd’hui les plus plausibles pour le Maroc à moyen terme ?
M. S. K. : Deux scénarios extrêmes se dessinent, avec un troisième intermédiaire. Le premier est celui d’une sécheresse plus dure, liée au renforcement de l’anticyclone subtropical. Le second est celui de précipitations violentes, dues à des incursions de froid polaire dans une atmosphère très chaude, générant des inondations difficiles à gérer. Entre les deux, une alternance de ces situations est possible. Le Maroc doit se préparer au pire scénario pour sécuriser l’eau : transfert depuis le Nord, dessalement maîtrisé, réduction de l’évaporation, et surtout une agriculture adaptée à la réalité hydrique.