Le déficit commercial continue de se creuser sous l’effet d’importations dynamiques et d’une dépendance structurelle à l’énergie et aux intrants industriels. En ce début 2026, les tensions géopolitiques accentuent ce déséquilibre déjà installé.
Par J. M.
Les données du commerce extérieur révèlent, depuis quelques années, la distorsion entre les rythmes de croissance des importations et des exportations marocaines. Sur la période 2021-2025, les importations ont progressé de 55% pour atteindre plus de 822 milliards de DH à fin 2025, tandis que les exportations ont évolué de 42% pour culminer à 469 milliards de DH, portant le déficit à plus de 353 milliards en 2025. Début 2026, la tendance ne montre pas de rupture.
A fin février, les exportations s’élèvent à 74,8 Mds de DH, tandis que les importations à 126,4 milliards. Le déficit en ressort ainsi à 51,6 milliards de dirhams, en hausse par rapport à la même période un an auparavant (+1,7%).
Pour Adil Cherkaoui, maître de conférences habilité en sciences de gestion à l’université Hassan II de Casablanca, «le déficit commercial de 51,6 milliards de dirhams à fin février confirme une détérioration rapide dès le début de l’année.
Cette situation traduit des déséquilibres structurels de l’économie marocaine, fortement dépendante de l’extérieur pour son approvisionnement énergétique et pour une partie importante de ses besoins en biens intermédiaires. Même lorsque les exportations progressent, leur concentration sur quelques filières ne permet pas de compenser durablement le poids des importations».
Cette dynamique de fond décrite s’observe déjà en ce début d’année. Malgré la hausse enregistrée des exportations, le poids des importations demeure significatif. La hausse de 2% des exportations a été soutenue par la bonne tenue de l’aéronautique, qui s’est amélioré de 16,5% à 5,3 milliards, l’automobile, qui a généré 26 milliards de dirhams (+10,3%), et l'«électronique et électricité», qui s’est renforcé à 2,8 milliards (+2,5%).
En face, la dynamique des importations a progressé par rapport à son niveau d’il y a un an (+1,9%). Les achats de biens d’équipement ont progressé de 14,5% à 31,5 milliards. L’acquisition de produits finis de consommation s’est renforcée pour un montant de 32,4 milliards (+9,3%). Les achats de produits bruts se sont accrus de 32,9% à 7,9 milliards de dirhams. Dans un tel contexte, le conflit au Moyen-Orient risque d’accentuer la distorsion déjà observée. Pour Cherkaoui, «les tensions géopolitiques au Moyen-Orient jouent un rôle amplificateur important. Elles entraînent une hausse des prix de l’énergie, ce qui se répercute directement sur la facture énergétique du Maroc.
Comme le pays importe la quasi-totalité de ses besoins en hydrocarbures, toute augmentation des cours mondiaux se traduit mécaniquement par un creusement du déficit commercial. À cela s’ajoutent des perturbations possibles des chaînes logistiques internationales, qui augmentent les coûts de transport et d’assurance des importations. Pour le reste de l’année, le déficit pourrait continuer à se creuser si les conditions internationales restent défavorables, en particulier si les prix de l’énergie se maintiennent à des niveaux élevés».
Néanmoins, note-t-il, «certains facteurs peuvent atténuer cette tendance, comme la résilience des transferts des Marocains résidant à l’étranger, la performance du secteur touristique ou une amélioration progressive de certaines exportations. Mais malgré cela, dans un contexte de forte dépendance énergétique et de tensions géopolitiques persistantes, la probabilité d’une aggravation du déficit reste élevée à court terme».
La politique de substitution aux importations La stratégie de substitution aux importations élaborée par le ministère de l’Industrie avait identifié près de 1.905 projets industriels, dont 493 portant sur l’industrie alimentaire. En juin dernier, 1.839 projets avaient été validés, représentant un investissement global de 124 milliards de dirhams. Cette approche suffira-t-elle pour autant à rééquilibrer le niveau des échanges extérieurs et sous quel horizon ? Selon Cherkaoui, «l’écosystème productif marocain a connu des avancées importantes au cours des dernières années, notamment dans l’automobile, l’aéronautique, les énergies renouvelables ou encore certains segments de l’agro-industrie.
Ces secteurs permettent aujourd’hui de produire localement une partie des biens auparavant importés, en particulier des biens intermédiaires et des produits destinés à l’exportation». Cependant, fait savoir Cherkaoui, «cette capacité de substitution demeure limitée dans plusieurs domaines stratégiques. Le Maroc reste fortement dépendant des importations en produits énergétiques, en équipements industriels lourds, en technologies avancées ainsi qu’en certains produits pharmaceutiques et chimiques.
Ces biens nécessitent un niveau élevé de capital, de technologie et de R&D que l’écosystème industriel national ne maîtrise pas encore entièrement. Ainsi, même si des progrès sont observés, une substitution complète n’est pas envisageable à court ou moyen terme dans ces secteurs».