Conjoncture économique : «L’environnement macro favorable doit être converti en croissance de l’emploi»

Conjoncture économique : «L’environnement macro favorable doit être converti en croissance de l’emploi»

Portée par une inflation maîtrisée de 1,3% en 2026 et des investissements fructueux, l’économie marocaine affiche des perspectives favorables. Mais pour que la croissance, attendue autour de 4,5% en 2026, profite réellement à tous, elle doit devenir équitable et créatrice d’emplois. Entretien avec Mohamed Benchekroun, économiste et professeur universitaire.

 

Propos recueillis par Ibtissam Z.

Finances News Hebdo : Bank Al-Maghrib prévoit une croissance de 5% pour 2025 et une inflation de 0,8%. Comment analysez-vous la situation économique actuelle du Maroc et quelles sont vos prévisions pour 2026 ? 

Dr Mohamed Benchekroun : La croissance prévue pour 2025 s’explique par une accélération soutenue des secteurs non agricoles, notamment l’industrie, les services et l’investissement, mais aussi par une pluviométrie favorable qui a permis à l’agriculture de produire des résultats positifs après plusieurs campagnes difficiles. Cette performance agricole, bien que bienvenue, rappelle toutefois une réalité structurelle. En effet, l’économie marocaine demeure encore fortement dépendante des conditions climatiques, ce qui souligne l’importance de poursuivre les efforts de diversification. La maîtrise de l’inflation, projetée à 0,8%, est le fruit d’une politique monétaire à la fois intelligente et pragmatique, ayant su fixer un taux directeur permettant de contenir les pressions inflationnistes sans pénaliser la dynamique de croissance.

Elle reflète également une gestion rigoureuse des équilibres macroéconomiques dans un contexte international marqué par l’incertitude. Cette stabilité des prix traduit par ailleurs une forme de souveraineté économique, l’État ayant joué un rôle central dans la régulation des prix des produits de première nécessité. Et ce, en évitant que les mécanismes du libre marché ne conduisent à une dérégulation excessive, au détriment du pouvoir d’achat des ménages. À l’horizon 2026, les perspectives demeurent globalement positives, avec une croissance appelée à se consolider sur un rythme légèrement plus modéré mais plus durable. L’enjeu principal consistera à transformer cette dynamique conjoncturelle en croissance structurelle, moins vulnérable aux aléas climatiques et davantage créatrice d’emplois et de valeur ajoutée.

 

F. N. H. : La Banque centrale a maintenu son taux directeur à 2,25% pour la troisième fois consécutive, laissant la possibilité d’un assouplissement en 2026. Quelle marge de manœuvre réelle reste à Bank Al-Maghrib et quels impacts cela pourrait-il avoir sur le crédit, l’investissement et l’économie réelle ? 

Dr M. B. : Le maintien du taux directeur à 2,25% traduit une approche prudente mais stratégique de Bank Al-Maghrib. BAM conserve une marge de manœuvre réelle, d’autant plus que l’inflation demeure maîtrisée. Cette posture vise à accompagner la croissance sans compromettre la stabilité macroéconomique. Au-delà de la conjoncture, le Maroc fait face à un impératif structurel; il doit booster significativement sa croissance, autour de 7%, pour répondre efficacement au défi du chômage, notamment celui des jeunes. Or, le pays traverse actuellement une phase d’hyper investissement, largement tirée par le BTP et les grands projets d’infrastructures.

Pour que cet effort se traduise par une croissance durable et inclusive, il est indispensable que le secteur privé suive et prenne le relais. Dans ce contexte, tant que l’inflation restera contenue, un assouplissement progressif de la politique monétaire en 2026 apparaît non seulement possible, mais souhaitable. Il permettrait de réduire le coût du crédit, de stimuler l’investissement privé et de renforcer la transmission de la politique monétaire vers l’économie réelle, en cohérence avec les orientations des grandes institutions financières internationales, dont la Banque mondiale. L’enjeu central réside donc moins dans le niveau du taux directeur que dans sa capacité à déclencher un cycle vertueux d’investissement, d’emploi et de création de valeur, condition indispensable pour changer durablement d’échelle de croissance.

 

F. N. H. : Le Comité de coordination et de surveillance des risques systémiques (CCSRS) a validé une nouvelle feuille de route pour consolider la stabilité financière nationale. Quels sont les principaux enjeux pour le système financier marocain et quels risques pourraient peser sur cette stabilité dans les années à venir ?

Dr M. B. : La nouvelle feuille de route validée par le CCSRS intervient dans un contexte où le système financier marocain demeure globalement solide, mais exposé à des défis croissants. Le secteur bancaire reste bien capitalisé, avec un ratio de solvabilité supérieur à 15%, au-dessus des exigences réglementaires, et un taux de créances en souffrance autour de 8,5%, concentré principalement sur les PME et certains secteurs cycliques comme le BTP et le tourisme. L’un des principaux enjeux réside dans la capacité du système financier à accompagner une phase d’hyper investissement sans fragiliser ses équilibres. L’encours du crédit bancaire représente environ 75% du PIB, ce qui reste soutenable, mais appelle à une vigilance accrue sur la qualité des actifs, surtout dans un contexte de montée de l’endettement des entreprises.

À titre d’exemple, les grands projets d’infrastructures (ports, routes, énergie, préparation des événements sportifs internationaux) mobilisent des volumes de financement importants et exigent une bonne allocation du risque entre banques, État et investisseurs privés. Les risques climatiques constituent également un facteur de vulnérabilité spécifique au Maroc. L’agriculture représente encore près de 12 à 14% du PIB et emploie une part significative de la population active, ce qui expose indirectement le système financier aux chocs hydriques, notamment via le crédit agricole et les activités rurales. Une succession de campagnes sèches peut rapidement affecter les revenus, la solvabilité des emprunteurs et la stabilité sociale. À cela s’ajoutent des risques externes : volatilité des marchés internationaux, tensions géopolitiques, resserrement ou relâchement désordonné des conditions financières mondiales, susceptibles d’impacter les réserves de change, les flux d’IDE et le coût du financement extérieur. Le Maroc, bien que relativement protégé, reste intégré aux chaînes financières et commerciales mondiales. Enfin, la digitalisation accélérée du secteur financier comme les paiements électroniques, fintechs, open banking, crée des opportunités, mais aussi de nouveaux risques opérationnels et cybernétiques, qui nécessitent un renforcement continu des dispositifs de supervision et de coordination entre Bank Al-Maghrib, l’AMMC et l’ACAPS. En définitive, l’enjeu de cette feuille de route est clair : préserver la stabilité financière tout en permettant au système bancaire et financier de jouer pleinement son rôle de moteur de la croissance, dans un pays qui vise un changement d’échelle économique. La stabilité ne doit pas être défensive, mais au service de l’investissement, de l’emploi et de la transformation structurelle.

 

F. N. H. : Les prévisions indiquent un déficit du compte courant contenu à 1,8% du PIB en 2025 et une réduction progressive du déficit budgétaire jusqu’à 3% du PIB en 2026-2028. Ces chiffres reflètent-ils une trajectoire soutenable pour l’économie marocaine, et quels défis restent à relever? 

Dr M. B. : Les prévisions d’un déficit du compte courant limité à 1,8% du PIB en 2025 et d’une réduction progressive du déficit budgétaire vers 3% du PIB à l’horizon 2026-2028 traduisent globalement une trajectoire macroéconomique soutenable pour l’économie marocaine. Elles reflètent un retour graduel aux équilibres, après plusieurs années marquées par des chocs successifs, à savoir pandémie, sécheresse, inflation importée et tensions internationales. Sur le plan extérieur, la maîtrise du déficit courant s’explique par la bonne performance des exportations, notamment dans l’automobile, les phosphates et l’aéronautique, mais aussi par la résilience des transferts des MRE, qui dépassent régulièrement 100 milliards de dirhams par an, ainsi que par des recettes touristiques record.

Cette configuration permet de préserver un niveau confortable de réserves de change, équivalant à plus de cinq mois d’importations, renforçant la stabilité financière externe. Sur le plan budgétaire, la trajectoire vers un déficit de 3% du PIB traduit une volonté claire de normalisation des finances publiques, tout en maintenant un effort d’investissement élevé. Le défi consiste à concilier cette discipline budgétaire avec une phase d’hyper investissement public, notamment dans les infrastructures, l’énergie, l’eau et les grands projets structurants, sans alourdir excessivement la dette publique, qui demeure autour de 70% du PIB. Les principaux défis restent toutefois structurels. Il s’agit d’abord de renforcer la croissance potentielle, afin que l’assainissement budgétaire ne se fasse pas au détriment de l’emploi et de la cohésion sociale. Ensuite, la réduction de la dépendance climatique, l’élargissement de l’assiette fiscale, l’amélioration de l’efficacité de la dépense publique et une plus forte implication du secteur privé dans l’investissement productif seront déterminants. En résumé, les chiffres traduisent une trajectoire crédible et maîtrisée, mais sa soutenabilité à moyen terme dépendra de la capacité du Maroc à transformer cette stabilité macroéconomique en croissance plus élevée, plus inclusive et moins vulnérable aux chocs externes.

 

F. N. H. : Avec une croissance attendue à 4,5% en moyenne et une inflation autour de 1,3% en 2026, comment le Maroc peut-il tirer parti de cette conjoncture pour renforcer l’investissement, l’emploi et la résilience face aux incertitudes économiques et géopolitiques mondiales ?

Dr M. B. : Une croissance attendue autour de 4,5% en 2026 conjuguée à une inflation maîtrisée autour de 1,3% offre au Maroc une conjoncture très favorable pour stimuler le marché du travail, l’investissement et la résilience économique. Cette combinaison équilibre dynamisme et stabilité des prix, un profil qui a permis à plusieurs économies émergentes de traduire leur expansion en créations d’emplois importantes. Par exemple, en Indonésie, un pays de taille et de structure démographique proches de certaines grandes économies africaines, la croissance avoisinant 5% s’est accompagnée d’une forte création d’emplois. En effet, au cours de l’année 2025, le nombre de personnes employées a augmenté d’environ 1,9 million, avec une baisse du chômage vers 4,85% du total de la population active. Ce dynamisme s’explique en partie par l’expansion dans l’agriculture, les services et l’hospitalité; mais une grande partie des postes créés reste informelle et à faible productivité, ce qui limite l’impact sur les revenus réels des ménages. Le Vietnam, quant à lui, combine une croissance encore plus robuste, près de 7% et au-dessus des 8% selon certaines prévisions, avec un taux de chômage relativement faible, souvent sous les 3%, attestant d’une forte absorption du marché du travail et d’une intégration rapide des jeunes dans l’économie. Cela a été possible grâce à une stratégie d’industrialisation orientée vers l’export, une forte attractivité des IDE et le développement des chaînes de valeur manufacturières.

À l’inverse, la Turquie illustre actuellement les risques d’un déséquilibre entre croissance et stabilité des prix : une inflation très élevée a fortement détérioré le pouvoir d’achat et freiné l’investissement privé, créant un environnement moins propice à une croissance soutenue de l’emploi. Pour le Maroc, l’enseignement de ces expériences est sans équivoque. Une croissance modérée mais stable des prix peut effectivement soutenir la création d’emplois si elle est accompagnée de politiques actives en faveur de l’emploi formel, des secteurs intensifs en main-d’œuvre et de la montée en compétences des travailleurs. Dans le cas marocain où le taux de chômage reste élevé, en particulier chez les jeunes, il ne suffit pas d’avoir de bons agrégats macroéconomiques; il faut que la croissance soit plus inclusive et capable de générer des opportunités d’emploi de qualité. Autrement dit, l’environnement macro favorable (croissance + inflation faible) doit être converti en croissance de l’emploi par des réformes structurelles, l’accélération de l’investissement privé productif, ainsi que par une meilleure adéquation entre formation et besoins du marché du travail si l’on veut que le Maroc rejoigne les performances observées dans des économies comparables. 

 

 

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