Entre label HQE, matériaux locaux et effi cacité énergétique, le BTP marocain opte de plus en plus pour des constructions respectueuses de l’environnement et durables. Tous les acteurs du secteur commencent à y adhérer, qu’ils soient grands ou petits.
A l'heure où le bâtiment absorbe près de 40% de la consommation énergétique nationale et génère un quart des émissions de CO2, le Maroc pousse résolument son secteur du BTP vers la construction verte. Sous l’impulsion de la Stratégie nationale de développement durable, le pays avance sur un terrain où efficacité énergétique, ressources locales et normes environnementales deviennent autant d’obligations que de gages de compétitivité.
Selon un rapport de la Société financière internationale (IFC), publié le 25 octobre 2023, la transition vers une construction écologique pourrait contribuer à réduire les émissions mondiales de carbone dans les chaînes de valeur de la construction d’environ 23% d’ici 2035, avec une prévision de réduction de 55% dans les marchés émergents. Makhtar Diop, Directeur général de l’IFC, avait déclaré à ce propos que «l’adoption de mesures incitatives appropriées pourrait entraîner une forte augmentation des financements privés, qui miseront à la fois sur la nécessité de passer à une construction durable dans les marchés émergents et sur l’énorme opportunité qu’offre cette transition».
Précurseur dans l’offre de construction durable en Afrique, le Royaume s’aligne dans l’élan de cette révolution. Bien que ne disposant pas encore d’un Code unique de la construction durable, «l’Etat a déjà établi des bases réglementaires solides pour actionner cette transition au sein du secteur», affirme Jamal Boudchiche, architecte et professeur dans le BTP. En effet, ce passage au vert est incarné par des référentiels qui s’imposent progressivement, à l’instar du Règlement thermique de la construction (RTCM), des programmes de l’Agence marocaine d’efficacité énergétique (AMEE), des initiatives du Centre marocain de production propre, et du tout jeune label Haute qualité environnementale (HQE) Maroc, inspiré des standards internationaux (LEED, BREEAM). «Les normes ne sont pas un obstacle, elles sont un langage commun qui élève la qualité du bâti marocain», précise Boudchiche, pour qui le HQE constitue un outil indispensable pour concilier performance technique et exigences climatiques.
«Ce label certifie la conformité des bâtiments à quatorze critères incluant la gestion de l’eau, des déchets, du confort acoustique et thermique, ou encore le choix des matériaux à faible impact carbone», explique-t-il. Les acteurs du marché de la construction prennent conscience des enjeux environnementaux tant dans la production de matériaux verts dits holistiques, que dans la construction des bâtiments à proprement dit. De ce fait, l’efficacité énergétique des bâtiments est devenue un aspect non négligeable dans l’offre de service des sociétés de construction. Celle-ci se traduit notamment par l’utilisation de matériaux isolants, de systèmes de gestion de l’énergie et de technologies innovantes pour minimiser la consommation d’énergie et les émissions de gaz à effet de serre.
«Nous encourageons depuis plusieurs années nos promoteurs professionnels à s’intégrer dans ce mouvement de construction durable. Certains optent pour le label français de construction verte HQE, et d’autres pour le label américain LEED», soulignait dans nos colonnes Amine Nokta, vice-président de la Fédération nationale des promoteurs immobiliers (FNPI). Pour Boudchiche, la construction verte doit d’abord reposer sur le «génie local», notamment à travers l’usage de matériaux disponibles sur le territoire. «Le Maroc possède un patrimoine constructif exceptionnel (terre crue, pierre, bois), capable, s’il est modernisé, d’offrir des performances thermiques remarquables tout en réduisant notre dépendance aux matériaux importés», explique l’expert. L’intégration du solaire, l’optimisation de l’isolation ou la récupération des eaux grises deviennent des standards pour une nouvelle génération d’architectes et d’ingénieurs.
Des cas concrets
De Casablanca à Benguérir, les réalisations durables se multiplient, traduisant une volonté politique de conjuguer urbanisation rapide et durabilité environnementale. La Ville verte de Benguérir, avec sa conception bioclimatique et son éclairage solaire généralisé, ou encore Zenata écocité, première écoville certifiée en Afrique, témoignent d’un changement d’échelle. Casablanca Finance City Tower, elle, illustre la capacité du Maroc à s’aligner sur les standards internationaux incluant, panneaux photovoltaïques couvrant 1.100 m², une double façade ventilée, et un système de gestion intelligente de l’énergie.
Une combinaison qui permet d’éviter 120 tonnes de CO2 par an et de réduire la facture énergétique annuelle de près de 1,2 million de dirhams. Evidemment, ces efforts sont louables, mais la transition reste inégale. Si les grands groupes immobiliers et promoteurs publics progressent rapidement, près de 70% des PME du secteur déclarent ne pas maîtriser les outils nécessaires à la mise en œuvre HQE (Enquête de la FNBTP). Ces dernières se retrouvent freinées par le coût initial, souvent 10 à 15% plus élevé, et par un déficit de formation. «Nous avons une ambition nationale forte, mais un tissu professionnel encore en apprentissage», analyse Boudchiche, pour qui la solution passe par «un effort massif de formation et la création d’incitations claires pour rendre la construction verte économiquement attractive».
Cette formation continue est déjà à l’ordre du jour, avec l’intégration des modules «construction durable» dans les cursus de l’Ecole nationale des sciences appliquées (ENSA), de l’Ecole Hassania des Travaux Publics (EHTP) et de l’Université Mohammed VI Polytechnique (UM6P). Mais aussi via la montée en puissance de programmes nationaux, tels que Taqa pro bâtiment ou le Plan national du bâtiment durable (2017). La révolution verte dans le BTP marocain n’est plus une déclaration d’intention, c’est un chantier national. Pour Jamal Boudchiche, «le Maroc montre que l’architecture durable n’est pas un luxe, mais un moteur de croissance, d’innovation et de souveraineté climatique». Sur les toits photovoltaïques des tours ou dans les matériaux recyclés des chantiers, se dessine déjà le paysage urbain de demain.