De l’Ukraine au Moyen-Orient, les crises se succèdent et interrogent la place réelle de l’Europe sur l’échiquier international. Malgré son poids économique et ses intérêts stratégiques dans la région, l’Union européenne peine à s’imposer dans les grandes séquences diplomatiques qui redessinent l’ordre mondial. Peer de Jong, ancien colonel de l’armée française et spécialiste des questions de défense, de sécurité et de géopolitique, analyse les causes de cette marginalisation et les vulnérabilités qu’elle révèle.
Propos recueillis par M. A. L.
Finances News Hebdo : Alors que Washington, Pékin, Moscou, les monarchies du Golfe et les acteurs régionaux occupent le devant de la scène, l'Europe donne le sentiment d'être absente des principales négociations. Assistet-on à une marginalisation durable de l'Union européenne dans les affaires du Moyen-Orient ?
Peer de Jong : Ce qui se passe aujourd’hui n’est finalement qu’un prolongement de ce qui s’est déjà produit sur le dossier ukrainien. Les Russes, et surtout les Américains, n’avaient pas souhaité associer les Européens aux négociations. Ceux-ci ont donc été rapidement marginalisés. Cette situation s’explique par le fait que l’Europe n’est pas considérée comme une véritable structure politique. Les grandes puissances que sont les États-Unis, la Chine et la Russie privilégient les relations d’État à État et ne traitent pas avec des ensembles supranationaux. Le multilatéralisme ne correspond plus à leur vision des relations internationales. L’absence des Européens dans le dossier iranien n’a donc rien d’une nouveauté. La situation a même été aggravée par Donald Trump, qui a engagé les ÉtatsUnis dans ce conflit sans consulter ni les pays de l’OTAN ni les Européens. Ceux-ci n’ont été associés à aucune décision alors même qu’ils sont directement concernés par les conséquences du conflit, qu’il s’agisse de leurs intérêts énergétiques ou de leurs accords de défense et de coopération avec les pays du MoyenOrient. Aujourd’hui, l’Union européenne ne dispose pas d’une véritable voix politique. Des États comme la France, l’Allemagne ou l’Espagne peuvent éventuellement être associés à une future négociation. En revanche, l’Union européenne, en tant qu’institution, n’est pas perçue comme un acteur politique de premier plan. Si des discussions devaient s’ouvrir à court ou moyen terme sur le dossier iranien, certains États pourraient être intégrés au processus en raison de leur présence diplomatique ou militaire dans la région. La France, notamment, dispose d’une marine très présente sur plusieurs théâtres d’opérations. Mais, à ce stade, rien ne permet d’affirmer que les Européens retrouveront une place centrale dans les discussions.
F. N. H. : La crise autour du détroit d'Ormuz a rappelé la dépendance persistante de nombreuses économies aux flux énergétiques du Golfe. L'Europe est-elle aujourd'hui plus vulnérable qu'elle ne le pense aux conséquences d'une dégradation durable de la situation régionale ?
P. D. J. : Oui, l’Europe demeure vulnérable à une dégradation durable de la situation au MoyenOrient, même si elle l’est moins que certaines régions du monde, notamment l’Asie. Le Golfe ne fournit pas uniquement du pétrole. La région exporte également des engrais, des produits dérivés et de nombreuses matières premières essentielles à l’économie mondiale. Une perturbation durable de ces flux affecte directement une part importante de la consommation mondiale. La principale force des Européens réside dans la diversification progressive de leurs sources d’approvisionnement. Contrairement à certains pays fortement dépendants du Golfe, ils disposent aujourd’hui d’alternatives qui leur permettent d’absorber une partie du choc. Cela ne signifie pas pour autant qu’ils sont à l’abri. La hausse des prix de l’énergie se répercute immédiatement sur le coût de la vie. Avec des carburants dépassant les deux Euros le litre dans plusieurs pays européens, les conséquences sur le pouvoir d’achat deviennent significatives. À moyen terme, cette situation peut alimenter des tensions sociales et renforcer le mécontentement des opinions publiques. L’Europe dispose donc d’une certaine capacité de résistance, mais celle-ci n’est pas illimitée. Une crise prolongée finirait inévitablement par produire des effets économiques et sociaux importants. Au-delà de la question énergétique, cette guerre concerne également les Européens sur le plan stratégique. Ils entretiennent depuis longtemps des relations économiques, politiques et sécuritaires étroites avec les pays du Moyen-Orient. C’est pourquoi la décision américaine de les tenir à l’écart du processus décisionnel apparaît comme une erreur. Les États-Unis auraient pu s’appuyer davantage sur leurs partenaires européens, dont les intérêts dans la région sont directement engagés.
F. N. H. : L'Europe dispose-telle réellement des moyens politiques, diplomatiques et sécuritaires pour défendre ses propres intérêts au Moyen-Orient dans une crise de cette ampleur ?
P. D. J. : Non. L’Union européenne ne dispose pas aujourd’hui des moyens politiques, diplomatiques ou militaires lui permettant de défendre seule ses intérêts au Moyen-Orient. Les compétences en matière de diplomatie et de sécurité restent essentiellement nationales. Les Européens peuvent toutefois mettre en place des coalitions ad hoc lorsque les circonstances l’exigent. Cela a notamment été le cas avec l’opération Atalante, destinée à lutter contre la piraterie dans l’océan Indien, ou encore avec l’opération Aspides en mer Rouge, visant à protéger la navigation commerciale contre les attaques menées dans la région. Mais ces initiatives restent ponctuelles et répondent à des besoins précis. Elles ne traduisent pas l’existence d'une véritable politique européenne de défense ou de sécurité. L’Union européenne peut coordonner certaines actions, mais elle ne dispose pas des moyens institutionnels lui permettant de décider ou d’agir de manière autonome sur les grandes questions stratégiques. D’autant que les États membres demeurent profondément divisés sur la perspective d’une politique étrangère et de défense commune. En l’absence d’un véritable pilier européen de défense, les Européens continuent d’agir principalement en fonction des choix et des intérêts de chaque État membre.
F. N. H. : L'Europe a été fragilisée par la guerre en Ukraine. Le conflit au Moyen-Orient risque-t-il d'accélérer son déclassement stratégique face aux États-Unis, à la Chine et aux puissances régionales émergentes ?
P. D. J. : Les Européens paient aujourd’hui le prix de plusieurs décennies durant lesquelles ils ont largement délégué leur sécurité aux États-Unis. La France constitue une exception relative puisqu’elle a conservé un outil de défense autonome, hérité notamment de la vision du général de Gaulle. Elle dispose de capacités industrielles, militaires et nucléaires qui lui assurent une certaine indépendance stratégique. Mais de nombreux autres pays européens sont aujourd’hui engagés dans un effort de rattrapage. Face au retour des conflits de haute intensité, les États européens ont pris conscience de leurs insuffisances capacitaires. C’est la raison pour laquelle plusieurs d’entre eux ont engagé d’importants programmes de réarmement et augmenté significativement leurs dépenses de défense. Pour autant, l’Europe demeure confrontée à un problème de cohésion. Elle ne dispose pas d’une stratégie commune suffisamment structurée pour peser face aux grandes puissances. Cette fragmentation affaiblit sa capacité d’influence dans les grands dossiers internationaux. Les États membres tentent aujourd’hui de renforcer leurs armées et de combler leurs retards, notamment dans le cadre des engagements pris au sein de l’OTAN. Mais cet effort nécessitera du temps et des ressources considérables, dans un contexte où plusieurs pays sont déjà fortement endettés. Plus largement, les Européens ont longtemps vécu dans l’idée que les conflits majeurs appartenaient au passé. Le retour de la guerre sur le continent avec l’Ukraine, puis les tensions au Moyen-Orient, les obligent désormais à repenser profondément leur posture stratégique. Cette prise de conscience est réelle, mais la transformation des outils de défense européens reste encore largement inachevée.
F. N. H. : La marginalisation actuelle de l'Europe vous paraît-elle réversible ?
P. D. J. : Le principal problème est que les Européens disposent aujourd’hui de peu de leviers pour s’opposer à cette marginalisation. L’Union européenne ne parle pas d’une seule voix sur les grandes questions stratégiques. Chaque État conserve sa propre politique étrangère et ses propres priorités. Les divergences observées sur le conflit actuel en sont une illustration. Certains pays soutiennent davantage les positions américaines, tandis que d’autres adoptent une posture plus prudente. Cette absence d’unité réduit considérablement la capacité des Européens à peser face aux États-Unis. Elle les place dans une situation de faiblesse au moment où Washington affirme de plus en plus ouvertement ses propres intérêts stratégiques. Au-delà de cette crise, les Européens sont confrontés à un défi plus profond : celui de leur capacité à retrouver une dynamique politique, économique et stratégique propre. À défaut d'engager les transformations nécessaires pour renforcer leur cohésion et leur autonomie, ils risquent de voir leur influence continuer à s'éroder dans les grands équilibres internationaux.