Tiraillées entre vulnérabilités économiques, enjeux énergétiques et recomposition des équilibres régionaux, les monarchies du Golfe font face à une crise aux conséquences contrastées. Giacomo Luciani, conseiller principal au Gulf Research Center et expert en géopolitique énergétique, décrypte les défis auxquels sont confrontés les États du Golfe, ainsi que les mutations stratégiques que révèle le conflit en cours.
Propos recueillis par M. A. L.
Finances News Hebdo : Depuis le début de l'escalade entre les ÉtatsUnis et l'Iran, quels sont les effets économiques les plus significatifs déjà observables dans les pays du Golfe ?
Giacomo Luciani : L’aspect le plus frappant est la diversité des conséquences sur les différents pays. Du point de vue du revenu pétrolier, l’Arabie saoudite et Oman n’ont quasiment pas souffert. Les ÉtatsUnis ont souffert en mesure limitée. Pour l’Irak, le Koweït et le Qatar, c’est presque la catastrophe. L’impact sur le reste de l’économie est grave pour tous, et s’aggrave avec la prolongation de la fermeture du détroit aux échanges nonpétroliers.
F. N. H. : Depuis deux décennies, les monarchies du Golfe cherchent à réduire leur dépendance aux hydrocarbures en développant le commerce, la finance, le tourisme et les services. La crise actuelle remet-elle en question certaines des hypothèses sur lesquelles repose cette transformation économique ?
G. L. : L’Arabie saoudite a déjà lancé une politique de diversification économique dans les années 1970, axée surtout sur l’industrie et l’agriculture. Elle a réalisé d’énormes progrès, même si beaucoup reste encore à faire. Le Koweït aussi a eu une politique de diversification très tôt, mais a beaucoup perdu en vitesse après avoir subi l’invasion irakienne en 1990. Bahreïn a aussi entamé une politique de diversification dans les années 70, axée sur le secteur financier et le tourisme. Depuis, il a subi la concurrence de Dubaï, qui a inauguré sa politique de diversification sous le guide de Sheikh Rashid. Abu Dhabi et Qatar sont relativement des latecomers. Dans ce long parcours, des erreurs ont été commises, tant dans le passé que dans les années récentes. Il faut toujours être prêts à revoir sa copie : individuer les erreurs aussitôt que possible et abandonner les projets qui n’ont pas de chance de devenir rentables. La tendance de chaque pays de la région d’entrer en compétition avec les autres dans les mêmes secteurs, plutôt que chercher une complémentarité et une intégration économique régionale, n’est pas prometteuse.
F. N. H. : Comment les investisseurs internationaux perçoivent-ils aujourd'hui le risque géopolitique dans le Golfe ?
G. L. : Il est inévitable que les investisseurs internationaux deviennent plus prudents à la lumière de ce qui est en train de se passer. Les conséquences à long terme dépendent des conditions de sortie de la crise, voire si une paix stable est rétablie.
F. N. H. : Face à ce nouvel environnement régional, quelles mesures les gouvernements du Golfe devraient-ils privilégier afin de renforcer la résilience de leurs économies
G. L. : La recherche d’une intégration économique régionale avec tous les pays arabes du Proche-Orient et de la mer Rouge est essentielle à mon avis. Il faut sortir des conflits et accepter des compromis.
F. N. H. : Le risque d’être entraînés malgré eux dans une confrontation entre Washington et Téhéran pourrait-il pousser certains pays du Golfe à prendre davantage de distance vis-àvis des États-Unis et à diversifier leurs alliances stratégiques ?
G. L. : Les pays du Golfe vont être prudents dans la redéfinition de leurs alliances. Mais il est clair qu’ils vont tirer une leçon de ce qui s'est passé, et il est peu probable qu’on revienne à baser la sécurité exclusivement sur la garantie américaine.
F. N. H. : Les dernières évolutions autour du détroit d’Ormuz donnent l’impression que l’Iran cherche désormais moins à menacer de fermer le passage qu’à installer une capacité durable de contrôle et de régulation des flux. Comment analysez-vous cette situation ?
G. L. : Aux premiers jours de cette guerre, l’opinion majoritaire était qu’il ne serait pas possible de fermer le détroit. Si l’Iran, comme maintes fois il l’a menacé, essayait d’interdire la navigation, les pays intéressés auraient pris les mesures nécessaires pour assurer la réouverture. Maintenant, on a vu que ce n’est pas le cas : l’Iran a proclamé le détroit fermé et tout le monde l’a accepté. Même les États-Unis n’ont pas essayé de rouvrir le passage par la force. L’Iran contrôle donc le détroit de facto.
F. N. H. : Cette stratégie de monétiser Ormuz représente-t-elle une menace économique et stratégique majeure pour les monarchies du Golfe ?
G. L. : La fermeture d’Ormuz n’est pas un problème pour Oman, qui au contraire pourrait même bénéficier d’un condominium en accord avec l’Iran. De même l’Arabie saoudite peut réorienter ses échanges vers la mer Rouge. Les Émirats arabes unis ont une alternative partielle avec Fujaïrah et les autres ports côté Océan indien. L’Irak peut, à terme, revitaliser un des nombreux pipelines qui le relient à la Méditerranée et à la mer Rouge. Le problème se pose principalement pour le Koweït et le Qatar.
F. N. H. : Plus largement, cette crise révèlet-elle une transformation durable du modèle énergétique mondial ?
G. L. : Il est trop tôt pour tirer des conclusions. Le droit de la mer affirme la liberté de navigation à travers les détroits naturels, alors que le passage à travers les voies d’eaux faites par l’homme, comme le Canal de Suez, est contrôlé et payant. Il n’est pas exclu qu’on évolue vers une acceptation de certains contrôles et redevances même pour les détroits naturels, pas seulement pour Ormuz, mais aussi, par exemple, pour le Bosphore ou l’Öresund, entre Copenhague et Malmö. Il est possible que ce soit préférable de négocier de nouvelles règles acceptables pour tout le monde plutôt que d’insister sur une liberté totale de passage qui contraste avec la réalité d’une congestion amenant des risques considérables.