Croissance : les moteurs de la reprise se rallument

Croissance : les moteurs de la reprise se rallument

À l’heure où 2025 se referme, la conjoncture marocaine renvoie l’image d’une économie qui accélère sans pour autant dissiper ses fragilités. La croissance est revenue à un rythme plus soutenu, l’infl ation a été ramenée à des niveaux exceptionnellement bas et le Dirham reste protégé par un matelas de réserves confortable. Mais le chômage des jeunes demeure à des niveaux élevés, la sécheresse continue de peser sur le monde rural et les comptes publics restent sous tension.

Selon les dernières estimations des institutions internationales, la croissance du PIB devrait se situer en 2025 autour de 4 - 4,5%, après une année 2024 atone (autour de 3 - 3,5%). Le FMI projette 3,9% de progression du PIB en 2025, la Banque mondiale 3,6%, tandis que Bank Al-Maghrib et plusieurs bureaux d’études privés tablent sur une fourchette plus proche de 4,5 - 4,6%.

Le rebond est déjà visible dans les chiffres : la BERD souligne une hausse de 4,7% du PIB réel sur le seul premier semestre 2025, portée par l’industrie, les services et une légère reprise de l’agriculture. L’un des faits marquants de l’année tient à la désinflation rapide. Après un pic à plus de 6% en 2023, l’inflation est retombée à 0,9% en 2024, grâce à la détente des prix alimentaires et des importations. En 2025, Bank Al-Maghrib anticipe une inflation moyenne autour de 1%, avant un léger redressement vers 1,8 - 2,4% en 2026, selon les scénarios de la Banque centrale et du FMI.

Cette normalisation a permis à Bank Al-Maghrib d’inverser le cycle entamé en 2022 : le taux directeur a été ramené à 2,25% en mars 2025, puis maintenu à ce niveau en juin et septembre. Le Maroc se retrouve ainsi dans une situation rare dans la région : une inflation très basse, une politique monétaire redevenue accommodante, et des anticipations de prix jugées «bien ancrées» par les institutions internationales.

Frémissement sur le chômage, fracture chez les jeunes

Le marché du travail, lui, donne des signaux plus nuancés. Après une hausse du taux de chômage à 13,3% en 2024, conséquence directe de la sécheresse qui a détruit près de 140.000 emplois agricoles, la tendance s’est légèrement améliorée en 2025. Au premier trimestre 2025, le HCP mesure un taux de chômage de 13,3%, en légère baisse sur un an. Au deuxième trimestre, il recule à 12,8%, avant de remonter marginalement à 13,1% au troisième trimestre. Derrière ce frémissement, la fracture générationnelle reste béante : le chômage touche 38,4% des 15-24 ans, 21,6% des femmes et 19% des diplômés.

Parallèlement, l’«emploi sous-utilisé» progresse, en particulier en milieu rural, signe d’un sousemploi massif et d’une précarisation de la main-d’œuvre. Sur le front budgétaire, l’exécutif poursuit la trajectoire de consolidation entamée après le choc du Covid. Le déficit a été ramené à 4,1% du PIB en 2024, soit mieux que prévu dans la Loi de Finances, grâce à des recettes fiscales supérieures aux anticipations. Pour 2025, les projections des bailleurs situent le déficit entre 4,2% et environ 3,6% du PIB, selon le scénario de croissance et de baisse des subventions énergétiques.

Sur une base de trésorerie, le déficit cumulé a atteint entre 50,5 et 55,5 milliards de dirhams à fin septembreoctobre, en nette hausse par rapport à la même période de 2024. Le gouvernement reste sous forte pression de dépenses : généralisation de la protection sociale, soutien au pouvoir d’achat, investissement public élevé, et désormais réponse aux mouvements sociaux, notamment ceux portés par la jeunesse autour de la qualité des services publics. Le projet de budget 2026 prévoit d’ailleurs une hausse de 16% des crédits alloués à la santé et à l’éducation, pour atteindre 140 milliards de dirhams (près de 10% du PIB).

Déficit commercial en hausse, réserves confortables

Le premier semestre 2025 a été marqué par un creusement du déficit commercial : il atteint 162 milliards de dirhams, en hausse de 18,4% sur un an. Les importations progressent de 8,9%, plus vite que les exportations (+3%). Dans le détail, les achats d’énergie reculent (-7,4%), de même que les importations de blé (-9%), mais cette détente est plus que compensée par la dynamique d’importations de biens d’équipement et de biens de consommation.

Côté exportations, l’automobile demeure le premier poste, malgré un recul de 3,6% sur la période, tandis que les phosphates et dérivés rebondissent de 19%. En dépit de ce déficit, la position extérieure globale reste jugée solide: le déficit courant se maintient autour de 2% du PIB, largement financé par la hausse des investissements directs étrangers et les recettes touristiques. Les réserves de change sont attendues autour de 407 milliards de dirhams en 2025, soit plus de 5,5 mois d’importations.

En avril, le Maroc a par ailleurs obtenu une nouvelle ligne de crédit flexible du FMI d’un montant de 4,5 milliards de dollars, utilisée à titre de précaution pour renforcer le pare-feu face aux chocs externes.

Un moteur, une transition et un talon d’Achille

Le tourisme confirme son statut de pilier de la reprise. Les recettes atteignent 54 milliards de dirhams au premier semestre 2025, en hausse de 9,6% sur un an, portées par près de 9 millions de visiteurs étrangers sur la période. Fin septembre, les recettes cumulées dépassent déjà 100 milliards de dirhams et le gouvernement vise 18 millions de touristes et 124 milliards de recettes sur l’année. L’industrie poursuit sa montée en gamme.

Dans l’automobile, la production a bondi de 36% au premier semestre 2025, dépassant les 350.000 véhicules, et la capacité nationale franchit le seuil du million de véhicules par an. Stellantis a annoncé un nouveau plan d’investissement de 1,2 milliard d’euros pour porter la capacité de son usine de Kénitra à 535.000 véhicules par an et renforcer la production de modèles électriques et hybrides. En valeur, les exportations automobiles connaissent toutefois un léger repli sur les dix premiers mois de l’année (-2,7% à 112,2 milliards de dirhams), illustrant l’effet prix et le ralentissement de certains marchés européens. Le secteur demeure néanmoins le premier exportateur du pays, représentant près de 15 milliards d’euros de ventes annuelles.

Au-delà de l’automobile, le Royaume prépare sa prochaine phase industrielle : montée en puissance de l’aéronautique, électrification des chaînes de valeur, et développement des infrastructures dédiées à l’hydrogène vert, notamment autour de Nador West Med et Dakhla Atlantique. L’agriculture reste le maillon le plus vulnérable. Le Maroc sort de sa septième année de sécheresse consécutive, avec des pertes d’emplois et de revenus significatifs dans le monde rural. Pour sécuriser l’accès à l’eau, le pays accélère un programme massif de dessalement : l’objectif est de couvrir 60% des besoins en eau potable par le dessalement d’ici 2030, contre 25% aujourd’hui, via des unités alimentées à 100% en énergies renouvelables. La capacité de résilience de l’économie marocaine dépendra largement du succès de ce basculement hydrique, condition de la pérennité de son modèle agricole.

Un agenda de réformes chargé

Globalement, 2025 marque pour le Maroc l’entrée dans un cycle plus porteur : croissance supérieure à la moyenne des cinq dernières années, inflation maîtrisée, politique monétaire redevenue favorable, comptes extérieurs robustes et regain de confiance des bailleurs. Mais ce tableau flatteur s’accompagne d’un agenda de réformes dense : poursuite de la consolidation budgétaire sans casser la reprise, montée en puissance de la protection sociale, réponse au chômage des jeunes, décarbonation industrielle, sécurisation de la ressource en eau. À la veille de 2026, la question est de savoir dans quelle mesure cette croissance, portée par le tourisme et l’industrie exportatrice, pourra se diffuser au marché du travail, réduire les inégalités territoriales et absorber les chocs climatiques à venir

 

 

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