Décompensation des carburants : les aides directes ont-elles tenu leurs promesses ?

Décompensation des carburants : les aides directes ont-elles tenu leurs promesses ?

À mesure que les prix de l’énergie, des produits alimentaires et du transport continuent de peser sur le budget des ménages, une question s’impose progressivement au cœur du débat économique et social : était-ce vraiment une bonne idée de décompenser les carburants ? Le nouveau modèle d’aides directes mis en place par l’État suffit-il réellement à amortir le choc inflationniste subi par les classes modestes et la classe moyenne ?

 

Par M. A. L.

Longtemps pilier de la politique sociale marocaine, la Caisse de compensation permettait de maintenir artificiellement bas les prix de plusieurs produits stratégiques, au premier rang desquels les carburants. Mais confronté à l’envolée du coût des subventions après les chocs pétroliers des années 2000 et à une pression croissante sur les finances publiques, le Royaume avait progressivement engagé une réforme profonde de son système de soutien.

En 2012, les dépenses de compensation avaient atteint près de 56 milliards de dirhams, soit l’un des niveaux les plus élevés de l’histoire budgétaire récente du pays. Les carburants représentaient à eux seuls une part considérable de cette charge, dans un contexte marqué par la flambée des cours internationaux du pétrole. «Le système de subventions généralisées représentait une charge très lourde pour les finances publiques, surtout dans un contexte de hausse des prix internationaux du pétrole.

À certains moments, la compensation absorbait des dizaines de milliards de dirhams, limitant la capacité de l’État à financer d’autres priorités sociales comme la santé, l’éducation ou la protection sociale», explique Mohammed Jadri, économiste et directeur de l'Observatoire de l'action gouvernementale. Entre 2013 et 2015, le gouvernement avait finalement procédé à la libéralisation progressive des prix des carburants, mettant fin à un système de subventions universelles devenu difficilement soutenable pour les finances publiques.

Cette réforme a profondément redessiné l’équilibre économique et social marocain. Car si elle a permis à l’État d’alléger significativement la pression budgétaire liée à la compensation, elle a également exposé directement les ménages aux fluctuations des marchés internationaux de l’énergie. «Si cette réforme était économiquement rationnelle, elle a aussi rendu l’économie marocaine plus exposée aux fluctuations des marchés internationaux, avec des répercussions directes sur le coût de la vie et le sentiment de perte du pouvoir d’achat», précise Jadri.

Cette vulnérabilité est apparue avec force après la reprise postCovid, puis la guerre en Ukraine. En 2022, l’inflation avait atteint près de 6,6%, un niveau inédit depuis plusieurs décennies, tandis que le prix du gasoil dépassait ponctuellement les 16 dirhams le litre. Cette flambée des coûts énergétiques a rapidement diffusé ses effets à l’ensemble de l’économie. Transport, logistique, agriculture, distribution ou production industrielle : l’augmentation des charges liées à l’énergie a alimenté une poussée inflationniste généralisée, particulièrement visible dans l’alimentation et les dépenses du quotidien.

 

En 2026, la décompensation pèse

Plus de dix ans après la libéralisation des carburants, les effets de la décompensation continuent de peser lourdement sur le quotidien des ménages marocains. En 2026, dans un contexte marqué par le retour des tensions énergétiques mondiales et la persistance de l’inflation, cette pression apparaît plus visible que jamais. Face à cette pression inflationniste, le gouvernement a progressivement accéléré le déploiement des aides sociales directes dans le cadre du chantier de l’État social.

Selon les données officielles, plus de 3,9 millions de ménages bénéficiaient de ces aides en 2025. Les montants versés varient généralement entre 500 et 1.350 dirhams mensuels selon la composition familiale et la situation sociale des bénéficiaires. Ce nouveau modèle repose sur une logique de ciblage. Contrairement à l’ancien système de compensation, les aides ne profitent plus à l’ensemble de la population. Elles concernent prioritairement les foyers considérés comme les plus vulnérables selon les critères du Registre social unifié. Or, cette configuration laisse aujourd’hui une partie importante des classes moyennes dans une zone intermédiaire particulièrement fragile.

Trop «aisées» pour bénéficier pleinement des aides sociales, mais insuffisamment protégées pour absorber durablement la hausse du coût de la vie, ces catégories subissent de plein fouet les effets de l’inflation sans bénéficier des anciens mécanismes de compensation. «La classe moyenne apparaît aujourd’hui comme l’une des catégories les plus fragilisées. Contrairement aux ménages les plus modestes, elle ne bénéficie pas toujours des dispositifs d’aides directes, mais elle ne dispose pas non plus des ressources suffisantes pour absorber durablement la hausse des dépenses», souligne Mohammed Jadri. Et de préciser qu’«elle fait face à une accumulation de pressions : inflation, hausse des crédits, coût de l’éducation, logement, santé et transport. Beaucoup de ménages de la classe moyenne ont le sentiment de travailler davantage pour maintenir un niveau de vie qui se dégrade progressivement».

Pour plusieurs économistes, les aides directes, bien qu’elles constituent un amortisseur social réel pour les populations les plus vulnérables, peinent encore à absorber pleinement les effets d’une inflation devenue plus diffuse et plus durable sur la vie d’une classe moyenne pourtant importante dans le tissu économique marocain. «Cette situation crée un risque de déclassement social silencieux. Or, la classe moyenne joue un rôle essentiel dans la consommation, l’investissement, l’épargne et la stabilité sociale. Sa fragilisation constitue donc un enjeu économique et social majeur pour les prochaines années», note Hadri.

En définitive, si la décompensation a permis au Royaume d’alléger une charge budgétaire devenue difficilement soutenable, elle a également rendu l’économie marocaine, et particulièrement les classes moyennes et modestes, beaucoup plus sensibles aux chocs extérieurs liés à l’énergie et aux matières premières. Le défi pour les autorités consiste désormais à trouver un équilibre délicat entre soutenabilité budgétaire et protection du pouvoir d’achat.

«L’État peut agir à travers plusieurs leviers complémentaires. D’abord, il est possible d’améliorer l’efficacité des aides directes en les adaptant davantage à l’évolution réelle des prix et aux besoins des ménages. Ensuite, la protection du pouvoir d’achat passe aussi par la création d’emplois stables, l’augmentation des revenus et le soutien à la classe moyenne», estime Jadri, avant d’ajouter que «le Maroc peut également agir sur les facteurs internes de l’inflation: amélioration de la concurrence, réduction des coûts logistiques, contrôle des pratiques spéculatives et soutien ciblé à certains secteurs sensibles comme le transport ou les produits de première nécessité». Et de conclure que «le véritable défi aujourd’hui n’est donc pas seulement de distribuer des aides, mais de construire un modèle économique capable de limiter durablement la pression sur le coût de la vie tout en préservant l’équilibre des finances publique». 

 

 

 

Articles qui pourraient vous intéresser

Dimanche 20 Septembre 2026

Casablanca Marathon : Crédit du Maroc entre dans la course

Samedi 19 Septembre 2026

Changement d’heure au Maroc : les montres reculent d’une heure cette nuit

Samedi 19 Septembre 2026

Législatives 2026 : «Le véritable test sera celui du passage du programme à l'exécution»

Samedi 19 Septembre 2026

Économie sociale et solidaire : un nouveau projet de loi pour mieux encadrer le secteur

L’Actu en continu

Hors-séries & Spéciaux