Défaillances d’entreprises : un risque concentré sur les 300.000 sociétés zombies

Défaillances d’entreprises : un risque concentré sur les 300.000 sociétés zombies

Ces sociétés fantômes représentent un risque élevé pour les autres entreprises, particulièrement au niveau des impayés. Entretien avec Amine Diouri, directeur produits, études et communication chez Inforisk.

 

Propos recueillis par C. Jaidani

Finances News Hebdo : Après plusieurs années de croissance, les défaillances d’entreprises ont connu une diminution en 2025. A quoi est due cette évolution ?

Amine Diouri : Tout d’abord, le contexte macroéconomique marocain en 2025 a été particulièrement favorable à nos entreprises. Beaucoup d’indicateurs sont au vert  : croissance du produit intérieur brut marocain de 5%, un niveau de pluviométrie en début et en fin d’année 2025 qui a favorisé la croissance agricole, 20 millions de touristes l’année dernière qui ont porté tout le secteur touristique (hôtels, restaurants, transport, location de véhicules…), un pétrole peu cher aux alentours de 60 dollars. Ces indicateurs ont favorisé des secteurs comme l’industrie, le transport…, sans oublier une inflation faible à 0,8% seulement qui encourage la consommation des ménages. Ajoutons à cela des facteurs conjoncturels comme la CAN 2025 et la préparation de la Coupe du monde 2030, qui ont dopé les investissements publics et irrigué des secteurs comme le BTP. Et tout cela, indépendamment du contexte international 2025 chaotique, avec une croissance faible de nos partenaires européens, une guerre commerciale enclenchée par les Etats-Unis avec le reste du monde... Ensuite, le climat des affaires s’est également amélioré et a participé à l’euphorie générale : hausse des crédits bancaires de plus de 6%, amélioration des délais de paiement. Sur ce dernier point et comme l’a montré Inforisk dans son étude sur le sujet, la loi a poussé les grands donneurs d’ordres privés à s’adapter au nouveau cadre règlementaire et à réduire les délais moyens pratiqués sur le marché. Nous en ressentons aujourd’hui les premiers effets.

 

F. N. H. : 2026 laisse espérer une bonne conjoncture économique marquée par un comportement favorable de l’agriculture sous l’effet d’une bonne pluviométrie. Ce contexte va-t-il entrainer la poursuite de la baisse des défaillances ?

A. D. : Effectivement, pour le moment tous les clignotants sont encore très positifs pour l’économie marocaine. Un PIB attendu de 6% en 2026 porté par une agriculture soutenue elle-même par les pluviométries récentes, les projets d’infrastructure en vue de la Coupe du monde 2030, des touristes toujours plus nombreux. Attention toutefois à quelques zones de risque. Un événement géopolitique pourrait avoir un effet critique sur l’économie mondiale. Par exemple, si les Américains attaquent l’Iran et détruisent ou endommagent la capacité pétrolière de ce pays, tout en perturbant la région (Arabie Saoudite, pays du Golfe), les prix du pétrole pourraient rapidement flamber et créer de nouveau une inflation, qui serait importée par nos entreprises et consommateurs finaux. Conséquences de tout cela  : nous sommes raisonnablement optimistes pour 2026, mais nous intégrons aussi quelques risques. Pour cette raison, nous optons pour une stabilité des défaillances cette année.

 

F. N. H. : Pourquoi les TPE restent les plus touchées par les faillites ?

A. D. : Beaucoup de facteurs expliquent leur fragilité structurelle  : entreprises faiblement capitalisées, difficultés à trouver les premiers clients, notamment publics (malgré les quotas instaurés), délais de paiement élevés du fait d’un rapport de force défavorable, difficultés d’accès au financement bancaire car faiblement capitalisées… Résultat  : de nombreuses TPE n’ont pas une santé financière suffisante pour dépasser la phase des 5 ans couramment appelée «vallée de la mort».

 

F. N. H. : Pourquoi les faillites concernent essentiellement les secteurs du commerce, du BTP et de l’immobilier ?

A. D. : Ces 3 secteurs arrivent logiquement en tête pour une raison très simple. Ce sont les 3 secteurs les plus représentés (60%) dans l’écosystème marocain d’entreprises. Il est donc logique de les retrouver (en volume) dans les trois premières places des secteurs défaillants. En revanche, en analysant les variations annuelles, on se rend compte que certaines activités ont particulièrement souffert en 2025 malgré la bonne conjoncture. C’est particulièrement vrai pour les sociétés d’événementiel (+39%), pour les agences immobilières (+31%) ou la distribution de parfums (+29%).

 

F. N. H. : Comment jugezvous les programmes lancés par le gouvernement pour accompagner les entreprises. Ont-ils donné les effets escomptés ?

A. D. : Ce que je peux dire à ce stade, c’est que les maillons «accompagnement + financement» sont essentiels pour accroître de manière substantielle le taux de survie pendant les 5 premières années. Car, concrètement, le porteur de projet, avant la création juridique de l’entreprise, a besoin d’une revue critique de son business plan  : étude concurrentielle, adéquation de son produit/ service au marché, besoin de financement (BFR, investissements). Ensuite, il a besoin d’un financement complémentaire à ses capitaux propres, apporté par les banques dans le cadre de programmes étatiques de soutien. On ne peut évidemment que soutenir ce type d’efforts.

 

F. N. H. : Certains entrepreneurs déclarent faillite pour échapper à leurs engagements envers les impôts et la sécurité sociale. Ce phénomène ne fausse-t-il pas les données sur les défaillances d’entreprises au Maroc ?

A. D. : Le vrai risque n’est pas ces entreprises en faillite. Elles sont identifiées comme telles et sont «flaguées» dans nos bases de données. Le risque est plutôt concentré sur les sociétés fantômes ou zombies, toujours actives en théorie (pas de défaillance, pas de chiffres d’affaires, paiement d’un minimum d’impôts) mais qui n’émettent pas de signaux faibles  : aucun bilan déposé depuis des années, aucun événement juridique négatif. Bref, une parfaite coquille vide. La DGI en décèle plus de 300.000. Et les risques sont nombreux pour les entreprises qui contractent avec ces fantômes, notamment à travers un fort risque d’impayés. Et mine de rien, on parle de 1 entreprise active sur 3, ce qui est énorme. Il est donc important d’avoir la bonne information grâce à un data provider comme Inforisk.

 

 

 

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