Avec 14 millions de tonnes de déchets annuels, le BTP marocain n’a pas le choix que d’imposer une circularité vertueuse. Tri, récyclage, réemploi et traçabilité, les gravats se transforment en une véritable ressource économique et industrielle, modifi ant un défi environnemental en gisement stratégique.
Au Maroc, la frénésie des chantiers, la montée en puissance des infrastructures et la densification urbaine ont fait exploser la production de déchets de construction et de démolition (DCD). Près de 14 millions de tonnes sont générées chaque année, soit 70% des déchets solides urbains du pays. Longtemps considérés comme de simples rebuts à évacuer en périphérie des villes, ces matériaux deviennent aujourd’hui l’une des clés d’une transition majeure, celle de l’entrée du BTP marocain dans l’économie circulaire.
Cette mutation ne se fait pas uniquement sous l’impulsion de l’État, elle s’ancre directement sur le terrain. Car la grande originalité marocaine réside dans le fait que ce sont les chantiers qui devancent la loi, et les donneurs d’ordre qui imposent des standards avant même leur formalisation dans la stratégie nationale. Une transition qui se construit pierre après pierre, parfois bien avant qu’elle ne soit inscrite dans les textes. Le Maroc est en pleine structuration réglementaire.
La loi 28-00, la Stratégie nationale de l’économie circulaire et la feuille de route nationale prévue pour fin 2025 posent les bases d’un cadre à venir. Mais, en l’absence de décrets d’application pleinement opérationnels, ce sont les grands donneurs d’ordre, industriels, aménageurs, opérateurs publics, qui ont pris les devants.
Leurs cahiers des charges exigent désormais le tri à la source, la traçabilité complète des déchets, le concassage des matériaux inertes, l’usage de plateformes de valorisation et, pour certains projets, la réutilisation obligatoire d’une partie des matériaux issus de démolition. Une gouvernance par le contrat, qui transforme les contraintes réglementaires en exigences opérationnelles et entraîne, par effet domino, des centaines d’entreprises du BTP vers des pratiques circulaires.
«Nous ne pouvons plus bâtir sans penser au devenir de ce que nous détruisons», affirme Jamal Boudchiche, architecte et professeur en BTP. Pour lui, la valorisation des DCD est «la condition indispensable pour réduire l’empreinte matérielle d’un secteur historiquement énergivore et producteur de nuisances». Sur les grands chantiers, les pratiques changent profondément. Le tri sélectif devient un réflexe, avec des séparations en cinq flux : inertes, plastiques, bois, métaux et déchets dangereux. Les gravats sont concassés sur place ou acheminés vers des plateformes dédiées où ils sont transformés en granulats recyclés. Ces matériaux alimentent ensuite les remblais, les couches de forme ou les voiries. Casablanca expérimente le recyclage systématique des bétons et asphaltes, avec des granulats recyclés intégrés aux projets routiers et urbains.
À Zénata ou Casa Finance City, près de 70% des matériaux issus de démolition ont été réemployés. Cette dynamique prouve, selon l’architecte, que «le secteur du BTP peut s’appuyer sur son propre gisement de ressources, à condition d’organiser des filières pérennes et normées». La circularité, un modèle économique performant Contrairement à l’idée reçue selon laquelle l’économie circulaire serait un coût supplémentaire, les entreprises pionnières montrent l’inverse. Grâce au tri, au réemploi et à l’approvisionnement local, elles réduisent les dépenses de 10 à 15%. Le recyclage limite l’achat de matériaux neufs, la valorisation des métaux génère des revenus additionnels, et la réduction des transports améliore la marge. Mais l’impact le plus important est ailleurs. Les acteurs qui adoptent la circularité répondent mieux aux exigences des donneurs d’ordre et accèdent à des appels d’offres plus compétitifs.
La circularité devient un levier de performance, un avantage concurrentiel, voire une condition de survie dans un marché de plus en plus exigeant. Sur le terrain, des entreprises marocaines mettent déjà en place des plans de gestion des déchets pour chaque chantier, forment les équipes aux gestes responsables et intègrent des indicateurs environnementaux dans leur pilotage. L’économie circulaire ne se niche plus dans un département, elle irrigue la gouvernance, les processus d’achat, la planification et la culture interne.
Par ailleurs, autour de ce mouvement se construit un tissu de métiers émergents. L’on assiste notamment à la création des centres de broyage, d’autres compétences s’acquièrent à l’instar des logisticiens spécialisés dans les DCD, des experts en démolition sélective, des ingénieurs en écoconception, et des laboratoires de certification des matériaux recyclés. Un écosystème qui trouve déjà des débouchés dans les projets urbains, les chantiers publics et les programmes d’aménagement. Le Maroc ambitionne désormais de structurer ces filières sur le modèle des pays européens ou du Golfe, tout en s’appuyant sur ses propres ressources.
Et le chantier ne s’arrête pas au recyclage, il concerne aussi la valorisation énergétique des déchets. Pour preuve, un accord tripartite entre le ministère de l’Industrie et du Commerce, le ministère de l’Intérieur et l’Association des entreprises cimentières a été signé avec pour objectif de produire 660.000 tonnes de combustibles alternatifs issus de déchets d’ici 2030, réduisant de 45% les volumes enfouis. Les DCD deviennent ainsi des ressources énergétiques pour les cimenteries, réduisant leur dépendance aux combustibles fossiles. Les trois clés de la généralisation Pour aller plus loin, trois conditions sont nécessaires selon les experts. Primo, il est indispensable de renforcer les normes, pour garantir la qualité des matériaux recyclés et la traçabilité. Secundo, inciter financièrement, afin d’encourager l’investissement dans les plateformes et dans la démolition sélective.
Et tertio, former massivement, car les techniques de déconstruction, de tri et de réemploi nécessitent de nouvelles compétences. Dans ce pipe, la feuille de route nationale en cours de finalisation devra intégrer ces leviers pour éviter que la circulaire reste cantonnée à quelques projets emblématiques. L’économie circulaire n’est plus un supplément écologique, mais la nouvelle grammaire du BTP marocain. Dans un pays qui reconstruit ses villes, modernise ses routes et multiplie les chantiers d’envergure, chaque débris peut devenir matière première. Le Maroc n’attend plus que la loi, car la pratique s’installe déjà sur le terrain, guidée par les contraintes contractuelles, l’innovation locale et une prise de conscience croissante. «Déterminer la capacité du Maroc à bâtir durablement les villes de demain, c’est comprendre que la ressource n’est plus à extraire, mais à réinventer», conclut Boudchiche. Le pays s’y attelle désormais, en transformant les déchets du BTP en fondation de son futur urbain.