L'innovation ne se résume plus à une affaire de laboratoires ou de technologies. Elle est devenue un marqueur de souveraineté, un moteur de création de valeur et un vecteur de rayonnement. À travers le prisme de Benguerir, Yassine Laghzioui, CEO d'UM6P Ventures et de Phosphates Valley Technology, esquisse les contours d'un Maroc qui ambitionne de transformer la connaissance en puissance économique et de prendre sa place dans la nouvelle géographie mondiale du savoir.
Propos recueillis par M. A. L.
Finances News Hebdo : Benguerir s'est progressivement imposée comme un écosystème dédié à la recherche, à l'innovation et à l'entrepreneuriat. Quelle est la vision de long terme qui sous-tend ce développement et quelle place la ville ambitionne-t-elle d'occuper dans l'économie de la connaissance ?
Yassine Laghzioui : Je tiens d'abord à préciser que je ne prétends pas représenter à moi seul la vision de Benguerir. De nombreux acteurs contribuent depuis plusieurs années à son développement économique et à sa transformation. Cela dit, ce qui me frappe, c'est l'évolution remarquable de cette ville. Je me souviens qu'il y a une vingtaine d'années, à l'entrée de Benguerir, une pancarte annonçait déjà : «La ville du futur». À l'époque, cela pouvait sembler ambitieux. Aujourd'hui, cette ambition prend forme et traduit une volonté plus large : faire de Benguerir l'une des incarnations du nouveau modèle de développement du Royaume, fondé sur le savoir, l'innovation et la création de valeur. À mon sens, cette vision repose sur une rupture avec les modèles traditionnels de technopoles. Pendant longtemps, on a cru qu'il suffisait de réunir dans un même espace des bâtiments modernes, des laboratoires et quelques incubateurs pour décréter l'innovation. Or, l'expérience internationale a montré les limites de cette approche. Une technopole peut créer de la proximité, mais elle ne génère pas nécessairement la dynamique économique qui permet à des entreprises de croître, de se financer et de s'imposer sur les marchés internationaux.
L'ambition de Benguerir est donc différente. Il ne s'agit pas simplement de développer de l'immobilier technologique ou un parc d'activités innovantes. L'enjeu est de construire ce que j'appelle une «machine de conversion» : un écosystème à même de transformer une découverte scientifique, une innovation technologique ou même une innovation de modèle économique en un actif économique tangible. Concrètement, cela signifie être capable de transformer une idée en prototype, un prototype en entreprise, puis une entreprise en acteur exportateur qui peut se confronter à la concurrence mondiale. Ici, les indicateurs de réussite ne sont donc pas uniquement le nombre de bâtiments ou de structures créées. Les vraies questions sont ailleurs : une thèse a-t-elle donné naissance à un prototype industriel ? Une startup a-t-elle réussi à attirer des investisseurs ? Un entrepreneur peut-il venir à Benguerir, recruter des talents de classe mondiale et développer une activité tournée vers l'international ? C'est cette capacité à exécuter, à transformer la connaissance en valeur économique et à créer des entreprises capables de rivaliser à l'échelle mondiale qui constitue, selon moi, la véritable ambition de Benguerir.
F.N.H. : Quels sont concrètement les ingrédients ou les piliers nécessaires pour faire émerger un véritable écosystème d’innovation ?
Y. L. : J'aurais aimé qu'il existe une recette simple ou un playbook que l'on puisse appliquer partout. Mais la réalité est que beaucoup de pays ont tenté de reproduire les grands écosystèmes, notamment la Silicon Valley, sans succès. Un écosystème d'innovation ne se transplante pas, il s'enracine. Et cet enracinement repose, à mon sens, sur plusieurs piliers. Le premier pilier, selon moi, est la densité et la circulation des talents. L'innovation est avant tout une question de «friction intellectuelle». Lorsqu'on réunit dans un même environnement des chercheurs, des entrepreneurs, des investisseurs, des ingénieurs et des profils hybrides capables de transformer une découverte scientifique en opportunité économique, quelque chose se produit. Les idées circulent, les connexions se créent et les projets avancent plus vite. C'est cette logique qui a guidé le développement de l'écosystème de Benguerir. À Startgate (campus d'innovation de l'UM6P), par exemple, les entrepreneurs, les investisseurs, les mentors et les programmes d'accompagnement évoluent dans le même bâtiment. À quelques mètres se trouvent les écoles, les étudiants, les laboratoires de recherche, les espaces de prototypage et les structures dédiées à l'industrialisation. Même les espaces de vie ont été pensés dans cette logique. Les entrepreneurs, les chercheurs et les investisseurs se croisent autour d'un café ou d'un déjeuner. Cela peut sembler anecdotique, mais c'est souvent dans ces échanges informels que naissent les meilleures collaborations. Le deuxième pilier est l'existence de problèmes réels à résoudre.
Un écosystème ne peut pas innover dans le vide. En Afrique comme au Maroc, nous faisons face à des défis majeurs en matière de sécurité alimentaire, de stress hydrique, de transition énergétique ou encore d'industrialisation. Ces défis créent une urgence qui donne du sens à l'innovation et attire naturellement aussi bien les talents que les capitaux. Le troisième pilier est ce que j'appelle l'infrastructure du passage à l'action. Il faut du capital, des laboratoires, des capacités d'expérimentation et un tissu industriel capable d'absorber les innovations développées. Sans investisseurs, sans recherche et sans capacité d'industrialisation, il est très difficile de transformer une idée en entreprise compétitive. C'est d'ailleurs pour cette raison que les infrastructures de recherche, les fonds d'investissement et les plateformes industrielles sont aussi importantes que les startups elles-mêmes. Enfin, il y a une dimension culturelle essentielle. Il faut accepter le risque, valoriser l'entrepreneuriat et considérer l'échec comme une étape normale du processus d'innovation. Pendant longtemps, créer une entreprise n'était pas perçu comme un choix de carrière évident. Les choses évoluent, mais l’ombre de la peur du risque demeure encore là. Aussi, il faut également cultiver une véritable rigueur et une exigence de l’excellence. Les écosystèmes qui réussissent ne célèbrent pas simplement la création d'une startup. Ils se distinguent par leur capacité à développer des technologies de qualité mondiale, capables de répondre à des problèmes complexes et de s'imposer sur les marchés internationaux. C'est cette combinaison entre talents, défis réels, infrastructures et culture de l'excellence qui permet de construire un véritable écosystème d'innovation.
F.N.H. : Comment le Maroc peut-il retenir ses meilleurs talents et attirer davantage de compétences issues de la diaspora ou de l'international ?
Y. L. : Je pense qu'il faut dépasser l'opposition classique entre Brain Drain et Brain Gain. Aujourd'hui, le véritable enjeu est celui de la Brain circulation. L'objectif n'est ni d'empêcher les talents de partir ni de les faire revenir coûte que coûte, mais de créer les conditions qui leur permettent de circuler, de contribuer et de rester connectés à l'écosystème marocain. C'est d'ailleurs ce que nous observons déjà. Une partie importante des chercheurs, entrepreneurs et experts qui évoluent aujourd'hui dans l'écosystème de l'UM6P est issue de la diaspora. Beaucoup ne sont pas nécessairement installés au Maroc à plein temps, mais développent ici leurs activités, leurs équipes ou leurs projets tout en conservant une présence sur leurs marchés internationaux. Un écosystème d'innovation ne peut pas prospérer en se refermant sur lui-même. Il doit être ouvert sur le monde. Aujourd'hui, nous accueillons des talents marocains de la diaspora, mais aussi des chercheurs, des entrepreneurs et des experts venus d'Afrique, d'Europe, d'Amérique du Nord ou d'ailleurs.
Cette diversité est essentielle, car elle apporte des expériences, des réseaux et des perspectives différentes. Pour attirer ces talents, il faut d'abord un projet crédible. Les personnes qui choisissent de venir au Maroc ne le font pas principalement ou uniquement pour des raisons de rémunération. Elles recherchent avant tout un projet ambitieux, une vision claire et la possibilité de contribuer à quelque chose de significatif. Le Maroc dispose déjà de nombreux atouts : une stabilité reconnue, des infrastructures de qualité, une position géographique stratégique, un cadre de vie attractif et une dynamique de développement visible à l'international. Mais ces atouts ne suffisent pas à eux seuls. Ce qui fait la différence, ce sont les opportunités d'accomplissement professionnel. Un chercheur ou un entrepreneur doit pouvoir trouver des laboratoires performants, des partenaires industriels, des investisseurs et un environnement propice à l'expérimentation et à l'innovation. Tout compte fait, attirer les talents ne consiste pas seulement à les faire venir. Il s'agit surtout de leur offrir les conditions nécessaires pour créer, entreprendre, innover et avoir un impact. C'est cette combinaison entre vision, ambition et capacité d'exécution qui permet de construire un écosystème attractif à l'échelle internationale.
F.N.H. : Au regard des défis auxquels le Maroc et l'Afrique sont confrontés, quels sont aujourd'hui les secteurs qui offrent, selon vous, le plus fort potentiel d'innovation et de création de valeur ?
Y. L. : Je pense qu'il faut partir des grands défis auxquels le Maroc et l'Afrique sont confrontés. C'est souvent dans la résolution de ces problèmes que naissent les véritables avantages compétitifs. Lorsqu'on parvient à développer une solution efficace pour répondre à une contrainte locale particulièrement complexe, on crée souvent une innovation qui peut ensuite être exportée vers d'autres régions du monde. Le premier domaine qui me semble prioritaire est celui de la sécurité alimentaire. L'Afrique dispose d'un potentiel agricole considérable, mais les rendements restent en deçà de ce qu'ils pourraient être. L'amélioration de la fertilisation, de l'irrigation, de la gestion des cultures, de la logistique ou encore de la commercialisation nécessite des solutions technologiques adaptées aux réalités du continent. Cela passe aussi bien par la deeptech que par l'innovation dans les modèles économiques. Certaines startups développent par exemple des solutions permettant d'agréger la production de petits agriculteurs afin de gagner en efficacité, en mécanisation et en accès au marché. Ces innovations répondent à des problématiques très spécifiques à l'Afrique et peuvent ensuite être répliquées dans d'autres régions confrontées aux mêmes défis.
Le deuxième domaine est celui des technologies vertes. La transition énergétique n'est plus une option. Le Maroc dispose d'atouts naturels exceptionnels, notamment en matière d'énergie solaire et éolienne. Mais il ne s'agit pas simplement d'importer des technologies existantes; il faut aussi les adapter à nos réalités. Un panneau solaire conçu pour l'Europe ne répond pas nécessairement aux mêmes contraintes qu'un panneau déployé dans un environnement désertique ou soumis à des conditions climatiques différentes. L'industrie 4.0 constitue également une opportunité majeure. Le Maroc a développé au fil des années une base industrielle solide dans des secteurs comme l'automobile, l'aéronautique ou encore l'industrie chimique. Cette expérience crée un terrain favorable au développement de nouvelles technologies liées à l'intelligence artificielle, à l'automatisation ou à l'optimisation des processus industriels. Enfin, je citerais la digitalisation et l'intelligence artificielle. Une grande partie des services reste encore peu digitalisée sur le continent africain. Cela représente un potentiel considérable pour les entrepreneurs capables de développer des solutions adaptées aux besoins locaux. Nous avons déjà vu, dans plusieurs pays africains, comment l'innovation numérique pouvait transformer profondément des secteurs entiers. Au fond, les plus grandes opportunités pour le Maroc se situent probablement à l'intersection entre ses priorités stratégiques, les besoins du continent africain et les grandes transformations technologiques mondiales. C'est là que peuvent émerger les innovations les plus pertinentes et les plus exportables.
F.N.H. : Le Maroc investit de plus en plus dans la recherche et l'innovation. Pourtant, l'émergence de startups deeptech reste encore limitée. Comment expliquez-vous ce retard ?
Y. L. : Je nuancerais d'abord l'idée de retard. La question est toujours: retard par rapport à qui et par rapport à quel point de départ ? Lorsqu'on observe les grands écosystèmes technologiques mondiaux, on oublie souvent qu'ils se sont construits sur plusieurs décennies. La Silicon Valley, par exemple, ne s'est pas imposée du jour au lendemain. Les premières innovations dans les semi-conducteurs remontent aux années 1950 et 1960. Il a fallu des décennies de recherche, d'investissement et de création d'entreprises pour faire émerger l'écosystème que nous connaissons aujourd'hui. Le Maroc suit une trajectoire différente, mais cohérente. Depuis le début des années 2000, il a d'abord posé les bases de son développement industriel dans des secteurs comme l'automobile, l'aéronautique, la logistique ou encore les fertilisants. Cette stratégie a permis de construire un socle industriel solide avant d'accélérer sur les sujets liés à la technologie et à l'innovation. La deeptech est par nature plus complexe que les autres segments technologiques. Elle repose sur des avancées scientifiques ou technologiques qui demandent du temps, des investissements importants et une forte capacité de recherche.
Une entreprise deeptech peut nécessiter dix ans ou plus avant de commercialiser son innovation, contrairement à d'autres startups qui peuvent atteindre rapidement le marché. C'est aussi une discipline qui exige un capital patient. L'investisseur ne finance pas uniquement un modèle économique; il parie sur une technologie, sur une propriété intellectuelle et sur la capacité d'une équipe à transformer des années de recherche en produit commercialisable. Cela implique des risques plus élevés et des cycles de développement beaucoup plus longs. Pour cette raison, le développement de la deeptech nécessite un écosystème spécifique : des chercheurs, des laboratoires, des infrastructures d'expérimentation, des investisseurs spécialisés et des cadres réglementaires adaptés. Ces éléments prennent du temps à se mettre en place. Aujourd'hui, je pense néanmoins que les signaux sont encourageants. Le Maroc investit davantage dans la recherche, les universités développent des programmes dédiés à l'innovation et les fonds d'investissement s'intéressent de plus en plus à la deeptech. À l'UM6P Ventures, par exemple, une part importante du portefeuille est désormais consacrée à ce type de projets. Nous commençons également à voir émerger des startups positionnées sur des sujets avancés comme les sciences de la vie, l'intelligence artificielle, l'industrie 4.0 ou les biotechnologies. C'est une dynamique qui reste récente, mais qui montre que le Maroc est en train de construire progressivement les fondations nécessaires à l'émergence d'un véritable écosystème deeptech. La question n'est donc pas tant de savoir pourquoi nous n'avons pas encore produit un grand nombre de champions deeptech, mais plutôt comment accélérer cette dynamique tout en gardant à l'esprit que ces technologies demandent du temps, du capital et de la patience.
F.N.H. : Peut-on imaginer que le Maroc devienne demain un producteur de technologies et pas seulement un consommateur d'innovations, notamment grâce à l'écosystème de Benguerir ?
Y. L. : d'innovations, notamment grâce à l'écosystème de Benguerir ? Je pense que nous n'avons pas vraiment le choix. Pendant des décennies, le pouvoir technologique a été concentré entre les mains d'un nombre limité de pays. Cette concentration n'a pas seulement créé des écarts technologiques; elle a aussi généré des écarts considérables en matière de création de valeur, d'emplois qualifiés et de compétitivité économique. Aujourd'hui, la technologie est devenue un levier central de développement. Les économies qui produisent de l'innovation créent davantage de valeur, attirent les talents et développent des avantages compétitifs durables. Lorsqu'une technologie de rupture est maîtrisée localement, elle peut être exportée à l'échelle mondiale et devenir un puissant moteur de croissance. Nous vivons actuellement un moment particulier. L'intelligence artificielle, la digitalisation et les nouvelles technologies rebattent les cartes et ouvrent une nouvelle fenêtre d'opportunité.
Des pays qui n'étaient pas historiquement au centre de la production technologique peuvent désormais se positionner sur certains segments stratégiques. Le Maroc dispose aujourd'hui de plusieurs atouts pour saisir cette opportunité : une base industrielle solide, des infrastructures de qualité, des universités et centres de recherche qui montent en puissance, ainsi qu'un écosystème entrepreneurial de plus en plus mature. L'enjeu n'est donc plus uniquement d'adopter des technologies développées ailleurs, mais de participer à leur conception et à leur développement. Cela suppose de renforcer nos capacités de recherche, d'investir dans la deeptech et de soutenir davantage les entrepreneurs capables de transformer une innovation en entreprise compétitive. Je suis convaincu que le Maroc peut devenir un producteur de technologies dans certains domaines stratégiques. Cela ne se fera pas du jour au lendemain, mais les fondations sont en train d'être posées. Ce qui compte désormais, c'est notre capacité à maintenir cet effort dans la durée et à transformer nos avantages en innovations capables de s'imposer sur les marchés internationaux.
F.N.H. : À quoi reconnaîtrat-on, dans une décennie, la réussite de l'écosystème de Benguerir ?
Y. L. : Je pense qu'il faut éviter les indicateurs classiques. La réussite ne se mesurera pas au nombre de bâtiments construits, d'événements organisés ou même de startups créées. Le premier indicateur sera notre capacité à transformer la recherche en valeur économique. Lorsqu'une thèse devient un brevet, qu'un brevet devient un prototype industriel et qu'un prototype devient une entreprise capable d'exporter, alors nous aurons réussi quelque chose d'important. Le deuxième indicateur sera l'émergence d'entreprises technologiques capables de se développer à l'international. L'objectif n'est pas uniquement de créer des startups, mais de faire émerger des acteurs capables de vendre leurs technologies sur les marchés mondiaux et de créer des emplois qualifiés à forte valeur ajoutée. Le troisième indicateur concernera l'attractivité de l'écosystème. Si des chercheurs, des entrepreneurs, des investisseurs et des talents du monde entier choisissent naturellement Benguerir pour développer leurs projets, cela signifiera que nous avons créé un environnement crédible et compétitif. Enfin, la véritable réussite sera de voir émerger un cercle vertueux dans lequel la recherche alimente l'innovation, l'innovation nourrit l'industrie, l'industrie crée de la valeur et cette valeur est réinvestie dans de nouvelles générations d'entrepreneurs et de chercheurs. Le jour où cette dynamique fonctionnera de manière durable et autonome, nous pourrons consiérer que le pari est gagné.