Alors que le gouvernement envisage de suspendre l’exportation de la sardine congelée pour une durée d’un an, la Fédération nationale des industries de transformation et de valorisation des produits de la pêche (FENIP) tire la sonnette d’alarme. Son président, Hassan Sentissi El Idrissi, estime que cette décision, prise sans concertation suffisante, risque de fragiliser durablement l’économie des provinces du Sud sans améliorer ni la disponibilité ni les prix de la sardine pour le consommateur marocain.
Propos recueillis par R. Mouhcine
Finances News Hebdo: Le gouvernement justifie la suspension de l’export par un objectif de sécurité alimentaire. Partagezvous ce diagnostic ?
Hassan Sentissi El Idrissi : Nous partageons pleinement les objectifs de protection durable de la ressource halieutique et de priorité à la consommation de bouche. C’est un principe acté et largement partagé par l’ensemble des professionnels, y compris la filière de la congélation. En revanche, nous contestons l’idée selon laquelle la suspension de l’exportation de la sardine congelée permettrait d’atteindre cet objectif. Cette mesure ne traite pas la problématique à la racine et risque de créer un déséquilibre profond au sein de la filière.
F. N. H. : Pourquoi estimez-vous que cette mesure est inefficace sur le marché local ?
H. S. E. I. : Parce que la sardine destinée à la consommation locale provient essentiellement des ports du centre et du nord du Royaume (Larache, Casablanca, Safi, Essaouira, Agadir, Sidi Ifni), où l’orientation vers le marché national est historiquement établie. Or, ces ports ne sont pas les zones d’approvisionnement des unités de congélation visées par la mesure. Autrement dit, suspendre l’export de la sardine congelée n’aura aucun impact concret sur la disponibilité ou le prix de la sardine pour le consommateur marocain. Il convient également de préciser que si une tension devait apparaître sur la disponibilité de la sardine, l’approvisionnement du marché national en sardine destinée à la consommation de bouche demeure strictement prioritaire pour l’ensemble des ports du Royaume. Cette règle est pleinement intégrée par tous les opérateurs de la filière et s’impose en toutes circonstances comme un principe intangible de gestion de la ressource.
F. N. H. : En revanche, les effets sur les provinces du Sud seraient, selon vous, majeurs…
H. S. E. I. : Absolument. Les unités de congélation concernées sont majoritairement implantées à Laâyoune, Dakhla et Boujdour. Dans ces régions, la congélation pélagique constitue le principal, et parfois l’unique tissu industriel structuré. On parle de plus de 120 unités industrielles, dont 35 importantes à Laâyoune, de près de 50.000 emplois directs et indirects, de plus de 4 milliards de dirhams d’investissements cumulés et d’un chiffre d’affaires à l’export avoisinant 4 milliards de dirhams lors d’années de captures normales.
F. N. H. : Vous évoquez un risque de faillites en chaîne. N’est-ce pas excessif ?
H. S. E. I. : Malheureusement non. La sardine congelée représente le principal débouché de ces entreprises. La suspension de l’exportation équivaut à un arrêt brutal de l’activité. Les conséquences seraient immédiates : pertes massives d’emplois, faillites d’entreprises, déséquilibre socioéconomique de villes entières, sans parler des contentieux bancaires et des créances compromises. Une interdiction même temporaire peut provoquer des dégâts irréversibles.
F. N. H. : Le gouvernement mise sur une réorientation vers la conserve nationale. Estce une alternative crédible ?
H. S. E. I. : Cette intégration existe déjà. Depuis les discussions engagées à l’automne dernier, plusieurs dizaines de milliers de tonnes de sardine congelée ont été commercialisées auprès des conserveries nationales. La filière de la congélation a fait des efforts réels. Mais il faut être lucide: cette option ne peut pas constituer un débouché exclusif ou total. Les conserveries privilégient la matière fraîche à la reprise de la pêche et ne recourent au congelé qu’en fin de saison, souvent 7 à 8 mois plus tard. Durant cette période, la congélation serait privée de tout débouché significatif.
F. N. H. : Existe-t-il aussi des limites techniques ?
H. S. E. I. : Oui, très clairement. Seules environ 5% des conserveries utilisent aujourd’hui de la sardine congelée, souvent parce qu’elles disposent déjà de leurs propres unités. Pour les autres, les adaptations techniques sont lourdes et coûteuses. Les volumes, la qualité requise, la logistique et les conditions commerciales ne sont pas stabilisés. Dès les premières réunions techniques, des blocages sont apparus. Miser sur ce débouché unique est extrêmement risqué.
F. N. H. : Vous parlez d’un risque systémique pour la filière…
H. S. E. I. : La congélation ne doit plus être considérée comme une variable d’ajustement. C’est un pilier à part entière de l’équilibre halieutique national. La disparition ou l’affaiblissement durable de ce segment priverait l’amont d’un débouché structurant et concentrerait artificiellement l’offre sur un seul segment industriel, déjà confronté à des limites de valorisation commerciale.
F. N. H. : Justement, la conserve marocaine estelle suffisamment valorisée ?
H. S. E. I. : Historiquement, non. Jusqu’en 2024, les conserves marocaines se vendaient parfois à des prix représentant à peine le tiers de ceux pratiqués par les conserveries européennes. Concentrer davantage l’offre sur ce segment ne ferait qu’accentuer la pression sur les prix et la création de valeur. À l’inverse, la congélation génère une valeur ajoutée nette importante et dépend beaucoup moins d’intrants importés, ce qui est positif pour la balance commerciale.
F. N. H. : Que demande concrètement la FENIP aujourd’hui ?
H. S. E. I. : Nous demandons la non-application de cette mesure en l’état et l’ouverture d’une concertation approfondie avec l’ensemble des acteurs : armateurs, marins pêcheurs, mareyeurs, conserveurs et congélateurs. La pression sur la ressource concerne toute la filière. Elle ne peut être traitée efficacement en ciblant un seul maillon.
F. N. H. : Et si la mesure était maintenue ?
H. S. E. I. : Dans ce cas, il appartiendrait aux départements à l’initiative de cette décision d’assumer pleinement les conséquences, notamment par des mécanismes d’indemnisation et des dispositifs d’accompagnement, y compris en matière de reconversion industrielle. Mais nous pensons sincèrement qu’il est encore temps d’éviter un affaiblissement durable du tissu industriel des provinces du Sud, en contradiction avec les orientations royales appelant au développement et à la valorisation des produits de la mer dans ces régions.