Gouvernance maritime : le Maroc en quête d’un Atlantique intégré

Gouvernance maritime : le Maroc en quête d’un Atlantique intégré

Malgré un potentiel maritime colossal, l’Afrique peine encore à transformer ses ambitions océaniques en véritable puissance stratégique. Experts militaires, chercheurs et responsables portuaires plaident pour une consolidation urgente de la gouvernance maritime continentale.

Réunis autour du thème «La gouvernance maritime en Afrique entre cadres régionaux et continentaux: l’impératif de la consolidation», experts militaires, chercheurs et responsables portuaires ont dressé un constat sans détour lors du 3ème panel de l’African Maritime Symposium 2026 : le continent ne souffre plus d’un manque de stratégies maritimes, mais d’une incapacité persistante à les coordonner, les financer et les traduire en actions concrètes. Dès l’ouverture des échanges, Abdelhaq Bassou, Senior Fellow au Policy Center for the New South, a rappelé la centralité stratégique du continent dans les flux maritimes mondiaux.

Entre le détroit de Gibraltar, le canal de Suez ou encore Bab el-Mandeb, l’Afrique contrôle certains des corridors les plus sensibles du commerce international, tout en cherchant à bâtir ses propres doctrines maritimes. Mais derrière cette géographie privilégiée, les vulnérabilités restent nombreuses.

Pour Amadou M. Diop, expert maritime et ancien supérieur de la Marine nationale sénégalaise, les chiffres traduisent à eux seuls le paradoxe africain. Le continent compte 38 États côtiers, près de 13 millions de kilomètres carrés de zones économiques exclusives et plus de 30.000 kilomètres de littoral. Surtout, rappelle-t-il, «90% des échanges du continent en volume passent par la mer». À cela s’ajoute un potentiel économique maritime estimé à plus de 1.000 milliards de dollars. Pourtant, malgré ces ressources considérables, l’Afrique continue de subir une insécurité chronique dans ses espaces maritimes. «75% des actes de piraterie se passent dans le golfe de Guinée», alerte-t-il, évoquant également les pertes liées à la pêche illicite, estimées à près de 11 milliards de dollars. Le constat devient encore plus préoccupant lorsqu’il aborde la question des financements.

«Jusqu’à 90% du financement des activités maritimes proviennent de l’extérieur», souligne Amadou M. Diop, mettant en lumière une dépendance persistante vis-à-vis des partenaires internationaux dans la surveillance des côtes africaines. Pour l’ancien officier sénégalais, le problème africain n’est plus l’absence de mécanismes de gouvernance, mais leur dispersion. Entre l’AIMS 2050, la Charte de Lomé, l’Agenda 2063, l’Architecture de Yaoundé ou encore le Code de conduite de Djibouti, le continent a progressivement construit un empilement institutionnel qui peine aujourd’hui à produire une réelle efficacité opérationnelle.

«Le problème maintenant, c’est la coordination», résume-t-il. D’où son plaidoyer en faveur d’une consolidation des mécanismes régionaux et continentaux, passant notamment par la création d’une agence maritime africaine, l’harmonisation des mandats régionaux et l’intégration des systèmes d’information maritime. Cette idée d’une gouvernance maritime africaine fragmentée a également été au centre de l’intervention de David Willima, chercheur en sécurité maritime à l’Institut des études sécuritaires. Dans un propos particulièrement incisif, il a estimé que le continent souffrait depuis longtemps d’une véritable «cécité maritime».

«L’Afrique n’a pas besoin d’autres cadres additionnels dans ce domaine», lance-t-il d’emblée, avant d’insister sur l’urgence de transformer les stratégies africaines en politiques réellement exécutables. Pour lui, l’enjeu ne réside plus dans la production de nouvelles doctrines, mais dans la capacité des institutions africaines à mettre en œuvre celles qui existent déjà. Le chercheur a notamment dénoncé la fragmentation des structures africaines elles-mêmes. Au sein de l’Union africaine, explique-t-il, les questions maritimes restent réparties entre plusieurs départements (sécurité, économie bleue, affaires juridiques), engendrant des chevauchements institutionnels qui finissent par créer des zones grises rapidement exploitées par les réseaux criminels.

«Là où il existe des vides institutionnels et sécuritaires, les organisations criminelles s’installent», affirme-t-il. Revenant sur la situation au large de la Somalie, David Willima a également rejeté l’idée d’une simple résurgence de la piraterie, soulignant que «la vérité est qu’elle n’a jamais réellement disparu». Au-delà des menaces traditionnelles, le chercheur a insisté sur les nouveaux défis qui redessinent aujourd’hui les équilibres maritimes: cybersécurité, intelligence artificielle, changement climatique, protection des câbles sous-marins ou encore vulnérabilité des infrastructures énergétiques. Mais derrière cette accumulation de menaces, David Willima a surtout appelé à une réappropriation africaine de la question maritime.

«Le véritable enjeu n’est pas uniquement le soutien extérieur, mais notre capacité à bâtir des structures capables de fonctionner durablement, même après le départ des partenaires internationaux», insiste-t-il. Ambitions logistiques africaines Face à ces réflexions centrées sur la gouvernance et la sécurité, l’intervention de Nisrine Louzzi, directrice de l’Aménagement du port Dakhla Atlantique, est venue ancrer le débat dans la réalité des infrastructures et des ambitions logistiques africaines. À travers le projet de Dakhla Atlantique, elle a esquissé la vision d’un Maroc cherchant à faire de sa façade atlantique un levier d’intégration régionale et continentale.

Le Royaume dispose aujourd’hui de 40 ports, dont 14 ouverts au commerce international. Le port Tanger Med figure désormais parmi les plateformes portuaires les plus compétitives au monde, tandis que Dakhla Atlantique s’inscrit dans une nouvelle génération d’infrastructures destinées à accompagner l’Initiative royale pour le désenclavement des pays du Sahel. Pour Nisrine Louzzi, la question maritime dépasse largement le seul cadre portuaire. Elle engage directement la compétitivité économique, la souveraineté logistique et la connectivité africaine. «Aujourd’hui, les ports intelligents et la connectivité numérique ne sont plus une option, mais une nécessité», souligne-t-elle.

La responsable marocaine a également insisté sur la nécessité d’attirer davantage d’investissements privés et de construire des écosystèmes capables d’inspirer confiance aux investisseurs internationaux. Une dimension sécuritaire longuement développée par le capitaine de vaisseau-major Khalid Loudier, de la Marine royale marocaine. Dans son intervention, il a rappelé que l’espace maritime atlantique africain regroupe 23 pays côtiers et plus de 12.000 kilomètres de côtes, faisant de cette façade un espace stratégique majeur. «Cet espace maritime regorge d’opportunités et de ressources considérables», souligne-t-il, avant d’énumérer les multiples menaces qui pèsent aujourd’hui sur la sécurité maritime: terrorisme, piraterie, immigration irrégulière, trafic de drogue, pêche illégale ou encore attaques contre les infrastructures critiques.

Pour l’officier marocain, l’initiative atlantique portée par Sa Majesté le Roi Mohammed VI depuis 2023 traduit précisément cette volonté de faire de l’Atlantique africain «un espace de stabilité, de coopération et de prospérité partagée». Une ambition qui, selon lui, ne peut se concrétiser sans une architecture sécuritaire robuste fondée sur la coopération régionale, la surveillance maritime et la protection des routes commerciales. 

 

 

 

 

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