Entre frappes militaires, pauses diplomatiques et menaces sur le détroit d’Ormuz, les décisions de Washington et les réactions de Téhéran dictent désormais une grande partie des mouvements du pétrole. En quelques mois, le Brent est passé de près de 60 dollars à plus de 100 dollars avant de rechuter brutalement. Une volatilité qui réduit, au moins temporairement, la capacité de l’OPEP+ à stabiliser le marché.
Une annonce de Washington suffit désormais à faire basculer le marché pétrolier. Une frappe américaine fait bondir les cours. Une suspension des opérations militaires les fait chuter. Une perspective de négociation réduit instantanément la prime de risque. Le conflit entre les États-Unis et l’Iran ne constitue donc plus seulement une crise géopolitique régionale. Il est devenu l’un des principaux mécanismes de formation des prix du pétrole.
Le 3 août, le Brent a perdu près de 6%, tombant autour de 83 dollars le baril, après la décision du président américain Donald Trump de suspendre de nouvelles frappes contre l’Iran et d’ouvrir la voie à des négociations. Le brut américain WTI a reculé dans les mêmes proportions, revenant autour de 80 dollars. Quelques jours auparavant, l’intensification des attaques avait au contraire provoqué une hausse de 7% des cours.
Cette réaction immédiate montre que le marché ne valorise plus seulement les quantités effectivement produites ou consommées. Il tente d’anticiper, parfois heure par heure, les prochaines décisions militaires et diplomatiques de Washington et de Téhéran.
Avant le déclenchement de la guerre ouverte, le 28 février 2026, le Brent évoluait entre 61 et 72 dollars le baril. L’escalade militaire et l’arrêt quasi total d’une partie du trafic dans le détroit d’Ormuz ont ensuite provoqué une hausse brutale des prix.
Selon l’Energy Information Administration américaine, le Brent est passé d’environ 61 dollars au début de l’année à 72 dollars avant les premières opérations militaires. Les cours se sont ensuite fortement appréciés avec la réduction du trafic maritime dans le Golfe. L’indice a dépassé 100 dollars à plusieurs reprises et a atteint un pic proche de 119 dollars au cours d’une semaine particulièrement tendue du mois de mars.
Le conflit a ainsi transformé une prime de risque géopolitique en véritable choc d’offre. Les navires ont réduit ou suspendu leurs passages, les primes d’assurance maritime ont augmenté et plusieurs producteurs du Golfe ont été contraints de diminuer leur production, faute de capacités suffisantes pour exporter leur pétrole.
En mai, la production des onze membres de l’OPEP est tombée à 16,13 millions de barils par jour, soit son niveau le plus faible depuis plus de vingt ans, selon une enquête de Reuters. La baisse mensuelle a atteint 1,06 million de barils par jour. L’Iran a enregistré la plus forte contraction, mais les autres producteurs du Golfe ont également été affectés par les difficultés de navigation à travers Ormuz.
Le détroit d’Ormuz constitue le cœur du problème. En temps normal, environ 20 millions de barils de pétrole brut et de produits pétroliers y transitent quotidiennement, soit près de 20% de la consommation mondiale de pétrole.
Le passage est essentiel aux exportations de l’Arabie saoudite, de l’Irak, du Koweït, du Qatar, de Bahreïn, des Émirats arabes unis et de l’Iran. Ses principaux clients se trouvent en Asie. La Chine, l’Inde, le Japon et la Corée du Sud représentaient ensemble 74% des flux de brut et de condensats passant par le détroit au premier semestre 2025.
Les routes alternatives restent limitées. L’Arabie saoudite et les Émirats disposent de pipelines capables de contourner partiellement le détroit, mais leurs capacités ne suffisent pas à remplacer la totalité des volumes habituellement transportés par voie maritime.
Au plus fort de la crise, les flux ont été réduits à une fraction de leur niveau normal. Au premier trimestre 2026, ils avaient déjà diminué de près de 30% par rapport au trimestre précédent, pour tomber à environ 14,6 millions de barils par jour. La situation s’est ensuite davantage détériorée avec la fermeture de fait du passage et les attaques contre des navires.
Pour Fatih Birol, directeur exécutif de l’Agence internationale de l’énergie, les conséquences combinées de la guerre, de la perturbation des flux et des attaques contre les infrastructures constituent « la plus grande menace pour la sécurité énergétique mondiale de l’histoire ». L’AIE considère également que la crise a provoqué la plus importante interruption d’approvisionnement jamais observée sur le marché pétrolier mondial.
Dire que les États-Unis contrôlent seuls le marché serait excessif. En revanche, Washington et Téhéran disposent chacun d’un puissant levier.
Les États-Unis peuvent agir à travers leurs opérations militaires, leurs sanctions contre les exportations iraniennes, leur présence navale dans le Golfe et leurs négociations diplomatiques. L’Iran peut, de son côté, menacer les navires, perturber la circulation dans le détroit d’Ormuz et faire peser un risque direct sur les infrastructures énergétiques régionales.
Les experts du Center for Strategic and International Studies décrivent cette dynamique comme une stratégie de « négocier tout en combattant ». Washington utilise sa supériorité militaire et la menace de nouvelles sanctions pour obtenir des concessions, tandis que Téhéran rappelle qu’il dispose de la capacité de perturber le détroit et, par conséquent, une partie importante de l’économie mondiale.
Cette situation crée un marché particulièrement instable. Selon le CSIS, le prix du pétrole a évolué entre 77 et 119 dollars en l’espace d’une seule semaine au plus fort de la crise. Une telle amplitude complique les décisions d’investissement, les stratégies de couverture des entreprises et les politiques budgétaires des pays importateurs comme exportateurs.
Il ne s’agit donc pas nécessairement d’une manipulation organisée des prix par Washington. Aucun élément public ne permet d’affirmer que les États-Unis ont engagé la guerre uniquement pour faire monter ou baisser le pétrole. Mais il est désormais manifeste que les décisions américaines sont devenues l’une des principales variables qui déterminent le niveau des cours.
Dans ce contexte, l’influence traditionnelle de l’OPEP+ apparaît temporairement réduite. Le groupe a décidé, le 2 août, d’augmenter de 188.000 barils par jour ses objectifs de production pour septembre. Cette décision achève le retour progressif de 1,65 million de barils par jour de réductions volontaires mises en place en 2023. Environ 2 millions de barils par jour de réductions collectives plus anciennes doivent cependant rester en vigueur jusqu’à la fin de l’année.
Sur le papier, cette hausse devrait détendre les prix. Dans les faits, son effet immédiat reste faible. Plusieurs pays du groupe ne sont pas en mesure de produire ou d’exporter les volumes autorisés. Les perturbations à Ormuz, les risques dans la mer Rouge et les attaques autour de Bab el-Mandeb empêchent une partie du pétrole supplémentaire d’atteindre le marché.
En juillet, les producteurs avaient déjà décidé de relever leurs quotas de 188.000 barils par jour pour le mois d’août. Depuis avril, la hausse cumulée des objectifs approchait 800.000 barils par jour. Pourtant, la guerre a régulièrement retardé la remise sur le marché de ces volumes.
L’OPEP+ peut donc annoncer davantage de pétrole, mais elle ne peut pas garantir que les navires traverseront les zones de conflit. C’est là que réside le changement majeur : le marché ne se demande plus seulement combien de barils peuvent être produits. Il cherche surtout à savoir combien peuvent effectivement être transportés.
La volatilité géopolitique a également rendu les prévisions extrêmement fragiles. En mai, l’EIA estimait que le recul des stocks mondiaux pourrait atteindre 8,5 millions de barils par jour au deuxième trimestre, ce qui devait maintenir le Brent autour de 106 dollars en mai et juin. Un mois plus tard, elle anticipait encore un Brent moyen de 105 dollars pour juin et juillet.
Début juillet, après une reprise partielle des flux et une augmentation de l’offre, l’agence a abaissé sa prévision à 74 dollars pour le troisième trimestre, soit 27 dollars de moins que dans sa projection précédente. Le Brent avait atteint en moyenne 85 dollars en juin, contre un pic mensuel supérieur à 100 dollars au printemps.
Cette révision spectaculaire en l’espace de quelques semaines illustre la difficulté des modèles traditionnels à intégrer les changements rapides du conflit. Une trêve, une attaque contre un terminal, une nouvelle sanction ou un incident maritime peuvent invalider instantanément les scénarios établis.
L’EIA estime désormais que les stocks mondiaux ont diminué de 5,1 millions de barils par jour au deuxième trimestre et devraient encore baisser de 2,2 millions au troisième trimestre. Elle prévoit ensuite un retour à une situation d’excédent, avec une hausse des stocks de 2,7 millions de barils par jour au quatrième trimestre et de 5 millions de barils par jour en 2027. Cette trajectoire suppose toutefois une normalisation progressive de la production et des routes commerciales.
La crise n’a pas seulement réduit l’offre. Elle a également commencé à affaiblir la demande.
La hausse des carburants, les difficultés d’approvisionnement et les mesures prises par plusieurs gouvernements ont réduit la consommation, particulièrement en Asie. L’EIA prévoit désormais une baisse moyenne de la demande mondiale de 1,2 million de barils par jour en 2026, dont 800.000 barils dans les économies non membres de l’OCDE. Elle table ensuite sur un rebond de 2 millions de barils par jour en 2027, à condition que les prix et les approvisionnements se normalisent.
Les conséquences dépassent le pétrole brut. ExxonMobil et Chevron ont averti que les disponibilités mondiales de diesel et d’autres produits raffinés resteraient tendues au second semestre, avec un risque de prix durablement élevés tant que la guerre perturbera les installations et les routes énergétiques.
Le gaz naturel liquéfié est également concerné. Environ 20% du commerce mondial de GNL transitait par le détroit d’Ormuz en 2025. Toute nouvelle fermeture prolongée menacerait donc simultanément les marchés du pétrole, du gaz, de l’électricité et des engrais.
La guerre entre les États-Unis et l’Iran a installé une mécanique désormais visible. Lorsqu’une escalade militaire menace Ormuz ou les infrastructures du Golfe, les prix montent. Lorsqu’une pause ou une négociation est annoncée, ils baissent. Cette alternance peut provoquer des mouvements de plusieurs dollars en quelques heures.
Le 23 juillet, l’intensification des attaques et les risques liés aux opérations des Houthis avaient propulsé le Brent au-dessus de 100 dollars. Le 26 juillet, une suspension des frappes américaines avait entraîné un recul de plus de 5%. Le 29 juillet, une nouvelle escalade avait provoqué une hausse de 7%. Enfin, le 3 août, l’annonce d’une nouvelle pause américaine a fait chuter les cours de près de 6%.
Cette succession de mouvements démontre que le véritable indicateur avancé du marché n’est plus uniquement le niveau des stocks américains ou le calendrier des réunions de l’OPEP+. Il faut désormais surveiller les déclarations de Washington, les réponses de Téhéran et l’état du trafic maritime dans le Golfe.
Une paix véritable pourrait provoquer une remise rapide sur le marché des volumes bloqués, réduire les coûts de transport et effacer une partie de la prime de risque. À l’inverse, une nouvelle escalade contre les infrastructures pétrolières ou les navires pourrait ramener les cours vers les sommets observés au printemps.
Entre les deux se dessine le scénario le plus probable : un conflit intermittent, alternant frappes limitées, négociations, menaces et cessez-le-feu fragiles. Plusieurs analystes estiment que cette situation pourrait installer un « nouveau normal » dans le détroit d’Ormuz, où la circulation serait maintenue mais resterait dépendante des rapports de force entre Washington et Téhéran.
Les États-Unis ne sont donc pas devenus officiellement le nouveau régulateur du pétrole. Mais les décisions militaires, diplomatiques et économiques prises par l'administration de Donald Trump influencent désormais les marchés avec une rapidité que même l'OPEP+ peine à égaler.
Homme d'affaires avant d'entrer en politique, Donald Trump revendique une approche transactionnelle des relations internationales, où les rapports de force économiques occupent une place centrale. Plusieurs analystes estiment que sa stratégie dépasse la seule gestion du conflit avec l'Iran et s'inscrit dans une vision plus large visant à préserver l'influence stratégique des États-Unis sur les grandes routes énergétiques, les chaînes d'approvisionnement et l'équilibre des marchés mondiaux. Cette lecture reste toutefois un sujet de débat parmi les experts.
La guerre n'a pas remplacé les fondamentaux économiques. Elle les domine temporairement. L'offre, la demande et les stocks continuent de déterminer les prix, mais ces variables sont désormais fortement influencées par les décisions de Washington, les réactions de Téhéran et l'évolution de la situation dans le Golfe.