Guerre en Iran : «Cette crise est d’abord une confrontation d’influence régionale»

Guerre en Iran : «Cette crise est d’abord une confrontation d’influence régionale»

L’escalade militaire entre l’Iran, les États-Unis et Israël ravive les tensions au Moyen-Orient et fait craindre un nouvel épisode d’instabilité régionale aux répercussions mondiales. Derrière la confrontation militaire se jouent en réalité des rivalités d’influence régionales et des enjeux nucléaires majeurs qui dépassent le cadre du conflit. Entretien avec Me Abdelhakim El Kadiri Boutchich, juge près la Cour internationale de résolution des différends (Incodir) à Londres et consultant international auprès de l'Ordre mondial des experts internationaux à Genève.

 

Propos recueillis par Ibtissam Z.

Finances News Hebdo : Comment analysez-vous l’escalade militaire actuelle entre l’Iran, les États-Unis et Israël, et dans quelle mesure cette confrontation traduitelle une nouvelle transformation de l’équilibre stratégique au Moyen-Orient ?

Me Abdelhakim El Kadiri Boutchich : Ce qui se déroule actuellement dépasse une simple montée de tension militaire entre trois acteurs majeurs. Nous sommes face à une séquence où plusieurs logiques stratégiques s’entrecroisent dans un espace régional déjà fragilisé par des accumulations de crises non résolues. L’Iran cherche à préserver une profondeur stratégique qu’il considère essentielle à sa sécurité et à son influence régionale. Israël agit selon une logique constante de prévention sécuritaire, fondée sur l’idée qu’une menace potentielle doit être contenue avant qu’elle ne modifie durablement l’équilibre stratégique. Quant aux États-Unis, leur présence reste structurée par une double logique, à savoir préserver leurs alliances régionales tout en évitant une implication directe incontrôlée. Ce qui marque un tournant, c’est que cette confrontation intervient dans un contexte où les marges de stabilité sont devenues plus étroites qu’auparavant. Chaque action militaire ou démonstration de force produit immédiatement des lectures politiques dans l’ensemble de la région. Autrement dit, nous sommes passés d’un équilibre fondé sur des mécanismes de stabilisation relative à une phase où la stabilité repose essentiellement sur la gestion permanente de tensions maîtrisées.

 

F. N. H. : Quels sont les principaux enjeux géopolitiques qui se jouent derrière ce conflit ?

Me A.E.K.B. : Au fond, cette crise est d’abord une confrontation d’influence régionale. L’Iran défend une architecture stratégique construite progressivement à travers plusieurs espaces régionaux. Cette architecture lui permet de maintenir une capacité d’influence politique et sécuritaire au-delà de ses frontières immédiates. Israël considère que cette progression modifie directement son environnement stratégique et renforce des risques qu’il estime ne pas pouvoir laisser évoluer librement. Les États-Unis, eux, cherchent à maintenir un équilibre compatible avec leurs intérêts sécuritaires, énergétiques et diplomatiques. Mais ce qui est particulièrement important, c’est que plusieurs puissances régionales observent également cette crise comme un moment de repositionnement. Certaines cherchent à éviter un débordement incontrôlé, d’autres à préserver leurs marges de négociation futures. Derrière le visible militaire, se joue une question plus profonde, celle de la future hiérarchie régionale.

 

F. N. H. : Cette escalade pourraittelle entraîner un élargissement du conflit audelà des frontières iraniennes, et quels risques voyezvous pour la stabilité du MoyenOrient ainsi que pour l’ensemble de la région MENA ?

Me A.E.K.B. : Le risque existe toujours lorsqu’une crise s’installe dans une région aussi sensible. Le Moyen-Orient fonctionne selon des équilibres particulièrement réactifs; une tension prolongée produit rarement des effets strictement limités à son foyer initial. Même en l’absence d’une extension militaire directe, l’instabilité peut se diffuser par d’autres canaux, à savoir tensions maritimes, crispations diplomatiques, perturbations économiques ou activation indirecte de zones périphériques. Le danger principal réside souvent moins dans une guerre générale immédiate que dans l’accumulation progressive d’incertitudes qui fragilise l’environnement régional. Pour la région MENA, cela signifie une hausse de prudence des investisseurs, un ralentissement de certains projets et une tension accrue sur plusieurs équilibres politiques.

 

F. N. H. : Le programme nucléaire iranien constituet-il aujourd’hui le principal point de bascule stratégique de cette confrontation, au regard des équilibres sécuritaires régionaux et internationaux ?

Me A.E.K.B. : Le nucléaire concentre aujourd’hui plusieurs dimensions stratégiques majeures à la fois, ce qui explique qu’il demeure au cœur de la confrontation. Pour Israël, il s’agit d’une question de sécurité directe, car toute progression nucléaire iranienne est perçue comme une modification potentielle de l’équilibre de dissuasion régional. Pour les États-Unis, l’enjeu dépasse le seul cadre régional; il touche en effet à la crédibilité du système international de nonprolifération et à la capacité de préserver un cadre diplomatique encore opérant. Pour l’Iran, le nucléaire représente non seulement un levier de souveraineté, mais aussi un instrument de négociation stratégique face aux pressions extérieures. Ce qui rend ce dossier particulièrement sensible, c’est qu’il dépasse la seule dimension technique; il devient un facteur central de positionnement géopolitique où chaque évolution produit immédiatement des lectures militaires, diplomatiques et économiques. Derrière le nucléaire, se joue aussi la question de savoir jusqu’où les équilibres régionaux peuvent rester maîtrisés.

 

F. N. H. : Peut-on considérer que l’enjeu nucléaire dépasse désormais le seul cadre iranien pour devenir une question globale de sécurité internationale ?

Me A.E.K.B. : La question nucléaire iranienne ne relève plus uniquement d’un débat régional. Elle touche aujourd’hui à plusieurs équilibres fondamentaux du système international, comme la crédibilité des mécanismes de nonprolifération, la solidité des cadres diplomatiques de contrôle et la capacité réelle des grandes puissances à gérer durablement des tensions nucléaires sans provoquer de rupture. Chaque évolution sur ce dossier est observée bien au-delà du Moyen-Orient. Une mauvaise gestion de ce dossier pourrait fragiliser certains équilibres de sécurité internationale.

 

F. N. H. : Face à ces tensions, la question pétrolière peut-elle redevenir l’élément central de la crise, en particulier si les tensions affectent durablement les routes maritimes sensibles comme le détroit d’Ormuz ?

Me A.E.K.B. : Tout à fait, parce que la dimension pétrolière reste l’un des premiers mécanismes de transmission mondiale d’une crise moyen-orientale. Le détroit d’Ormuz conserve une importance stratégique exceptionnelle. Une part essentielle du pétrole mondial ainsi qu’une quantité importante de gaz naturel liquéfié transitent quotidiennement par cet espace maritime. Une perturbation, même limitée, suffit à provoquer une hausse rapide des prix, à accroître les coûts d’assurance maritime et à introduire une volatilité immédiate sur plusieurs marchés. Une crise pétrolière agit donc comme un multiplicateur économique global.

 

F. N. H. : Sur le plan économique mondial, quelles pourraient être les conséquences concrètes de cette crise, notamment sur les marchés de l’énergie ?

Me A.E.K.B. : L’économie mondiale reste extrêmement sensible à ce type de tension, car le MoyenOrient demeure un centre stratégique pour l’énergie et plusieurs flux commerciaux internationaux. Le premier effet apparaît immédiatement sur les marchés pétroliers, où toute tension géopolitique se traduit par une prime d’incertitude. Mais rapidement, d’autres mécanismes apparaissent tels que la hausse des coûts logistiques, le renchérissement des assurances maritimes et le ralentissement de certains flux commerciaux. Les chaînes d’approvisionnement mondiales deviennent alors encore plus vulnérables.

 

F. N. H. : Assiste-t-on aujourd’hui à une recomposition progressive des alliances internationales autour de ce conflit, et quelles stratégies les grandes puissances pourraient-elles adopter pour en contenir les effets ?

Me A.E.K.B. : Nous observons plutôt des ajustements progressifs que de véritables ruptures dans les alliances internationales. Les grandes puissances restent extrêmement prudentes, car chacune mesure qu’une implication excessive pourrait rapidement rendre la crise plus difficile à contenir. Les États-Unis maintiennent une posture de soutien stratégique destinée à préserver leurs équilibres régionaux sans ouvrir un engagement direct plus large. La Russie et la Chine, de leur côté, observent avec attention l’évolution du rapport de forces, chacune selon ses propres intérêts géopolitiques et énergétiques. Les puissances européennes privilégient surtout une logique de limitation des débordements, conscientes des conséquences immédiates qu’une aggravation du conflit pourrait produire sur les marchés et sur leur sécurité énergétique. Dans ce type de crise, la retenue devient parfois une forme de puissance, car préserver la capacité d’influence sans provoquer de rupture majeure devient l’objectif principal.

 

F. N. H. : Dans un contexte mondial marqué par de fortes tensions géopolitiques, quelles pourraient être les répercussions potentielles pour le Maroc ?

Me A.E.K.B. : Pour le Maroc, les effets seraient indirects, mais ils peuvent devenir significatifs si la crise se prolonge. Le Royaume est aujourd’hui inséré dans plusieurs circuits internationaux, à savoir commerce extérieur, logistique portuaire, industrie exportatrice et approvisionnement énergétique. La première zone de sensibilité reste énergétique, car toute hausse prolongée des prix du pétrole agit non seulement sur les coûts d’importation, mais aussi sur plusieurs équilibres productifs internes. Même si le Maroc a considérablement renforcé ses capacités dans les énergies renouvelables, la dépendance partielle aux fluctuations internationales demeure un facteur de vigilance. Sur le plan économique, les coûts logistiques mondiaux peuvent également affecter certaines chaînes industrielles et ralentir certains flux commerciaux. Mais diplomatiquement, le Maroc conserve un avantage important, sa stabilité institutionnelle et la continuité de sa diplomatie renforcent sa crédibilité dans les périodes d’incertitude. Dans ce type de contexte, la stabilité devient aussi un facteur d’attractivité économique.

 

F. N. H. : Cette crise peutelle créer, paradoxalement, certaines opportunités économiques pour le Maroc, notamment à travers un redéploiement de capitaux et des relocalisations industrielles ?

Me A.E.K.B. : Effectivement, parce qu’historiquement, toute crise géopolitique majeure produit aussi des mouvements de réallocation économique. Lorsque l’incertitude augmente dans certaines régions, les capitaux et les opérateurs industriels recherchent des espaces offrant davantage de stabilité, de visibilité réglementaire et de sécurité logistique. Le Maroc dispose précisément de plusieurs atouts dans cette configuration, notamment la proximité européenne, profondeur africaine, infrastructures portuaires performantes, connectivité logistique et stabilité institutionnelle. Certaines entreprises internationales peuvent ainsi reconsidérer leurs circuits d’implantation ou leurs chaînes d’approvisionnement. Le Maroc peut alors apparaître comme un espace de continuité économique et industrielle. Mais cette opportunité dépend d’une condition sine qua non  : celle de maintenir un climat de confiance et une grande lisibilité économique.

 

F. N. H. : Quelles stratégies concrètes pourraient adopter le Maroc et les pays de la région pour protéger leurs intérêts économiques et sécuritaires face à cette instabilité au Moyen-Orient ?

Me A.E.K.B. : La première réponse reste l’anticipation structurée. Cela suppose un renforcement des stocks stratégiques, une diversification continue des sources d’approvisionnement et une sécurisation des corridors logistiques. Mais la réponse la plus durable reste intérieure, avec une économie productive, une gouvernance lisible et une capacité institutionnelle rapide d’adaptation. Pour le Maroc, cela implique également de poursuivre l’effort de souveraineté énergétique, de protéger les infrastructures critiques et de maintenir une vigilance permanente sur les secteurs les plus exposés. Dans un environnement instable, la rapidité de réaction devient elle-même un facteur de sécurité. Aujourd’hui, la résilience économique n’est plus simplement une question de gestion; elle devient une composante directe de souveraineté stratégique. 

 

 

 

 

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