Alors que les cours du pétrole s’envolent, les interrogations se multiplient sur la capacité du Maroc à sécuriser ses approvisionnements et à maîtriser les prix. Houcine El Yamani, secrétaire général du Syndicat national du pétrole et du gaz, affilié à la Confédération démocratique du travail (CDT), décrypte les fragilités du système actuel.
Propos recueillis par C. Jaidani
Finances News Hebdo : Quel est votre avis sur le marché des carburants au Maroc. Y a-t-il des incertitudes sur les stocks ?
Houcine El Yamani : Les données sur les stocks des carburants sont détenues exclusivement par l’Etat. Ces stocks sont disponibles chez les distributeurs. La dernière déclaration de la ministre de la Transition énergétique et du Développement durable révèle qu’il existe 617.000 tonnes, ce qui assure une consommation de plus d’un mois. Par définition, un stock est celui qui peut être exploitable immédiatement, alors que le stock cité par le département de tutelle prend en compte les chargements des bateaux en instance de livraison aux ports marocains. Selon la loi, le stock légal doit comprendre l’équivalent d’une consommation d’au moins 60 jours, conformément aux recommandations de l’Agence internationale de l’énergie (AIE).
F. N. H. : Les équipements existants actuellement sont-ils suffisants pour assurer le stock légal ?
H. E. Y. : Avant, la tutelle affirmait que la capacité de stockage du Maroc, sans celle de la Samir, était de 1,5 million de tonnes, soit l’équivalent d’une consommation de 45 jours. Le Maroc consomme un million de tonnes de produits pétroliers par mois, tous produits confondus. Il faut faire la distinction entre la capacité de stockage qui est de 1,5 million de tonnes et les réserves existantes réellement que la ministre de la Transition énergétique a évoquées. Cela crée un amalgame chez l’opinion publique.
F. N. H. : Pourquoi n’utilise-t-on pas les moyens de stockage de la Samir ?
H. E. Y. : Il y a une absence de volonté politique. Mais posons la question autrement : pourquoi la Samir n’est-elle pas encore opérationnelle ? Quand elle l’était, cette raffinerie traitait au moins 1,5 million de barils, soit une capacité de stockage équivalent à 60 jours de consommation. Elle permettait d’atténuer l’impact des chocs pétroliers. Actuellement, la tonne de gasoil est fixée à 1.300 DH. Le Maroc perd 3 DH par litre à cause du coût du raffinage. Rares sont les pays dans le monde qui n’ont pas de raffinerie, car cela fait partie de la souveraineté énergétique. Nous étions dès le départ contre la privatisation de la Samir, car c’était une erreur stratégique. Actuellement, les Marocains paient le prix fort par rapport à cette décision.
F. N. H. : Pourquoi les prix domestiques des carburants ne suivent pas automatiquement l’évolution des cours du brut à l’international comme dans d’autres pays ?
H. E. Y. : Quand le gouvernement Benkirane a pris la décision de libéraliser les prix des hydrocarbures, il a donné le droit aux distributeurs de vendre et de fixer les prix des produits indépendamment du marché international. Au Maroc, nous avons encore des pratiques anticoncurrentielles en ce qui concerne les prix. Par exemple, on modifie les prix toutes les quinzaines, alors qu’à l’étranger cela se fait chaque jour et ils sont indexés au marché international. Quand il y a une baisse des cours, les distributeurs prennent le temps d’écouler leurs stocks sous prétexte qu’ils ont acheté au prix fort leurs produits, avant de répercuter cette baisse sur les prix domestiques. Mais quand il y a une augmentation des cours du brut, ils ne sont pas inquiétés, puisque leur marge est fixée à l’avance et ils anticipent cette hausse en fixant des prix ajustés à leur juste valeur. Au début de la guerre au Moyen-Orient (28 février), le prix de la tonne de gasoil était de 720 dollars, mais le 12 ou 13 mars, la tonne s’échangeait à 1.300 dollars. Normalement, celui qui a acheté au début du conflit doit vendre 3 DH/ litre moins cher. Mais cela ne s’est pas fait. Avec l’augmentation des cours du brut, le prix du gasoil pourrait évoluer dans une fourchette de 16 à 18 DH/litre au mois d’avril. On se pose la question de savoir si le consommateur marocain sera capable de supporter ce prix.
F. N. H. : Quels sont les leviers à activer pour contenir la hausse des carburants ?
H. E. Y. : Plusieurs options existent pour contenir la hausse des prix des carburants. Il faut juste s’inspirer des autres pays. Certains ont serré la marge des distributeurs. Pour notre part, nous avons proposé de revoir à la baisse la fiscalité des produits pétroliers comme l’ont fait plusieurs pays, à l’image de l’Espagne. Le ministère des Finances a refusé catégoriquement cette option car elle impacte les ressources de l’Etat.