En près de trois décennies, le Maroc a profondément transformé son tissu industriel. Portée par des investissements structurants et l’essor de filières stratégiques, cette dynamique a hissé le Royaume parmi les principales plateformes industrielles du continent. Entretien avec Khalid Kabbadj, économiste et expert en investissement et en gestion de patrimoine.
Propos recueillis par Ibtissam Z.
Finances News Hebdo : À l'occasion de la Fête du Trône marquant les 27 ans de règne du Roi Mohammed VI, quel regard portez-vous sur la transformation industrielle du Maroc ?
Khalid Kabbadj : La transformation industrielle du Maroc constitue, sans conteste, l'une des réalisations majeures du Royaume au cours des vingt-sept dernières années. Sous la Vision éclairée de Sa Majesté le Roi Mohammed VI, le Maroc a progressivement quitté le statut d'économie essentiellement fondée sur l'agriculture, le tourisme et les services pour devenir une plateforme industrielle compétitive, reconnue aussi bien en Afrique qu'au niveau international. Cette mutation n'est pas le fruit du hasard. Elle repose sur une stratégie de long terme fondée sur la stabilité institutionnelle, une gouvernance économique cohérente, des investissements massifs dans les infrastructures et une politique industrielle structurée autour de métiers mondiaux capables d'attirer les investisseurs internationaux.
Les différentes stratégies industrielles mises en œuvre depuis le début des années 2000 ont profondément transformé le paysage économique national. Les plans d'accélération industrielle ont permis l'émergence d'écosystèmes performants favorisant l'intégration entre grands groupes internationaux, PME marocaines et sous-traitants locaux. Parallèlement, le Royaume s'est doté d'infrastructures de classe mondiale à l’image du port Tanger Med, l'un des plus performants de la Méditerranée et de l'Afrique, un réseau autoroutier moderne, une extension rapide du réseau ferroviaire avec la première ligne à grande vitesse du continent africain, ainsi que des plateformes logistiques et industrielles intégrées. Cette transformation traduit surtout une vision stratégique consistant à positionner le Maroc comme un partenaire fiable des grandes chaînes de valeur mondiales, tout en renforçant progressivement son autonomie industrielle. Cette capacité d'anticipation explique aujourd'hui pourquoi le Royaume est considéré comme un acteur industriel crédible auprès des investisseurs internationaux.
F. N. H. : Quels choix stratégiques ont permis au Maroc de bâtir un écosystème industriel aussi diversifié ?
Kh. K. : Plusieurs choix stratégiques expliquent cette réussite. Le premier réside dans la stabilité politique et institutionnelle du Royaume. Dans un environnement international marqué par de nombreuses incertitudes, le Maroc offre aux investisseurs un cadre juridique stable, une vision économique lisible et une continuité des politiques publiques. Le deuxième point concerne l'ouverture internationale. Le Royaume dispose d'un réseau particulièrement dense d'accords de libreéchange permettant d'accéder à un marché de plus d'un milliard de consommateurs. Cette ouverture constitue un avantage compétitif majeur pour les industriels installés au Maroc. Troisièmement, le développement d'infrastructures logistiques de très haut niveau a profondément modifié l'attractivité du territoire. Tanger Med représente aujourd'hui un véritable hub reliant l'Europe, l'Afrique, l'Amérique et le Moyen-Orient. Le quatrième pilier est la politique des écosystèmes industriels. Au lieu de favoriser des implantations isolées, le Maroc a construit de véritables chaînes de valeur intégrées réunissant industriels, équipementiers, centres de formation, universités et fournisseurs locaux. En effet, le Royaume a fortement investi dans le capital humain à travers les Instituts de formation aux métiers de l'industrie, les partenariats avec les universités ainsi que le développement des compétences techniques répondant directement aux besoins des entreprises. Cette combinaison entre infrastructures, formation, stabilité, ouverture internationale et vision industrielle constitue aujourd'hui l'un des principaux facteurs différenciants du modèle marocain.
F. N. H. : L'automobile, l'aéronautique, les phosphates ou encore les énergies renouvelables figurent parmi les moteurs de cette dynamique. Quels secteurs ont le plus contribué à cette réussite ?
Kh. K. : L'industrie automobile demeure incontestablement le symbole de cette réussite. En moins de deux décennies, le Maroc est devenu le premier constructeur automobile du continent africain et une plateforme d'exportation majeure vers l'Europe. La présence de grands groupes internationaux a favorisé l'émergence d'un tissu dense d'équipementiers couvrant pratiquement l'ensemble de la chaîne de valeur. L'aéronautique représente un second succès remarquable. Le Royaume accueille désormais plusieurs centaines d'entreprises opérant dans la fabrication de composants, le câblage, l'usinage de précision, la maintenance ou les matériaux composites. La qualité des compétences marocaines est aujourd'hui largement reconnue par les grands donneurs d'ordre internationaux. Le secteur des phosphates constitue également un pilier stratégique. Grâce aux investissements réalisés dans la transformation industrielle, le Maroc est progressivement passé d'une logique d'exportation de matière première à une logique de création de valeur via les engrais, les fertilisants spécialisés et les solutions destinées à la sécurité alimentaire mondiale. Les énergies renouvelables illustrent également la capacité du Royaume à anticiper les mutations économiques mondiales. Les investissements dans le solaire, l'éolien et, désormais, l'hydrogène vert renforcent progressivement la compétitivité énergétique du pays tout en préparant l'industrie marocaine aux exigences environnementales des marchés internationaux. À ces secteurs s'ajoutent aujourd'hui la chimie, la plasturgie, le textile technique, l'agroalimentaire, l'électronique, l'offshoring industriel ainsi que les industries liées aux technologies de demain.
F. N. H. : Peut-on aujourd'hui considérer le Maroc comme une véritable puissance industrielle à l'échelle africaine ?
Kh. K. : Oui, le Maroc peut désormais être considéré comme l'une des principales puissances industrielles du continent. De ce fait, le Royaume a bâti l’une des bases industrielles les plus solides d’Afrique. Cette position repose sur plusieurs indicateurs objectifs, à savoir la diversification des exportations, la sophistication croissante des produits fabriqués, l'intégration aux chaînes de valeur mondiales, la qualité des infrastructures, l'attractivité pour les investissements directs étrangers ainsi que la montée en gamme des compétences nationales. Contrairement à de nombreux pays producteurs de matières premières, le Maroc a construit une base industrielle diversifiée capable de créer davantage de valeur ajoutée. Cette évolution constitue un facteur essentiel de résilience économique. Le Royaume joue également un rôle croissant dans la coopération sud-sud. De nombreuses entreprises marocaines accompagnent aujourd'hui le développement industriel de plusieurs pays africains dans les domaines bancaire, énergétique, logistique, des télécommunications, du BTP ou encore des engrais. Pour autant, la notion de puissance industrielle ne doit pas conduire à l'autosatisfaction. La concurrence internationale s'intensifie rapidement, notamment avec les nouvelles politiques industrielles menées par les États-Unis, l'Union européenne, la Chine ou encore plusieurs économies asiatiques. Le Maroc devra donc poursuivre ses efforts afin de conserver son avantage compétitif.
F. N. H. : L'industrie marocaine est-elle suffisamment intégrée localement ou reste-t-elle encore trop dépendante des importations et des chaînes de valeur internationales ?
Kh. K. : Le Maroc a réalisé des progrès très significatifs en matière d'intégration industrielle, mais des marges d'amélioration subsistent. Les filières automobile et aéronautique ont considérablement développé leurs réseaux de fournisseurs nationaux, permettant une montée progressive du contenu local. Cette évolution contribue à renforcer la création de valeur au sein du Royaume et à améliorer la résilience des chaînes d'approvisionnement. Néanmoins, certaines industries restent tributaires d'importations de composants électroniques, de machines, de technologies avancées ou de matières premières spécifiques. Cette dépendance est d'ailleurs partagée par la majorité des économies industrialisées dans un contexte de mondialisation des chaînes de valeur. L'objectif ne doit donc pas être l'autarcie industrielle, qui serait économiquement inefficace, mais une souveraineté intelligente. Celle-ci consiste à sécuriser les approvisionnements stratégiques, développer les capacités nationales dans les secteurs critiques, renforcer la production locale lorsque cela est économiquement pertinent et diversifier les partenaires commerciaux. À terme, le véritable enjeu sera de faire évoluer le Maroc d'une plateforme industrielle performante vers une économie davantage créatrice de technologies, de propriété intellectuelle et d'innovation. C'est cette montée en gamme qui permettra au Royaume de consolider durablement son rang parmi les grandes économies industrielles du continent africain et de renforcer son rayonnement international.
F. N. H. : Quels sont les principaux défis que le Royaume doit encore relever pour renforcer sa souveraineté industrielle et gagner en compétitivité ?
Kh. K. : Le premier défi consiste à augmenter le taux d'intégration locale de nombreuses filières industrielles. Si les progrès sont significatifs, certaines industries demeurent encore fortement dépendantes des importations de composants, de matières intermédiaires ou de certaines technologies. Le deuxième concerne l'innovation. Le Maroc devra accroître ses investissements dans la recherche, le développement, les brevets, l'intelligence artificielle, la robotique et les industries de haute technologie afin de progresser vers une industrie davantage fondée sur la connaissance. Le troisième défi concerne les compétences. Les transformations technologiques nécessitent des profils de plus en plus qualifiés. Le renforcement des formations scientifiques, techniques et numériques constitue un levier majeur de compétitivité. La souveraineté énergétique représente également un enjeu stratégique. Les investissements dans les énergies renouvelables, le stockage, les réseaux intelligents et l'hydrogène vert permettront de sécuriser durablement les coûts énergétiques de l'industrie. Et bien évidemment, les PME devront bénéficier d'un accompagnement renforcé afin de mieux s'intégrer aux grandes chaînes industrielles, d'améliorer leur productivité, leur digitalisation et leur capacité d'exportation.
F. N. H. : Comment le Maroc peut-il tirer parti de la Zlecaf et de la Coupe du monde 2030 pour accélérer son développement industriel ?
Kh. K. : Ces deux opportunités peuvent constituer un formidable accélérateur de croissance. La Zone de libre-échange continentale africaine ouvre progressivement l'accès au plus vaste marché intégré du continent. Grâce à sa proximité géographique avec l'Europe, à ses infrastructures logistiques et à son expertise industrielle, le Maroc peut devenir une plateforme de production destinée à servir simultanément les marchés africains, européens et atlantiques. Les entreprises marocaines disposent déjà d'une forte présence en Afrique dans plusieurs secteurs stratégiques. La Zlecaf permettra d'approfondir cette dynamique en facilitant les échanges commerciaux, les investissements industriels et les partenariats régionaux. La Coupe du monde 2030 représente, quant à elle, bien davantage qu'un événement sportif. Elle constitue une formidable opportunité d'accélérer les investissements dans les infrastructures, les transports, l'hôtellerie, les équipements urbains, les technologies numériques, la sécurité, la construction durable et les industries culturelles. Cet événement mondial peut également renforcer la notoriété internationale du label «Made in Morocco» en démontrant la capacité du Royaume à organiser des projets complexes répondant aux meilleurs standards internationaux. L'enjeu sera de transformer cet événement ponctuel en héritage économique durable générateur d'investissements, d'emplois qualifiés et d'innovation.