Porté par un effort public massif de près de 1.600 milliards de dirhams sur cinq ans, le Maroc a enclenché une transformation profonde de son économie. Si l’investissement privé progresse, l’enjeu reste désormais son changement d’échelle.
Par J. M.
Le Maroc s’est engagé ces dernières années dans une dynamique soutenue de projets structurants visant à transformer en profondeur son économie. Portée majoritairement par le secteur public, qui concentre encore près des deux tiers de l’effort d’investissement national, cette stratégie est appelée à évoluer. Le Nouveau modèle de développement fixe, en effet, à l’horizon 2035, un objectif ambitieux de rééquilibrage au profit de l’investissement privé, appelé à représenter les deux tiers du total.
C’est dans ce contexte de transition et de redéfinition des rôles entre secteurs public et privé que La Vie éco a organisé, jeudi 12 février, une conférence-débat autour du thème «Investissement public: levier de la dynamique privée», réunissant décideurs, acteurs institutionnels et opérateurs économiques. Pour Nadia Fettah, ministre de l’Économie et des Finances, la trajectoire engagée par le Maroc en matière d’investissement public s’inscrit dans le temps long et répond à une logique de transformation structurelle.
Depuis cinq ans, l’État a mobilisé près de 1.600 milliards de dirhams d’investissements publics, avec des taux d’exécution globalement satisfaisants. Ces montants ont irrigué l’ensemble du territoire et ciblé en priorité les services au citoyen, notamment la santé, les infrastructures hospitalières, l’eau et les grands projets structurants. La question hydrique illustre, selon la ministre, la portée stratégique de ces choix.
Quelque 140 milliards de dirhams ont été consacrés aux barrages et aux infrastructures associées. «La problématique de l’eau a demandé beaucoup d’efforts pour devenir véritablement une best case», a-t-elle souligné, insistant sur le caractère stratégique et anticipatif de ces choix. Mais au-delà des chiffres, l’enjeu était de comprendre comment l’effort public peut accompagner, voire déclencher l’initiative privée dans un contexte de redéfinition progressive des rôles entre l’État et les entreprises.
De «bonnes ondes» pour le secteur privé. Pour la vice-présidente de la Confédération générale des entreprises du Maroc (CGEM), Saadia Slaoui Bennani, «les investissements publics ont généré de bonnes ondes et des effets d’entraînement sur le privé». L’investissement privé est en effet passé de 100 à 120 milliards de dirhams entre 2022 et 2024, avec l'objectif d’atteindre 550 milliards fin 2026. Certains projets donnent déjà un aperçu de cette montée en puissance graduelle. Tanger Med constitue l’exemple le plus emblématique.
Sur un investissement global de 150 milliards de dirhams, un tiers provient de l’État et deux tiers du secteur privé. Le projet a permis la création de près de 140.000 emplois et l’aménagement de 3.000 hectares de zones industrielles. Nador West Med suit une logique comparable, avec un investissement de 50 milliards de dirhams, répartis entre 30 milliards publics et 20 milliards privés. Pour autant, souligne Nadia Fettah, la structure 1/3 public - 2/3 privé ne se vérifiera pas dans tous les secteurs ni dans tous les territoires, car les 2 approches de l'investissement ne reposent pas sur les mêmes objectifs, l'État ayant parfois un objectif plus sociétal que capitalistique.
En cela, si les investissements publics ont crû plus rapidement que ceux du privé ces dernières années, ils ont néanmoins contribué à restaurer un climat de confiance, facteur clé pour déclencher l’initiative privée, fait savoir Bennani, soulignant au passage que la Chine est devenue le premier investisseur étranger au Maroc. Un autre enjeu soulevé lors du débat concerne la disponibilité des données. La vice-présidente de la CGEM évoque un manque d’indicateurs consolidés pour mesurer précisément l’évolution respective des investissements publics et privés. Dans ce cadre, un Observatoire de l’investissement est en cours de mise en place afin de renforcer la lisibilité et la transparence.
Quid du financement ?
Les financements innovants prennent de l’ampleur. Le Fonds Mohammed VI pour l’investissement et les véhicules qui y sont adossés ouvrent de nouvelles perspectives pour les entreprises. Leur appropriation reste toutefois progressive et suppose un effort soutenu de pédagogie financière. «L’adhésion ne se fera pas du jour au lendemain», prévient Bennani. Pour sa part, Nadia Fettah met en avant la solidité du modèle marocain.
L’investissement public repose sur son caractère productif et «génère, depuis deux ans, une croissance avoisinant les 5% par an». Son financement provient à hauteur de 75% du marché domestique, le reste étant mobilisé de manière ponctuelle sur les marchés internationaux. La discipline budgétaire et la rigueur macroéconomique constituent, selon elle, les piliers de la soutenabilité de cette stratégie.
Les marchés financiers sont également appelés à jouer un rôle plus structurant. Brahim Benjelloun-Touimi, président du Conseil d’administration de la Bourse de Casablanca, souligne que ces nouveaux véhicules de financement représentent «un saut qualitatif» pour combler certaines lacunes, notamment en ce qui concerne le financement des startups. Il plaide ainsi pour un développement plus poussé du marché financier afin de permettre aux entreprises de mieux gérer leurs risques liés aux taux d’intérêt, au change ou aux matières premières.
Au terme des échanges, un consensus s’est dégagé : l’impact de l’investissement public est réel et perceptible. Mais son efficacité maximale dépendra de la capacité du secteur privé à s’approprier les outils mis à sa disposition et à investir à son tour. L’enjeu dépasse la simple mobilisation de capitaux. Il s’agit d’orchestrer une transformation structurelle où l’État ne se contente plus d’investir, mais agit comme catalyseur, instaurant la confiance et structurant l’écosystème nécessaire à l’initiative privée.
L’investissement public, loin d’être une fin en soi, apparaît ainsi comme le socle d’un nouveau pacte économique: celui d’une croissance partagée, tirée par un secteur privé plus fort, plus innovant et mieux financé.