OIT : quand le conflit au Moyen-Orient menace les emplois dans les Etats arabes

OIT : quand le conflit au Moyen-Orient menace les emplois dans les Etats arabes

L'Organisation internationale du travail (OIT) alerte sur les conséquences potentielles de la crise au Moyen-Orient et de la hausse des prix de l'énergie sur l'emploi à travers le monde, et en particulier dans les pays arabes. Dans cet entretien, Oussama Attahir, docteur en économie appliquée, propose une lecture des fragilités nationales exacerbées par le conflit au Moyen-Orient et les risques qui peuvent en découler, notamment en matière d’investissement et de création d’emploi.

 

Propos recueillis par J. M.

Finances News Hebdo : Le rapport de l’Organisation internationale du travail met en lumière les risques que fait peser le conflit au Moyen-Orient sur l’emploi mondial. A l’échelle du Maroc, comment ces risques se traduisent-ils ?

Oussama Attahir : L'OIT estime en effet que l'aggravation des tensions au Moyen-Orient et la volatilité des prix de l'énergie pourraient mettre en péril jusqu'à 14 millions d'emplois à travers le monde. L'institution souligne également que près de 40% de l'emploi dans les États arabes sont concentrés dans des secteurs particulièrement exposés aux chocs énergétiques, notamment le commerce, la construction, l'industrie manufacturière et le transport. L'alerte est sérieuse et mérite d'être prise au sérieux. Toutefois, appliquée au Maroc, elle appelle une lecture spécifique. Le premier réflexe consiste souvent à analyser les tensions géopolitiques à travers leur impact direct sur les prix à la pompe. Cette approche est pertinente, mais elle ne suffit pas à comprendre les véritables enjeux pour l'économie marocaine. Contrairement aux grandes économies exportatrices d'hydrocarbures de la région, le Royaume demeure fortement dépendant des importations énergétiques. Selon les chiffres du ministère de la Transition énergétique, près de 90% des besoins énergétiques du pays sont couverts par des approvisionnements extérieurs. Cette caractéristique modifie profondément la nature du choc.

Dans les économies pétrolières, la hausse des cours peut générer des recettes supplémentaires. Au Maroc, elle se traduit essentiellement par une augmentation des coûts supportés par les ménages et les entreprises. Les derniers chiffres de l'Office des changes montrent ainsi que la facture énergétique du pays a atteint 113,8 milliards de dirhams en 2024. Le risque économique prend alors une forme bien spécifique dans le cas marocain. Chaque hausse durable des coûts énergétiques réduit les marges des entreprises, renchérit les coûts logistiques, fragilise les capacités d'investissement et pèse sur la compétitivité des exportations. Or, dans une économie où la croissance repose de plus en plus sur l'investissement privé et l'intégration aux chaînes de valeur mondiales, cette tendance est loin d'être anodine.

Ainsi donc, dans le contexte marocain, la première victime d'une crise énergétique n'est pas l'emploi d'aujourd'hui, mais l'emploi de demain. C'est ici que la lecture marocaine du rapport de l'OIT devient particulièrement intéressante. La plupart des analyses établissent un lien direct entre hausse des coûts et destruction d'emplois. La réalité économique est souvent plus complexe. Le mécanisme de transmission passe généralement par une étape intermédiaire décisive : l'investissement. Lorsque les coûts énergétiques augmentent durablement, les entreprises adoptent d'abord une posture de prudence. L'enjeu n'est pas tant l'ampleur instantanée du choc que son effet sur les anticipations des investisseurs. Les décisions d'investissement se construisent sur plusieurs années, alors que les marchés de l'énergie peuvent se retourner en quelques semaines. Face à l'incertitude, les dirigeants cherchent à préserver leurs marges, reportent certains projets d'expansion et ralentissent leurs décisions stratégiques. Le choc suit alors une mécanique implacable. La compression des marges réduit la capacité d'autofinancement des entreprises. Cette prudence se traduit ensuite par un ralentissement des investissements productifs, puis par un gel partiel des recrutements. Ce n'est qu'à l'issue de cette chaîne que le marché du travail commence à ressentir les effets du choc. La première victime d'une crise énergétique n'est donc pas nécessairement l'emploi d'aujourd'hui. C'est l'emploi de demain.

 

F. N. H. : L’OIT identifie des secteurs plus vulnérables que d’autres, notamment la construction, le commerce, le transport et la fabrication. Au Maroc, comment se traduirait le risque pour l’investissement et l’emploi dans ces secteurs ?

O. A. : Cette question revêt une importance particulière au regard de la phase que traverse actuellement l'économie nationale. La Charte de l'investissement fixe un objectif ambitieux de 500 milliards de dirhams d'investissements privés et de 500.000 emplois à l'horizon 2026. Dans le même temps, près de 300.000 nouveaux actifs rejoignent chaque année le marché du travail marocain, selon les données du haut-commissariat au Plan (HCP). Le défi du Maroc ne consiste donc pas uniquement à préserver les emplois existants. Il consiste surtout à maintenir une capacité élevée de création d'emplois pour absorber les nouveaux entrants, accompagner l'industrialisation du pays et soutenir une croissance plus inclusive. Certes, le marché du travail a enregistré une amélioration relative, le taux de chômage étant revenu à 13% en 2025 contre 13,3% un an auparavant. Cette évolution demeure néanmoins fragile. Un pays qui doit créer des centaines de milliers d'emplois ne peut tout simplement pas se permettre un ralentissement prolongé de l'investissement privé. Le risque identifié par l'OIT mérite d'autant plus d'attention qu'il concerne des secteurs stratégiques pour l'économie marocaine.

Le choc énergétique ne frappe pas les activités de manière isolée. Il se diffuse à travers l'ensemble des chaînes de valeur. Le transport encaisse le premier choc, renchérissant les coûts logistiques supportés par les entreprises. Cette pression se répercute ensuite sur le commerce, qui représente à lui seul 16,7% de l'emploi salarié formel selon le dernier rapport de l'Observatoire marocain de la TPME (OMTPME). Dans le même temps, la hausse des coûts de l'énergie et des matériaux pèse sur la rentabilité des projets immobiliers et d'infrastructure, ralentissant potentiellement l'activité du BTP, un secteur qui concentre près de 16% de l'emploi salarié formel. Cette dynamique finit également par atteindre l'industrie manufacturière, qui représente 16,2% de l'emploi formel et dont la compétitivité dépend fortement de la maîtrise des coûts de production. Pris ensemble, ces secteurs représentent près de la moitié de l'emploi salarié formel du pays. Plus important encore, ils figurent parmi les principaux moteurs de création d'emplois. Les données du HCP montrent qu'en 2025, l'industrie a créé 46.000 emplois supplémentaires tandis que le BTP en a généré 64.000. Autrement dit, les secteurs les plus exposés aux tensions énergétiques sont également ceux qui portent aujourd'hui une part essentielle de la dynamique de l'emploi. Toucher à la capacité d'investissement de ces secteurs, c'est toucher à la sève même de la dynamique sociale marocaine.

 

F. N. H. : Quelles réponses apporter à ces risques identifiés ?

O. A. : Face à ce péril, la première erreur serait de considérer qu'il s'agit uniquement d'un enjeu énergétique. Il s'agit également d'un enjeu de financement et de confiance économique. Dans un pays où plus de 94% du tissu entrepreneurial formel sont constitués de TPME, un choc énergétique ne se traduit pas uniquement par une hausse des coûts. Il se traduit par des investissements différés, des recrutements reportés et parfois des opportunités de croissance abandonnées, faute de marges de manœuvre financières suffisantes. La priorité à court terme doit donc être d'éviter que l'incertitude géopolitique ne se transforme en attentisme économique. Cela suppose de préserver les capacités d'investissement des TPME via des mécanismes de garantie publique, des instruments de partage du risque et une meilleure mobilisation du financement de la chaîne d'approvisionnement (Supply Chain Finance). Car chaque projet reporté aujourd'hui risque de devenir un emploi qui ne sera pas créé demain. À plus long terme, la meilleure réponse demeure structurelle. La transition énergétique ne peut plus être considérée uniquement comme une politique environnementale. Elle est désormais une politique industrielle, une politique de compétitivité et, de plus en plus, une politique de l'emploi. Chaque mégawatt produit localement à partir de sources renouvelables réduit l'exposition de l'économie marocaine aux chocs géopolitiques importés.

Cette stratégie doit s'accompagner d'une montée en gamme continue de l'appareil productif national. Les exportations automobiles ont dépassé 157 milliards de dirhams en 2024, illustrant la transformation progressive du Maroc en plateforme industrielle intégrée aux chaînes de valeur mondiales. Dans ce modèle économique, la compétitivité énergétique devient un facteur aussi décisif que le coût du travail ou la qualité des infrastructures. Mais cette réussite devra être consolidée par des gains continus de productivité, d'innovation et de qualification du capital humain. L'alerte de l'OIT est utile. Elle rappelle que les tensions géopolitiques peuvent rapidement se transformer en tensions économiques et sociales. Pour le Maroc, la véritable menace n'est pas une vague soudaine de destructions d'emplois, mais l'installation progressive d'un climat d'attentisme qui retarderait les décisions d'investissement. Car dans une économie en pleine transformation industrielle, les emplois de demain se décident bien avant leur création. Ils se décident aujourd'hui, au moment où les entreprises choisissent d'investir ou d'attendre. Une économie ne se juge pas à sa capacité d'éviter les crises, mais à sa capacité de continuer à investir lorsqu'elles surviennent. 

 

 

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