Dans mon précédent article, j'ai dressé le diagnostic de l'impact du Mécanisme d'ajustement carbone aux frontières (MACF) sur les exportateurs marocains : un surcoût estimé entre 376 et 572 millions d'euros annuels dès 2028, menaçant 180.000 à 220.000 emplois. Face à ce défi, quelle réponse adopter ? La voie la plus prometteuse réside dans une approche de partenariat équilibré : solliciter des aménagements temporaires justifiés par le statut avancé du Maroc, le partenariat vert UE-Maroc (2022), et les délais physiques de transformation industrielle, tout en s'engageant sur des résultats mesurables de décarbonation. Trois mesures complémentaires apparaissent prioritaires.
Premier aménagement : des seuils de simplification pour les PME
L'Union européenne a accordé en novembre 2024, via la Directive omnibus I, des seuils de simplification administrative aux entreprises américaines : exemption de déclaration trimestrielle pour les petits volumes, valeurs par défaut simplifiées, dispense de vérification externe. Le Maroc, dont 90% du tissu industriel sont constitués de PME, sollicite l'extension de tels seuils.
Cette demande repose sur un principe de cohérence : le Maroc exporte vers l'UE sept fois plus d'engrais azotés et trois fois plus de ciment que les États-Unis. Refuser cette extension créerait une discrimination incompréhensible. Les modalités proposées : déclarations annuelles simplifiées pour les microentreprises, semestrielles pour les moyennes entreprises, trimestrielles standard pour les grandes structures. Cette gradation préserverait 60 à 70% des exportateurs tout en concentrant les contrôles sur les 10 à 15% représentant 60 à 70% des volumes.
Deuxième aménagement : un moratoire Scope 3 jusqu'en 2030
Le Scope 3 - émissions indirectes de la chaîne de valeur - représente une complexité extrême. Le rapport Carbon Disclosure Project (juin 2024) révèle que seulement 15% des entreprises mondiales ont fixé un objectif Scope 3, et moins de 3% exigent des objectifs scientifiques de leurs fournisseurs. Imposer immédiatement le Scope 3 aux entreprises marocaines, alors que moins de 100 professionnels maîtrisent les méthodologies MRV au Maroc, constituerait une barrière insurmontable. Un moratoire jusqu'en 2030, permettant de se concentrer d'abord sur les Scopes 1 et 2 (70 à 85% de l'empreinte MACF) tout en formant massivement, apparaît raisonnable. L'UE elle-même a adopté une approche graduelle avec sa directive CSRD, déployée sur quatre ans selon la taille des entreprises.
Troisième aménagement : reconnaissance du système MRV national
Plutôt que de contraindre chaque entreprise à recourir à des vérificateurs européens coûteux (8.000 à 12.000 euros par audit), le Maroc propose un système MRV national robuste progressivement reconnu équivalent. Cette reconnaissance serait conditionnée à des critères stricts : méthodologies GHG Protocol et ISO 14064, accréditation de vérificateurs selon ISO 14065 via un accord SEMAC-EA, interopérabilité avec le registre CBAM européen.
Cette approche renforcerait l'efficacité du MACF en évitant des déclarations ad hoc au profit d'un système structuré et auditable. Elle générerait des économies de 40 à 60% pour les entreprises marocaines, soit 5 à 10 millions d'euros annuels.
Aménagements progressivement révocables
Ces trois aménagements ne seraient ni permanents ni inconditionnels. Ils seraient assortis de jalons mesurables de décarbonation (réduction du facteur d'émission du mix électrique de 0,907 à 0,612 tCO₂/MWh d'ici 2030, puis à 0,450 d'ici 2035) et progressivement révoqués selon un calendrier prédéfini : 2028-2030 pour les seuils de simplification, 2030 pour la fin du moratoire Scope 3, 2028-2035 pour la reconnaissance complète du système MRV national.
Cette approche transforme une contrainte commerciale potentiellement dévastatrice en catalyseur d'un partenariat climatique exemplaire. Elle démontre qu'un MACF «partenaire» plutôt que «punitif» est possible, créant un précédent réplicable pour d'autres pays méditerranéens. Le Maroc ne demande pas de faveur : il propose un deal équilibré où l'UE accorde du temps et de la flexibilité, et où le Maroc s'engage sur des résultats mesurables. Un partenariat gagnant-gagnant au service de l'ambition climatique commune.
Par Dr. Mohamed Boiti, expert en transition énergétique et décarbonation
*Mohamed Boiti est docteur en sciences de gestion, consultant en transition énergétique et décarbonation, et éditorialiste mensuel pour Finances News Hebdo. Il prépare actuellement un mémorandum stratégique sur l'accompagnement du Maroc face au MACF, dont est extrait cet article de manière succincte.