Marocains résidant à l'étranger : «Le potentiel de la diaspora reste encore largement sous-exploité»

Marocains résidant à l'étranger : «Le potentiel de la diaspora reste encore largement sous-exploité»

Fortement attachés à leur pays d’origine, les Marocains résidant à l’étranger continuent de jouer un rôle majeur dans l’économie nationale à travers leurs transferts financiers et leurs investissements. Dans cet entretien, Abdelghani Youmni- Economiste, expert en Intelligence Economique-Administrateur de l'IMRIanalyse les ressorts de cet attachement durable au Royaume, les défis liés aux nouvelles générations de MRE et la nécessité pour le Maroc de transformer cette relation en véritable stratégie de codéveloppement.

 

Propos recueillis par C. Jaidani

Finances News Hebdo : Par rapport à d’autres pays, les MRE sont très attachés à leur pays. Comment expliquezvous cela ?

Abdelghani Youmni : L’attachement des MRE au Maroc s’explique d’abord par la force des liens familiaux, culturels et affectifs qui structurent profondément la société marocaine. Il existe également un fort sentiment d’appartenance nationale. Comme les immigrations italienne ou égyptienne, l’expérience migratoire renforce parfois l’identité d’origine plutôt qu’elle ne l’efface. Les Italiens ont longtemps maintenu des réseaux familiaux, culturels et régionaux très puissants dans les pays d’accueil, tandis que les Égyptiens ont conservé un lien étroit avec leur langue, leur culture et leur pays à travers la famille, la religion et les transferts financiers. De la même manière, beaucoup de Marocains réaffirment leur marocanité à travers le regard des sociétés d’accueil, tout en restant pleinement intégrés dans leur pays de résidence. La proximité géographique avec l’Europe, qui concentre 80% des MRE, joue également un rôle important, en facilitant les rotations fréquentes et le maintien de relations constantes avec le Maroc. À cela s’ajoutent la place des rituels religieux, l’attachement à la monarchie et le poids d’un récit national construit sur plus de douze siècles d’histoire. Ce narratif historique et culturel reste central dans la construction du sentiment d’appartenance, de loyauté et d’attachement à la patrie partagé par tous les Marocains.

 

F. N. H. : Les transferts de fonds des MRE n’ont cessé de croître. Pensez-vous que cette tendance va se poursuivre avec les nouvelles générations ?

A. Y. : Les Marocains résidant à l’étranger constituent un acteur incontournable du développement du Royaume. Avec plus de 5,5 millions de personnes réparties dans plus de 120 pays, la diaspora marocaine représente une force économique, humaine et culturelle majeure. Les transferts des MRE ont dépassé 122 milliards de dirhams en 2025, et cette dynamique devrait se poursuivre avec les nouvelles générations et l’évolution des flux migratoires. Aujourd’hui, près de 12,8% de la population marocaine vivent à l’étranger. L’émigration marocaine reste une dynamique profonde dont le cycle est loin d’être achevé. Elle se transforme tous les quinze à vingt ans au rythme des évolutions démographiques, économiques et sociales du royaume, des réglementations et des besoins des pays d’accueil.

Après les vagues d’ouvriers peu qualifiés des décennies passées, le Maroc connaît aujourd’hui une internationalisation croissante de ses compétences avec le départ de personnels soignants, d’ingénieurs, de médecins, de techniciens, de cadres supérieurs, mais aussi d’ouvriers agricoles qualifiés vers l’Europe victime du tournant démographique et les Amériques. La «remigration» demeure encore limitée, mais elle évoluera probablement avec le temps. Une partie des nouvelles générations pourrait suivre une trajectoire comparable aux diasporas portugaise, espagnole ou italienne en Europe du Nord, avec une intégration plus forte dans les sociétés d’accueil et un lien économique avec le pays d’origine susceptible de s’atténuer progressivement. Le rôle de l’État marocain sera donc déterminant. Si le Royaume continue à investir dans la culture, la langue, les écoles, les services consulaires, les opportunités économiques et la relation avec ses MRE, cet attachement pourra se maintenir sur plusieurs générations. Le véritable enjeu sera de transformer progressivement des transferts encore largement orientés vers la solidarité familiale en une stratégie de codéveloppement davantage tournée vers l’investissement productif, l’entrepreneuriat, l’innovation et la mobilisation des compétences des nouvelles générations de MRE.

 

F. N. H. : Les MRE sont connus pour leur préférence à investir dans l’immobilier. Peuvent-ils être intéressés par d’autres secteurs comme l’industrie ou les nouvelles technologies ?

A. Y. : Les MRE ont historiquement privilégié l’immobilier car il représente à la fois une valeur refuge, un lien affectif avec le pays et une forme de sécurité patrimoniale. Aujourd’hui encore, près de 71% des transferts sont orientés vers la consommation courante, 21% vers l’épargne et seulement environ 8% vers l’investissement. Dans cette faible part dédiée à l’investissement, plus de 80% concernent l’immobilier, tandis que les autres secteurs représentent moins de 20% des fonds investis, soit à peine 2% du total des transferts des MRE vers le Maroc. Cependant, cette situation pourrait évoluer avec les nouvelles générations de MRE, plus qualifiées et davantage présentes dans les secteurs de la technologie, de la finance, de la santé, de l’ingénierie ou de l’entrepreneuriat. Beaucoup pourraient être intéressés par l’industrie, les startups, les énergies renouvelables, l’agritech ou les nouvelles technologies, à condition que le Maroc offre un environnement fiscal, juridique et financier plus attractif, plus transparent et plus sécurisé. Même si les transferts des MRE pourraient représenter près de 10% du PIB marocain en 2025, le Maroc demeure bien moins dépendant des transferts de sa diaspora que certains pays comme le Tadjikistan où ils atteignent 51% du PIB, les Tonga (44%), le Liban (36%), les Samoa (34%) ou encore la République kirghize (31%). Les transferts des MRE n’en demeurent pas moins stratégiques puisqu’ils représentent environ un quart des réserves de change du Maroc.

 

F. N. H. : Les mesures d’accompagnement des MRE par l’État sont-elles ciblées et suffisantes ?

A. Y. : Les mesures mises en place par l’État marocain en faveur des MRE ont connu des avancées importantes ces dernières années, mais elles demeurent encore largement insuffisantes. Le principal défi est que la relation avec les MRE reste souvent saisonnière, centrée sur les opérations estivales ou sur des dimensions symboliques et événementielles, alors qu’elle devrait s’inscrire dans une véritable stratégie systémique et permanente à partir des pays d’accueil. Le Maroc gagnerait à structurer davantage ses réseaux économiques internationaux en développant, dans les grands pays d’immigration, de véritables chambres de commerce, des banques de projets et des plateformes de mise en relation entre entrepreneurs marocains du monde et investisseurs nationaux. L’objectif serait également de construire un véritable tableau de bord d’évaluation du ruissellement des capitaux, des compétences et des réseaux des Marocains du monde vers leur pays d’origine. Il faut néanmoins reconnaître les efforts entrepris. Des mécanismes comme MDM Invest, relancé puis renforcé par MDM Tamwil, visent à soutenir les investissements des MRE dans des secteurs à forte valeur ajoutée comme l’industrie, la logistique, l’économie verte ou les technologies.

D’autres initiatives ont également été lancées, comme la 13ème région économique de la CGEM, les plateformes digitales d’accompagnement ou encore des programmes spécifiques comme Maghrib Belgium Impulse destinés à accompagner les porteurs de projets. Cependant, le potentiel de la diaspora reste encore largement sousexploité. Beaucoup de MRE continuent de se heurter à la complexité administrative, aux difficultés liées au foncier, au manque de visibilité, à l’insuffisance du réseautage économique et parfois à un déficit de confiance institutionnelle. Conscient de ces mutations, le Roi a engagé une réflexion visant à opérer une transformation profonde de la gouvernance des questions liées aux Marocains du monde, avec la perspective de créer une véritable institution constitutionnelle représentative, composée d’élus. Cette future structure pourrait jouer le rôle d’une Assemblée des Marocains du monde capable de faire converger les attentes, les propositions et les doléances de la diaspora vers les institutions nationales et les deux Chambres du parlement. L’enjeu est majeur car la diaspora marocaine connaît aujourd’hui de profondes recompositions démographiques, sociales et professionnelles, marquées par une forte mobilité internationale, une élévation du capital humain et une présence croissante dans les secteurs stratégiques des pays d’accueil. L’objectif est désormais de passer d’une logique d’accompagnement administratif à une véritable stratégie nationale de mobilisation des compétences, des réseaux et des investissements des Marocains du monde au service du développement du Royaume.

 

 

 

 

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