De l'ophtalmologie à la psychiatrie, en passant par la cardiologie, les ruptures sont cycliques. En santé mentale, la consommation de médicaments a bondi de 21% en 2024, tandis que les stocks s'amenuisent. Najia Rguibi, pharmacienne et membre du Bureau du syndicat des pharmaciens de Casablanca, dévoile la réalité du problème et les solutions en cours de déploiement.
Propos recueillis par Z. A.
Finances News Hebdo : Avez-vous remarqué la pénurie de certains médicaments essentiels au cours de l’année écoulée ?
Najia Rguibi : Bien sûr, nous observons chaque année des cas de rupture. Mais ce n’est pas spécifique au Maroc, ce constat est d’ordre mondial, aucun pays n’est épargné. L’année dernière, en France, l'amoxicilline sous forme pédiatrique avait disparu du marché. Les pharmaciens ont dû répondre eux-mêmes aux besoins spécifiques chez les enfants. Face à ces ruptures, des dizaines de pharmacies équipées de laboratoires ont été autorisées à fabriquer des préparations magistrales sous forme de gélules en dosage pédiatrique pour pallier le manque de formes buvables industrielles. Dans le Royaume, nous constatons des ruptures régulières, mais cela ne concerne pas toujours les mêmes sphères thérapeutiques de médicaments. En général, sont concernés les médicaments cardiovasculaires, du système nerveux et certains anti-infectieux, ainsi que les formes injectables de corticoïdes pour lesquels nous ne trouvons actuellement pas les formes rapides. La méthyl-prednisone (Solumedrol et génériques) est également en rupture. En ophtalmologie, nous ne trouvons plus l’Auréomicyne ophtalmique à 1% depuis près d’une année. Concernant les autres pommades ophtalmiques, qui sont très utiles en postopérations chirurgicales ou dans certaines infections, le marché est asséché en ce moment. Cette situation est cyclique.
F. N. H. : Quels sont les domaines les plus touchés ?
N. R. : Dans le domaine de l’oncologie, le létrozole et le tamoxifène connaissent parfois des ruptures. Heureusement, nous avons des génériques qui les compensent. En cardiovasculaire, le Nebilet avait disparu pendant deux à trois mois, et par effet domino, son générique, le Nabicard, est signalé également en rupture. En psychiatrie, certaines formes injectables mensuelles qui permettent de stabiliser les états psychotiques sont introuvables. Les patients s’adressent alors aux centres de santé de psychiatrie et parviennent à les trouver. Le souci, c’est que cela devient un parcours du combattant pour les patients. Quant aux traitements hormonaux pour les femmes, ils ont connu des ruptures également. Nous ne trouvons plus de traitements pour la prise en charge des femmes ménopausées, que ce soit les patchs, les gels, ou les formes orales, etc. Les œstrogènes sous forme orale sont en rupture régulièrement. Le Progestogel en forme topique, qui permet de soulager les mastodynies, c'est-à-dire les douleurs bénignes des seins, est introuvable. Les patientes sont obligées d’aller chercher les médicaments à l’étranger.
F. N. H. : Ressentez-vous cette pénurie au quotidien? Les patients se plaignentils ?
N. R. : Les pénuries de médicaments posent un réel problème pour tout le monde; pour les patients qui sont obligés d’effectuer un parcours pénible pour trouver leurs produits, pour les pharmaciens qui perdent beaucoup de temps pour apporter des solutions. Cette situation est chronophage car il faut appeler et relancer les grossistes, essayer de trouver des alternatives et conseiller les patients de retourner chez leur médecin, parce que la réglementation actuelle ne permet pas de substituer un médicament en rupture par un équivalent sans l’avis du prescripteur. Les pharmaciens sont du coup en première ligne et subissent les états de stress des patients. C’est extrêmement anxiogène. Très souvent, lorsque nous parvenons enfin à joindre le médecin, nous lui proposons les médicaments disponibles. La réponse est le plus souvent positive, ce qui est bénéfique pour les patients. Nous utilisons les réseaux sociaux et nous avons un groupe WhatsApp «SOS ruptures» dans lequel nous pouvons nous renseigner sur la disponibilité du médicament en rupture afin d’orienter le patient vers une pharmacie qui détient le médicament en question. Cela lui évite d’avoir à faire le tour d’une ville. À noter que dans une ville comme Casablanca, nous avons près de 1.420 pharmacies, le patient ne peut donc pas faire le tour. Nous lançons des SOS sur les réseaux sociaux, et quand nous obtenons une réponse, nous orientons le patient pour qu’il puisse trouver son médicament. Certaines immunoglobulines sont en rupture de temps en temps. Dans ce cas, nous conseillons à nos patients de se rendre aux centres de transfusion sanguine, surtout celui de Rabat. Là encore, il s’agit d’un phénomène cyclique. Des fois, les médicaments utilisés en procréation médicalement assistée sont en rupture et certains pharmaciens sont des «dépositaires» et donc les seuls à détenir les stocks, ce qui représente en soi une situation anormale.
F. N. H. : Quels sont les trois médicaments essentiels les plus fréquemment demandés mais indisponibles, et depuis combien de temps manquent-ils ?
N. R. : Seuls les laboratoires et éventuellement les services «Achat» des grossistes répartiteurs connaissent la durée des ruptures. Les laboratoires pharmaceutiques sont tenus par la législation de remonter régulièrement l’information sur leurs stocks et d'avertir les autorités sanitaires des tensions d’approvisionnement ou d'autres problèmes pouvant causer des ruptures. L’Agence marocaine des médicaments et des produits de santé (AMMPS) est en train de renforcer ses moyens humains en vue certainement d’améliorer les choses. Il y a des recrutements qui sont en train d’être opérés pour étoffer les services, et cela va aider à résoudre ces problèmes d'approvisionnement et de ruptures. En psychiatrie, nous avons connu des ruptures du Topiramate, du Téralithe et de certains médicaments destinés aux troubles du TDAH (troubles du déficit de l’attention avec ou sans hyperactivité). Mais actuellement, le ministère de la Santé a octroyé des autorisations de mise sur le marché pour ces derniers, ce qui va contribuer à faciliter la vie des patients.
F. N. H. : Y a-t-il une saisonnalité aux ruptures, ou estce aléatoire et imprévisible ?
N. R. : Oui, certains médicaments peuvent être en rupture selon les saisons. Et cela pour de multiples raisons. Par exemple, pendant l’hiver, en prévision des syndromes grippaux et autres pathologies hivernales, les pharmaciens constituent des stocks pour répondre à la forte demande. Nous avons également constaté ces dernières années que la couverture vaccinale antigrippale a considérablement diminué, ce qui contribue à des hausses d’états de grippe. Le traitement contre cette maladie, le Tamiflu, était parfois indisponible sur le marché, ce qui cause un vrai problème le tour. Nous lançons des SOS sur les réseaux sociaux, et quand nous obtenons une réponse, nous orientons le patient pour qu’il puisse trouver son médicament. Certaines immunoglobulines sont en rupture de temps en temps. Dans ce cas, nous conseillons à nos patients de se rendre aux centres de transfusion sanguine, surtout celui de Rabat. Là encore, il s’agit d’un phénomène cyclique. Des fois, les médicaments utilisés en procréation médicalement assistée sont en rupture et certains pharmaciens sont des «dépositaires» et donc les seuls à détenir les stocks, ce qui représente en soi une situation anormale.
F. N. H. : Quels sont les trois médicaments essentiels les plus fréquemment demandés mais indisponibles, et depuis combien de temps manquent-ils ?
N. R. : Seuls les laboratoires et éventuellement les services «Achat» des grossistes répartiteurs connaissent la durée des ruptures. Les laboratoires pharmaceutiques sont tenus par la législation de remonter régulièrement l’information sur leurs stocks et d'avertir les autorités sanitaires des tensions d’approvisionnement ou d'autres problèmes pouvant causer des ruptures. L’Agence marocaine des médicaments et des produits de santé En tant qu’officines, certains textes législatifs obsolètes nous posent problème, comme ceux datant de 1922 sur les substances vénéneuses ou celles des médicaments pour certaines personnes fragilisées. Cela peut mettre en jeu leur pronostic vital, par exemple dans les pathologies asthmatiques sévères, ou chez des patients immunodéprimés ou sous traitement par immunosuppresseurs. Dans ces situations, la vaccination antigrippale est essentielle. Parfois, les patients sont euxmêmes la source de certaines pénuries et d'aggravation de la situation. Il y a trois ans, nous l’avions remarqué quand le Lévothyrox (médicament à bas prix, essentiel pour les pathologies de la thyroïde) était en rupture. Certains patients se présentaient avec deux ou trois prescriptions et faisaient le tour des pharmacies pour constituer un stock d’une année ou plus, de peur que la rupture ne persiste. Malheureusement, cela prive d’autres patients de leur traitement.
F. N. H. : Existe-t-il un dialogue structuré entre les pharmacies, les distributeurs et les laboratoires pour anticiper les ruptures ?
N. R. : Certains grossistes-répartiteurs nous informent de l’arrivée de certains médicaments. Ils procèdent à un quota de boîtes pour chaque pharmacie afin de les approvisionner toutes. Rappelons que l’Observatoire national du médicament et des produits de santé surveille la disponibilité des médicaments essentiels. Cette institution informe des produits sous tension, la date probable de retour sur le marché, et toute l’information utile pour les professionnels de santé à ce sujet. Nous attendons la mise en place d’un répertoire des médicaments génériques, qui est en cours au niveau de l’AMMPS. Le démarrage de la Haute autorité de santé (HAS) va également contribuer à apporter des réponses au corps médical pour identifier les produits en rupture et proposer des alternatives de substitution, thérapeutiques ou génériques.
La question de la souveraineté sanitaire et pharmaceutique est essentielle. A ce sujet, nous avons la chance que notre pays est très avancé au niveau de la production locale, pas seulement pour les formes simples, mais aussi pour celles plus complexes, comme les inhalateurs, les stylos d’injection pour le diabète, etc. Grâce à l’usine Marbio de Benslimane, destinée à produire des vaccins, le Maroc sera capable de couvrir à l’avenir la demande nationale et celle de notre continent, voire pour de nombreux autres pays. Cette unité de production se positionne dans le top 5 mondial. Actuellement, pour gérer les tensions d'approvisionnement, les ruptures, voire les pénuries, les relations avec les autorités se structurent. En France, par exemple, les pharmaciens ont lancé une plateforme «DP Ruptures» qui remonte l’information de rupture d’approvisionnement d’un produit dès 72 h ou le retrait d’un médicament du marché. Pensé pour le partage d’informations, ce service est un outil précieux pour les pharmaciens, les laboratoires fabricants, les grossistes répartiteurs et pour l’ANSM. Je pense qu’un système similaire sera mis en place au Maroc pour anticiper et garantir la disponibilité des médicaments, la transparence de la chaîne d’approvisionnement et l’information des prescripteurs, des distributeurs jusqu’au patient. Les laboratoires pharmaceutiques et les grossistes répartiteurs sont légalement tenus d’informer sur l’état de leurs stocks de sécurité et ils sont régulièrement inspectés. Dans la majorité des pays, les pharmaciens ont un droit de substitution des médicaments en rupture par leurs génériques. Au Maroc, nous avions eu ce droit lors de la pandémie de Covid19. Mais aucune raison valable ne peut expliquer ce blocage actuellement.
C'est au niveau de l'Agence marocaine du médicament et des produits de santé et de la Haute autorité de santé que les choses vont se mettre en place, ne seraitce que pour pallier les ruptures sur les traitements essentiels et éviter des risques de cessation de traitement, des rechutes, de décompensation de certains états de santé, d’aggravation de la maladie et de pertes de chances de guérison. Sur ce registre, le Maroc a opté pour la mise en place de plans de gestion de ruptures sur les médicaments essentiels et les médicaments à intérêt thérapeutique majeur, pour lesquels le diagnostic du patient peut être mis en jeu. La santé mentale reste un enjeu majeur de la santé publique au Maroc. En neurologie et en psychiatrie, cela représente 10% de l’ensemble des médicaments autorisés dans le Royaume. Selon les chiffres de l'AMMPS, entre 2020 et 2024, plus de 131 millions d'unités de médicaments relevant de cette classe ont été consommées, avec une hausse de presque 21% en 2024. Cette situation nécessite une meilleure prise en charge concertée afin de répondre à cette augmentation des besoins en santé mentale. Lors de nos rencontres scientifiques et professionnelles, nous avons recommandé l’élaboration d’un «Guide de bonnes pratiques de dispensation et de sécurité de l’usage de médicaments, psychotropes», en concertation avec l’ensemble des parties prenantes, afin de permettre une continuité thérapeutique et de répondre à la réalité du terrain.
F. N. H. : Pouvez-vous constituer des stocks ou êtes-vous confronté à des pénuries soudaines qui ne vous permettent pas de le faire ?
N. R. : Les problèmes d’approvisionnement sont d’ordre mondial, mais nous tentons tout de même, au niveau national, d'apporter des réponses dans le cadre de ce dialogue. Bien sûr, cela passe par un dispositif au niveau de l'AMMPS. L’accent est mis sur l'obligation des stocks de sécurité, de deux à trois mois. Comme nous l’avions annoncé, les laboratoires et les distributeurs sont dans l’obligation de déclarer périodiquement le niveau de leurs stocks. Le répertoire marocain des médicaments génériques est en phase pilote. Il permettra de renforcer les actions à mettre en œuvre pour les médicaments essentiels et leurs ruptures, en vue d’une meilleure prise en charge des prescriptions, une anticipation et apporter toutes les informations aux prescripteurs. En tant qu’officines, certains textes législatifs obsolètes nous posent problème, comme ceux datant de 1922 sur les substances vénéneuses ou celles des médicaments de santé mentale ou de neurologie. Il faut arriver à dissocier les substances psychoactives qui peuvent conduire à des mésusages, à des toxicomanies, de celles qui apportent une réponse thérapeutique sans ces risques. En Europe, par exemple, pour éviter d’interrompre un traitement, les pharmaciens peuvent renouveler légalement les prescriptions de médicaments d’épilepsie, de dépression ou de pathologies chroniques au moins par une boîte. Et ce, quand le patient n’est pas en mesure de consulter son médecin, en attendant un prochain rendezvous.
F. N. H. : La réforme en cours de loi 17-04 qui régit le secteur pharmaceutique au Maroc risque-t-elle de changer la donne ?
N. R. : Il y a eu des velléités de modifier l’article 26 qui régit le circuit de distribution du médicament et autorise les pharmaciens à passer des commandes aussi bien auprès du laboratoire fabricant que du grossiste répartiteur. Pour certaines catégories de médicaments, à forte rotation, ou pour répondre à des phénomènes de saisonnalité, le pharmacien peut passer directement une commande spéciale auprès du laboratoire ou via le grossiste qui le livre quotidiennement. Ce sont les deux cas pour approvisionner les officines directement par le laboratoire. Je ne saurais dire quelle entité a tenté de bloquer l’article 26, de le modifier pour bloquer l'approvisionnement qui peut se faire directement par le laboratoire. Cela est aberrant, puisque dans tous les pays du monde cohabitent les deux alternatives.
L’article 30 des compléments alimentaires a été mis en lumière par les instances pharmaceutiques officinales, ordinales et syndicales. Cet article doit définir une liste de certains compléments alimentaires qui peuvent interférer sur la santé des patients ou interagir avec les traitements et qui nécessitent d’être dispensés uniquement par le circuit officinal sous la responsabilité du pharmacien. Reste à préciser dans la définition actuelle du médicament, le statut du «médicament conseil» que certains appellent (OTC) «Over the counter». Il s’agit de médicaments, dans certains pays, que l’on peut trouver en dehors de l’officine, à savoir dans les drugstores ou autres, en vente libre, ce qui est grave pour la santé. En ce qui nous concerne, ces «médicaments conseil» doivent avoir un statut particulier, car ils ne sont ni remboursés par les caisses d'assurance maladie ni soumis à prescription médicale obligatoire. Ils nécessitent un statut particulier pour permettre une flexibilité de leur prix selon un taux défini et pour bénéficier d’une publicité encadrée auprès du grand public. Ces «médicaments conseil» sont destinés à la prise en charge de pathologies bénignes, et cela permet à la fois une prise en charge à l’officine, une économie pour le système de santé, pour les caisses d’assurance maladie, tout en évitant une surcharge des urgences hospitalières.