Le Maroc accélère la transformation de son système de santé en combinant investissements massifs et restructuration organisationnelle. Cette transformation s’opère dans un paysage où le secteur privé, désormais majoritaire dans l’offre de soins, joue un rôle structurant.
Le Maroc a engagé depuis 2022 une refonte sans précédent de son système national de santé, afin de construire un dispositif capable d’assurer l’accès universel à des soins de qualité, réduire les inégalités et moderniser la gouvernance sanitaire. Le Projet de Loi de Finances 2026 en est l’illustration la plus visible, avec une hausse historique de 30% du budget du ministère de la Santé, qui atteint 42,4 milliards de dirhams. En cinq ans, les crédits auront plus que doublé, traduisant un effort budgétaire soutenu.
L’essentiel de ces ressources est consacré à la montée en capacité du secteur public. Près de 5,3 milliards de dirhams seront dédiés à la construction et à l’équipement des nouveaux CHU, dont l’hôpital Ibn Sina, le plus ambitieux projet hospitalier du pays, ainsi qu’aux futurs centres universitaires de Béni Mellal, Guelmim et Errachidia. La capacité hospitalière publique augmentera de plus de 3.800 lits, tandis que d’autres investissements (2,5 milliards de dirhams) visent à élargir l’offre de soins à travers de nouveaux centres provinciaux, régionaux, psychiatriques et spécialisés.
Cette dynamique s’accompagne d’un vaste chantier de réhabilitation : 90 hôpitaux seront mis à niveau dès 2026, en plus des 22 établissements déjà finalisés entre 2022 et 2025. Parallèlement, le programme de remise à niveau des établissements de soins de santé primaires (ESSP)- poursuit son expansion. Après la réhabilitation de 1.400 centres, une deuxième phase couvrira 1.600 nouvelles structures, portant le total à 3.000 ESSP modernisés, majoritairement en zones rurales.
Ces évolutions vont de pair avec une transformation organisationnelle majeure : la mise en place des Groupements sanitaires territoriaux (GST), pierre angulaire d’une gouvernance régionalisée qui rationalise l’offre, supprime la fragmentation administrative et renforce la coordination entre établissements. A cela s’ajoutent de nouvelles agences nationales (Médicament et Sang) destinées à professionnaliser davantage la gestion de secteurs sensibles. Il y a enfin la digitalisation, avec le dossier patient partagé, la feuille de soins électronique et l’interopérabilité des systèmes hospitaliers, qui est appelée à fluidifier le parcours patient et améliorer la performance publique. Mais cette modernisation se heurte à un obstacle majeur : le déficit chronique en ressources humaines.
Avec 1,74 personnel de santé pour 1.000 habitants, loin des 4,45 recommandés par l’OMS, et un manque estimé à 32.000 médecins et 65.000 infirmiers, le Maroc affronte une pénurie structurelle. La mise en place de la fonction sanitaire, la révision de la loi sur l’exercice de la médecine pour attirer les médecins étrangers et la volonté de porter la densité à 45 professionnels pour 10.000 habitants à l’horizon 2030 constituent des leviers importants, mais dont les effets seront progressifs. En attendant, la tension persiste dans les hôpitaux publics, où la surcharge de travail, l’usure et la pénurie de compétences limitent la portée des investissements matériels.
Un secteur privé incontournable
L’autre réalité incontournable du système de santé marocain est la montée en puissance du secteur privé, qui joue désormais un rôle structurant. Le dernier avis du Conseil de la concurrence est clair : 52,3% des médecins exercent dans le privé, qui concentre 88% des structures de première ligne et 33,6% de la capacité nationale d’hospitalisation. Il capte près de 70% des dépenses totales de santé. Autrement dit, le privé est devenu le pilier quantitatif de l’offre de soins, pendant que le public porte la mission sociale. Cette évolution s’explique par la loi 131-13, qui a ouvert le capital des cliniques aux investisseurs non médecins, facilitant l’essor de groupes intégrés disposant de capacités d’investissement importantes; une dynamique qu’aucune structure publique ne peut égaler.
Ce modèle a permis l’émergence d’un réseau moderne, équipé, capable d’attirer des praticiens et d’étendre la couverture territoriale, notamment dans des zones où l’offre publique reste insuffisante. «Le privé offre de meilleures conditions de travail et dispose des plateaux techniques des plus performants. Ce qui explique le fait que l’essentiel des professionnels de santé exerce dans le privé, de manière permanente ou partielle, y compris des médecins fonctionnaires», confirmait récemment sur nos colonnes Abdelmajid Belaiche, expert en industrie pharmaceutique et chercheur en économie de la santé. Mais ce développement n’est pas exempt de dérives. Le Conseil de la concurrence relève des pratiques problématiques : opacité tarifaire, chèque de garantie, exclusivités abusives, sous-déclaration ou encore recours illégal à du personnel public. De même, les normes techniques des cliniques n’ont pas été mises à jour et la régulation demeure insuffisante.
D’où la nécessité d’une tarification réformée, d’un affichage obligatoire des prix réellement appliqués, d’une lutte renforcée contre les pratiques illicites et d’un contrôle plus systématique des plateaux techniques. Complémentarité public–privé Dans un pays où l’AMO couvre désormais 88% de la population et touche plus de 32 millions de Marocains, l’enjeu est d’assurer une cohérence d’ensemble entre le public et le privé. Le premier doit améliorer drastiquement la qualité des soins, la disponibilité des ressources humaines et des équipements, la motivation des personnels et la gouvernance des hôpitaux. Le privé doit opérer dans un cadre plus transparent, où la concurrence est saine, les tarifs clairs et les pratiques abusives strictement sanctionnées.
Le Maroc a déjà posé des jalons structurants, à travers notamment la digitalisation, la gouvernance territorialisée, la montée en gamme de l’offre hospitalière, la réforme de la formation médicale, la création d’agences spécialisées ou encore la souveraineté vaccinale avec Marbio Biotechnologies. Parallèlement, les indicateurs sanitaires s’améliorent progressivement (espérance de vie à 77,2 ans, chute de la mortalité maternelle, couverture vaccinale solide…), mais les inégalités persistent, notamment entre villes et campagnes, où les besoins en ESSP, en personnel mobile et en équipements essentiels restent élevés. C’est dire que la réforme engagée est profonde, mais ses effets ne seront visibles que si la gouvernance, les ressources humaines et la régulation suivent le rythme des investissements matériels. L’enjeu étant, in fine, de redonner confiance à une population qui attend un service public fort, moderne et qui répond dignement à ses attentes et besoins.