À la croisée de ses intérêts énergétiques et de ses ambitions géopolitiques, la Chine aborde la crise du détroit d’Ormuz avec une prudence calculée. Si ses liens étroits avec Téhéran lui confèrent une influence certaine, Pékin demeure avant tout soucieux de préserver la stabilité d’une région essentielle à son approvisionnement énergétique. Alicia García Herrero, économiste experte des questions de commerce international, de finance, de géoéconomie et de rivalité sino-américaine, décrypte les ressorts de cette position d’équilibriste et les mutations d’un ordre économique mondial de plus en plus façonné par les rivalités géopolitiques.
Propos recueillis par M. A. L.
Finances News Hebdo : Quel risque stratégique la crise autour du détroit d’Ormuz représente-t-elle pour la Chine ?
Alicia García Herrero : La crise autour du détroit d’Ormuz constitue un risque stratégique important pour la Chine, qui importe environ la moitié de son pétrole brut du Moyen-Orient, dont une part significative transite par ce point de passage critique. Pékin dispose certes de réserves stratégiques conséquentes et d’une diversification croissante de ses fournisseurs, ce qui permet d’atténuer l’impact à court terme. Néanmoins, une perturbation prolongée ferait mécaniquement grimper les prix mondiaux du pétrole et pèserait sur les coûts de production ainsi que sur la croissance économique chinoise. La vulnérabilité reste donc réelle, même si elle est aujourd’hui mieux maîtrisée qu’il y a dix ans.
F. N. H. : Les liens entre Pékin et Téhéran donnentils à la Chine une influence dans cette crise ?
A. G. H. : Les liens étroits entre Pékin et Téhéran, notamment via l’achat massif de pétrole iranien souvent à prix réduit et libellé en Yuan, confèrent à la Chine une influence indirecte réelle. Pékin peut ainsi encourager discrètement la modération tout en évitant tout engagement direct qui risquerait de l’aliéner à d’autres acteurs régionaux essentiels, comme l’Arabie saoudite ou les Émirats arabes unis. La diplomatie chinoise reste donc prudente et de bas profil : elle privilégie les canaux bilatéraux et les instances multilatérales comme l’Organisation de coopération de Shanghai plutôt que les prises de position publiques.
F. N. H. : La stratégie iranienne de contrôle d’Ormuz peut-elle servir les intérêts chinois ?
A. G. H. : La posture iranienne visant à contrôler ou menacer le détroit d’Ormuz peut partiellement servir les intérêts chinois en favorisant les transactions énergétiques en Yuan et en accélérant la dédollarisation des échanges. Elle renforce les partenariats bilatéraux hors du système Dollar et illustre la capacité de la Chine à construire des circuits alternatifs. Cependant, cette situation expose aussi Pékin à des risques d’instabilité qui pourraient perturber ses approvisionnements et faire grimper les coûts d’assurance des flux maritimes. La Chine y gagne donc sur le plan stratégique à moyen terme, mais elle subit également les effets collatéraux d’une tension qu’elle n’a pas intérêt à voir s’aggraver.
F. N. H. : La Chine cherchet-elle à réduire sa vulnérabilité énergétique ?
A. G. H. : Oui, Pékin s’efforce activement de réduire sa vulnérabilité. Outre le maintien de réserves stratégiques importantes, la Chine développe massivement les corridors terrestres dans le cadre de la Nouvelle route de la soie. Les oléoducs et gazoducs en provenance de Russie (Power of Siberia), du Kazakhstan et du Turkménistan permettent déjà de contourner partiellement les points de passage maritimes sensibles. Parallèlement, des investissements considérables dans les énergies renouvelables, les véhicules électriques et l’efficacité énergétique visent à diminuer progressivement la dépendance globale au pétrole importé par voie maritime.
F. N. H. : Quelles leçons plus larges cette crise révèle-telle sur l’ordre économique mondial ?
A. G. H. : Cette crise met en lumière un nouvel ordre économique mondial plus fragmenté, où les rapports de force géopolitiques jouent un rôle croissant dans la sécurisation des corridors stratégiques et la reconfiguration des flux commerciaux. Les puissances comme la Chine misent sur la diversification des sources d’approvisionnement, le développement de partenariats alternatifs et la création de systèmes de paiement parallèles afin de limiter leur dépendance aux routes maritimes classiques et au Dollar. Elle illustre également la «Weaponization» potentielle des points de passage stratégiques et l’importance croissante accordée à la résilience des chaînes d’approvisionnement dans un contexte de rivalités systémiques.