Ce qui se joue aujourd’hui au Moyen-Orient dépasse le seul destin de la région. Du Golfe aux grandes puissances, cette crise révèle un monde plus instable, où les enjeux géopolitiques pèsent désormais autant que les fondamentaux économiques.
Par D. W.
Pendant des décennies, l'économie mondiale a vécu sur une promesse implicite : celle d'une circulation fluide des marchandises, de l'énergie et des capitaux à travers une planète de plus en plus intégrée. Les crises géopolitiques semblaient rarement capables d'interrompre durablement la mécanique de la mondialisation. Cette certitude vacille aujourd'hui avec la crise au Moyen-Orient, redevenu l'un des principaux épicentres de l'instabilité mondiale. Et cette fois, l'enjeu dépasse largement le seul cadre régional. Ce qui se joue dans le Golfe concerne désormais les marchés de l'énergie, les routes maritimes, la sécurité alimentaire, les chaînes d'approvisionnement et, plus largement, l'architecture même de la mondialisation. Le dossier nucléaire iranien illustre à lui seul cette nouvelle réalité. Malgré les frappes américaines, les interrogations demeurent nombreuses sur les capacités réelles de Téhéran.
Comme le souligne Alan Eyre, ancien diplomate américain ayant participé à la négociation de l'accord nucléaire de 2015, «la force militaire peut détruire des infrastructures, mais elle ne peut pas éliminer un programme nucléaire dans son ensemble». Autrement dit, la destruction d'installations ne règle pas la question fondamentale : celle des intentions politiques et stratégiques de l'Iran. Et c'est précisément cette incertitude qui nourrit aujourd'hui les tensions. Au cœur de celles-ci, se trouve le détroit d'Ormuz.
Le monde selon Ormuz
Longtemps considéré comme un simple point de passage stratégique, il est devenu un véritable instrument de puissance. La possibilité de contrôler, ralentir ou renchérir les flux qui y transitent modifie profondément les rapports de force régionaux et internationaux. Pour David Rigoulet-Roze, chercheur associé à l'Institut européen pour les études sur le Moyen-Orient et l'Afrique du Nord, une généralisation de cette logique aurait des conséquences «potentiellement incalculables». Car à Ormuz, l’enjeu n’est pas seulement le pétrole. Gaz naturel, produits pétrochimiques, engrais, matières premières agricoles et marchandises diverses transitent également par cette artère vitale du commerce mondial.
Toute perturbation durable finit mécaniquement par se diffuser à l'ensemble de l'économie mondiale. Comme l'explique Patrice Geoffron, directeur du Centre de géopolitique de l'énergie et des matières premières de l'université Paris-Dauphine, «la géopolitique ne saurait être une externalité de l'économie mondiale. Elle est devenue, à part entière, une variable fondamentale de coût». Cette phrase résume sans doute le changement d'époque auquel nous assistons. Durant plusieurs décennies, les entreprises ont raisonné principalement en termes de compétitivité, de coûts de production et d'optimisation logistique.
Désormais, elles doivent intégrer de nouveaux paramètres: sécurité des approvisionnements, stabilité politique des routes commerciales, résilience des chaînes de valeur et risques géostratégiques. La mondialisation à bas coût cède progressivement la place à une mondialisation sous contrainte. Face à cette évolution, les grandes puissances adaptent leurs stratégies. La Chine cherche à sécuriser ses approvisionnements énergétiques tout en accélérant le développement de corridors alternatifs. Alicia García Herrero, économiste experte des questions de commerce international, observe que «cette crise met en lumière un nouvel ordre économique mondial plus fragmenté, où les rapports de force géopolitiques jouent un rôle croissant dans la sécurisation des corridors stratégiques et la reconfiguration des flux commerciaux». Les pays du Golfe, eux aussi, réévaluent leurs certitudes stratégiques.
Selon Giacomo Luciani, conseiller principal au Gulf Research Center, «il est clair qu’ils vont tirer une leçon de ce qui s'est passé, et il est peu probable qu’on revienne à baser la sécurité exclusivement sur la garantie américaine». Même les alliés historiques de Washington prennent acte du basculement en cours. L'Europe, quant à elle, apparaît en retrait. Comme le constate Peer de Jong, ancien colonel de l'armée française, «l'Union européenne ne dispose pas aujourd'hui des moyens politiques, diplomatiques ou militaires lui permettant de défendre seule ses intérêts au Moyen-Orient».
La guerre en Ukraine avait déjà mis en lumière les limites de la puissance européenne. La crise actuelle confirme que les grands équilibres internationaux se redessinent désormais autour des Etats et des coalitions d'intérêts. Et c'est précisément pour cette raison que le Maroc ne peut considérer cette crise comme un événement lointain. Car lorsque les prix de l'énergie augmentent, les coûts du transport maritime se renchérissent, les marchés agricoles sont perturbés ou lorsque la croissance mondiale ralentit, les effets finissent inévitablement par l’économie nationale.
Comme le rappelle l'économiste Najib Akesbi, «une crise de cette ampleur, même lorsqu'elle se déroule loin de nos frontières, finit toujours par se transmettre à une économie aussi ouverte que la nôtre». En effet, le Royaume importe encore l'essentiel de ses besoins énergétiques. Son activité dépend des échanges internationaux, des flux touristiques, des transferts des Marocains du monde, des investissements étrangers et de la demande adressée à ses exportations. Autant de canaux par lesquels les secousses géopolitiques peuvent se transformer en ralentissement économique, en tensions inflationnistes ou en pressions sur les finances publiques.