Moyen-Orient : l'heure des rapports de force

Moyen-Orient : l'heure des rapports de force

Entre négociations américano-iraniennes, tensions autour du détroit d’Ormuz et recomposition des équilibres régionaux, le conflit au Moyen-Orient continue de redessiner les rapports de force. David Rigoulet-Roze, Docteur en Sciences politiques, enseignant et chercheur à l’Institut français d’analyse stratégique (IFAS) et chercheur associé à l’Institut européen pour les études sur le Moyen-Orient et l’Afrique du nord, en décrypte les principaux enjeux.

 

Propos recueillis par M. A. L.

Finances News Hebdo : L’annonce d’un accord entre Washington et Téhéran a surpris alors que la région semblait engagée dans une logique d’escalade. Qu’estce qui a changé dans le rapport de force entre les deux pays et, dans cette séquence, qui est réellement en position d’imposer ses conditions ?

Dr. David Rigoulet-Roze : C’est une demi-surprise, car les deux parties souhaitent manifestement trouver une issue au conflit, même si leurs motivations diffèrent. Le président américain voudrait conclure rapidement un accord, avec comme préalable important- mais non exclusif - la réouverture du détroit d’Ormuz, dont le blocus, résultant d’une logique de confrontation «en miroir» entre l’Iran et les États-Unis, constitue une menace pour l’économie mondiale, avec les conséquences que l’on connaît. De son côté, le régime iranien, même s’il est parvenu à se maintenir, ce qu’il présente comme une «victoire», a désespérément besoin de liquidités pour retrouver une marge de manœuvre financière sur le plan intérieur. C’est pourquoi il insiste sur le dégel de plusieurs dizaines de milliards de dollars d’avoirs bloqués, notamment au Qatar, qui représentent un levier de pression majeur pour les États-Unis dans les négociations en cours. Le rapport de force demeure asymétrique sur le plan strictement militaire. Mais la puissance militaire ne fait pas tout. Le régime iranien a démontré sa capacité à manier des «armes» non conventionnelles, comme la fermeture du détroit d’Ormuz, en complément de ripostes balistiques soigneusement calibrées. Celles-ci ont notamment visé des infrastructures énergétiques situées sur la rive arabe du Golfe persique, causant des dommages considérables et durables. C’est le cas, par exemple, de l’infrastructure gazière de Ras Laffan, au Qatar, dont la remise en état pourrait nécessiter entre trois et cinq ans. Dans le cadre des négociations actuelles visant à finaliser un Memorandum of Understanding («protocole d’accord»), Téhéran s’efforce de montrer qu’il est en mesure d’imposer certaines de ses conditions, même de façon relative. L’Iran joue notamment sur la maîtrise du temps face à un président américain pressé d’obtenir un résultat, mais qui semble hésiter à recourir de nouveau, de manière massive, à la force militaire.

 

F. N. H. : Entre une opinion publique américaine de plus en plus réticente à l'idée d'un enlisement militaire, un Congrès favorable à une désescalade et un allié israélien dont les actions risquent de compromettre les négociations avec Téhéran, quelle est aujourd'hui la position réelle de Donald Trump ? A-t-il encore une stratégie cohérente dans la gestion de ce conflit ?

D. R-R. : Si l’opération militaire en Iran est désapprouvée par plus de 60% d’électeurs américains et si la Chambre des représentants a voté, le 3 juin, pour le retrait des troupes de la région grâce aux voix de quatre représentants républicains, Donald Trump conserve, malgré tout encore, plus de 80% de soutien de sa base MAGA, en dehors d’une frange résolument isolationniste, sinon anti-israélienne, qui désapprouve sa politique vis-àvis de l’Iran. Contre toute attente, compte tenu de son impatience avérée et le calcul initial d’un conflit court et décisif initié le 28 février dernier, il semble désormais avoir intégré que ce conflit s’inscrit, avec la mise en œuvre de la stratégie du contre-blocus pétrolier américain sur le détroit d’Ormuz, dans une temporalité plus longue que prévue. C’est ce qui lui fait dire régulièrement qu’il n’est «pas pressé» en validant le principe de la poursuite d’un cessez-le feu au long cours, avec des accrochages respectifs plus ou moins calibrés. Une stratégie dite Economic Fury qui lui permet d’asphyxier l’économie iranienne de manière sans précédent, en bloquant les exportations pétrolières de Téhéran particulièrement vers la Chine, en contraignant le régime iranien à remplir ses cuves de stockage jusqu’au moment où se posera la question de la fermeture des puits, dont le débit a été progressivement réduit, et en accentuant les sanctions notamment sur les circuits ayant recours aux crypto-monnaies destinés à contourner les sanctions. Cette stratégie, qui a une certaine cohérence sous-jacente, n’est rendue possible que parce que les marchés boursiers - que scrutent les fonds de pensions américains qui y investissent - atteignent des sommets aux Etats-Unis grâce à la croissance économique de près de 2% générée par les entreprises de la Tech et de l’IA, dont les profits relativisent encore celle de l’inflation à 3,8%. En outre, les USA sont devenus le 1er producteur, voire 1er exportateur mondial d’hydrocarbures avec les Shale Oil, malgré un gallon d’essence à plus de 4 dollars - prélèvement sur l’essence partiellement compensé par les remboursements d’impôts de l’OBBA (One Big Beatiful Bill Act) du 4 juillet 2025 - dans un pays néanmoins indépendant sur le plan énergétique. C’est tout le paradoxe de la situation.

 

F. N. H. : Téhéran semble désormais vouloir transformer le détroit d’Ormuz en source durable de revenus à travers des mécanismes de taxation, de permis de transit, de corridors maritimes contrôlés ou encore de services de sécurisation des navires. Un tel modèle vous paraît-il économiquement et politiquement viable, et pourrait-il être accepté par certains États importateurs de pétrole ou acteurs du transport maritime soucieux de sécuriser leurs approvisionnements ?

D. R-R. : Le régime iranien a, pour la première fois, fait passer dans les faits la promesse annoncée de fermer le détroit d’Ormuz, veine jugulaire du commerce mondial d’hydrocarbures (représentant quelque 20% du pétrole et du gaz), mais pas uniquement, puisque cela concerne plus largement les condensats, les produits pétrochimiques et les intrants agricoles (près de 30% de la production mondiale avec l’urée et les engrais azotés). Il a ostensiblement annoncé l’instauration d’un «droit de péage» - illégal au regard du droit international maritime défini par la Convention de Montego Bay de décembre 1982 - pour les navires souhaitant transiter et l’établissement d’une Persian Gulf Strait Authority (PAGC) censée le percevoir. On a évoqué le montant de 2 millions de dollars par navire. Rien n’est moins sûr. Ce serait plutôt de l’ordre de plusieurs centaines de milliers de dollars. Mais Téhéran sait pertinemment que la pérennité de ce «droit de péage» est irrecevable pour la communauté internationale car cela reviendrait à valider une «privatisation» du détroit et constituerait un dangereux précédent pour d’autres détroits dans le monde. L’Iran a donc fait évoluer ses éléments de langage en parlant désormais de «frais de gestion» technique pour la sécurité du transit. Toutes choses pas davantage recevables. Mais cela entre manifestement dans le processus de négociation en cours.

 

F. N. H. : Si l’Iran parvenait à imposer durablement cette logique de «monétisation» du détroit d’Ormuz, quelles pourraient être les conséquences sur le commerce international ?

D. R-R. : Les conséquences seraient potentiellement incalculables, car cela constituerait un précédent aux attendus insoupçonnés pour d’autres détroits comme celui du Bab el Mandeb et plus encore de Malacca - vital entre autres pour la sécurité énergétique de la Chine -, avec une remise en cause des principes essentiels du droit international maritime relatif à la liberté de circulation maritime à l’échelle de la planète et un impact inévitable sur la fluidité du transport maritime, la sécurité de l’approvisionnement en énergie et des chaînes logistiques mondiales. Cela entraînerait mécaniquement un renchérissement du prix des marchandises - avec une hausse de l’inflation - et une contraction probable du commerce mondial qui repose aujourd’hui à près de 80% sur le fret maritime, notamment celui des porte-conteneurs des grands armateurs mondiaux comme le Danois Maersk Line, le Suisse Mediterranean Shipping Company (MSC), le Chinois Cosco Shipping, le Français CMA-CGM, ou l’Allemand Hapag-Lloyd.

 

F. N. H. : Quel rôle jouent aujourd’hui les autres puissances, notamment la Chine, les monarchies du Golfe, autant dans ce conflit que dans les équilibres qui se redessinent autour du détroit d’Ormuz ?

D. R-R. : La Chine a un rôle essentiel dans la configuration actuelle, même si elle demeure discrète. Pékin a un besoin impératif de la restauration de la fluidité du transit maritime - notamment via le détroit d’Ormuz - pour garantir le développement de son économie dont la croissance ralentit. Par ailleurs, et on l’oublie souvent, Pékin reçoit l’essentiel de son approvisionnement en hydrocarbures de la région du Golfe persique (45% du pétrole et 30% du gaz), mais le principal fournisseur en pétrole de la Chine n’est pas l’Iran à qui elle achète certes près de 90% de son pétrole décoté et qui représente 13% de ses besoins, mais l’Arabie saoudite avec plus de 14%, sans parler de l’apport en hydrocarbures des autres pétromonarchies. En outre, Pékin a considérablement développé ses relations commerciales avec ces pays. Il y a une sorte d’équilibrisme de Pékin qui a signé un pacte de coopération stratégique avec l’Iran évoqué dès 2016 et finalisé en mars 2021, mais aussi un partenariat stratégique global avec l’Arabie saoudite dès janvier 2016 et confirmé lors d’une visite de Xi Jinping en décembre 2022. Il se dit que le système de péage iranien d’Ormuz établi par la Persian Gulf Strait Authority (PGSA) viserait en creux le commerce pétrolier entre l’Arabie saoudite et la Chine. L’Autorité iranienne du détroit du Golfe persique facturerait, selon des sources saoudiennes, certains navires jusqu’à 2 millions de dollars par transit dès lors qu’ils transporteraient du pétrole brut saoudien via Ormuz à destination de la Chine. Les exportations de pétrole brut saoudien vers la Chine auraient ainsi chuté de plus de 60% depuis le début de la guerre. La stratégie iranienne aurait de fait rendu le pétrole brut saoudien moins compétitif pour les raffineurs chinois en ajoutant des coûts liés aux péages, aux assurances et aux sanctions. L’Arabie saoudite a alors redirigé une grande partie de son pétrole brut via l’oléoduc Est-Ouest jusqu’au terminal de Yanbu, sur la mer Rouge, réduisant ainsi sa dépendance au détroit d’Ormuz. L’objectif est aujourd’hui de trouver de nouvelles possibilités d’exportation en dévaluant la dépendance excessive au détroit d’Ormuz. C’est dans ce cadre que s'inscrit également le projet d’oléoduc pour acheminer le pétrole du Golfe vers la Méditerranée, en traversant plusieurs pays de la péninsule arabique, puis la Jordanie pour déboucher sur le port d’Ashkelon en Israël.

 

F. N. H. : Le rejet du cessez-le-feu par le Hezbollah et les frappes iraniennes visant des infrastructures stratégiques d'États arabes alliés de Washington ne montrent-ils pas qu'au Moyen-Orient, le dossier iranien dépasse largement le seul cadre des négociations entre Téhéran et les États-Unis ? Washington peut-il réellement espérer parvenir à un accord durable avec l'Iran alors que plusieurs foyers de tension, notamment au Liban, restent ouverts ?

D. R-R. : Le conflit en cours au Moyen-Orient relève d’une logique systémique dans laquelle les différents fronts ne sont pas déconnectés les uns des autres. C’est l’une des conséquences du point de bascule constitué par le massacre du 7 octobre 2023 commis par le Hamas en Israël, dont la réponse militaire massive dans la bande de gaza a, d’une certaine manière, pu apparaître comme la première phase d’un scénario multi-fronts à l’échelle de l’ensemble de la région du Proche et du Moyen-Orient dont l’ultime séquence se trouvait dans la confrontation avec Téhéran. Or, le régime iranien entend instrumentaliser au maximum les leviers à sa disposition, dont la question du Hezbollah au Liban - le «joyau de la couronne» de l’axe de ladite «résistance à Israël» - constitue une pièce maîtresse pour peser dans les négociations en cours avec les EtatsUnis. Ces derniers, de leur côté, ont d’emblée délibérément dissocié les deux fronts avec l’horizon incertain d’élargir la dynamique des «Accords d’Abraham» à l’ensemble des pays arabes de la région, dont le Liban, voire la Syrie toujours officiellement en guerre avec l’Etat hébreu, alors que s’esquissent sur le fond une logique de «normalisation» conditionnelle à pas comptés. 

 

 

 

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