Nucléaire iranien : le dossier que les frappes américaines n’ont pas clos

Nucléaire iranien : le dossier que les frappes américaines n’ont pas clos

Le dossier nucléaire iranien demeure entouré de nombreuses incertitudes. Ancien diplomate américain spécialiste de l’Iran et membre de l’équipe ayant négocié l’accord sur le nucléaire iranien de 2015 (JCPOA), Alan Eyre décrypte les limites de l’option militaire, les risques de prolifération et les perspectives, de plus en plus étroites, d’une reprise du dialogue entre Washington et Téhéran.

 

Propos recueillis par M. A. L.

Finances News Hebdo : Les États-Unis ont présenté les frappes contre les installations nucléaires iraniennes comme un succès majeur. Au vu des informations disponibles aujourd’hui, peut-on affirmer de manière crédible que le programme nucléaire iranien a été éliminé ?

Alan Eyre : Il n’est pas possible d’éliminer le programme nucléaire iranien, car les connaissances nécessaires à l’enrichissement de l’uranium et à la reconstitution de ce qui a été détruit sont détenues par des milliers de scientifiques et de techniciens iraniens. Nous pouvons, et nous l’avons fait, détruire leurs principales installations d’enrichissement. Mais dès lors que l’Iran a acquis la maîtrise de l’enrichissement de l’uranium, il n’est plus possible d’éliminer durablement cette capacité; nous pouvons seulement agir sur ses intentions. La force militaire peut détruire des infrastructures, mais elle ne peut pas éliminer un programme nucléaire dans son ensemble. Plus encore, le fait d’être la cible de frappes militaires pourrait renforcer la volonté de l’Iran de se doter effectivement de l’arme nucléaire.

 

F. N. H. : La question centrale ne semble plus être celle des installations ellesmêmes, mais celle du stock d’uranium hautement enrichi. Si ce matériau existe toujours, peut-on réellement parler d’un programme nucléaire détruit ?

A. E. : L’uranium hautement enrichi n’est pas l’enjeu principal, mais il constitue une composante majeure du défi posé par le programme nucléaire iranien. À court terme, la possession par l’Iran de 440 kg d’uranium hautement enrichi représente une menace sérieuse pour tous ceux qui craignent que Téhéran ne cherche à se doter de l’arme nucléaire. À plus long terme, le programme nucléaire iranien constitue un risque de prolifération indépendamment de la quantité d’uranium hautement enrichi détenue.

 

F. N. H. : Si l’Iran décidait demain de développer une arme nucléaire, quels seraient les principaux obstacles qui se dresseraient sur sa route après les récentes frappes ?

A. E. : Pratiquement tout. Nous avons accompli un travail remarquable en détruisant l’infrastructure nucléaire iranienne. Et même si l’enrichissement de l’uranium constitue l’étape la plus difficile dans la fabrication d’une arme nucléaire, le programme iranien, même avant les bombardements, ne comprenait pas certaines étapes essentielles à la militarisation.

 

F. N. H. : Washington dispose-t-il aujourd’hui d’une meilleure visibilité sur les activités nucléaires iraniennes après les frappes ou est-il devenu, paradoxalement, plus difficile d’évaluer l’état réel du programme ?

A. E. : Depuis l’arrêt des inspections de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) à la suite de la guerre de juin 2025, le monde a perdu une grande partie de sa capacité à évaluer l’état réel du programme nucléaire iranien. C’est pourquoi la reprise des inspections de l’AIEA constitue un élément essentiel de tout futur accord nucléaire.

 

F. N. H. : Existe-t-il encore une voie diplomatique crédible ?

A. E. : Une voie existe encore, mais elle est extrêmement étroite, en raison de l’absence totale de confiance bilatérale, de l’émergence d’une direction iranienne plus militarisée et du fait que l’Iran pourrait désormais être davantage tenté de se doter de l’arme nucléaire.

 

F. N. H. : Les frappes récentes pourraient-elles convaincre les dirigeants iraniens que la seule garantie fiable de survie du régime réside dans la possession d’une capacité de dissuasion nucléaire ?

A. E. : L’Iran doit rétablir sa capacité de dissuasion stratégique, et l’arme nucléaire constitue l’un des moyens d’y parvenir. Toutefois, Téhéran a identifié une autre source de dissuasion stratégique : le contrôle du détroit d’Ormuz et sa capacité à frapper les infrastructures énergétiques des pays du Golfe persique.

 

F. N. H. : Quelle est aujourd’hui la plus grande idée fausse concernant les capacités nucléaires iraniennes ?

A. E. : Certaines personnes pensent que l’Iran cherchait à fabriquer une arme nucléaire et que c’est pour cette raison que nous avons attaqué le pays. C’est faux.

 

F. N. H. : Au-delà de la dimension militaire, que faudrait-il faire pour garantir durablement que l’Iran ne puisse jamais développer une arme nucléaire ?

A. E. : À moins d’envahir et d’occuper l’Iran, ou de mener des campagnes répétées de bombardements visant régulièrement ses infrastructures, la seule solution consiste à modifier les intentions de Téhéran, c’est-à-dire à convaincre ses dirigeants qu’il est préférable pour eux de ne pas posséder l’arme nucléaire.

 

F. N. H. : À ce stade du conflit, quel scénario vous paraît le plus probable : un nouvel accord sur le nucléaire, une impasse prolongée ou une accélération du programme nucléaire iranien ?

A. E. : Malheureusement, je ne pense pas que les États-Unis seront en mesure de négocier un nouvel accord nucléaire avec l’Iran. Il faudra désormais observer les décisions que prendra Téhéran concernant son programme nucléaire et y réagir en conséquence. 

 

 

 

 

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